Petit traité d’irresponsabilité générale

Combien de nos gouvernants ont laissé entendre que la faute revenait à « Bruxelles », la « mondialisation » ou d’autres forces extérieures étranges ?

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Petit traité d’irresponsabilité générale

Publié le 9 septembre 2019
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Par Erwan Le Noan.
Un article de Trop Libre

Dans leur bref et stimulant livre, Irène Inchauspé et Claude Leblanc, journalistes à L’Opinion, reviennent sur cette perte totale du sens des responsabilités. C’est pas ma faute, voilà l’antienne pathétique, mais favorite, des responsables politiques français de ce début du XXIe siècle. L’Europe, l’Allemagne, la crise, chacun de nos élus a son bouc émissaire préféré. Les plus audacieux, comme ce député frondeur battu dimanche aux départementales, accusent même le peuple qui n’est pas allé voter ; jamais ils ne supposent que ce sont les faiblesses de leur propre offre politique qui ont retenu les électeurs loin des urnes.

Il faut dire qu’entre 1958 et 2015 sont passées près de soixante années d’État-providence. Six décennies pendant lesquelles la prise en charge publique n’a cessé d’étendre son emprise sur la société, en s’appuyant sur un couple redoutable : impérialisme de l’impôt et généralisation des prestations. L’un et l’autre n’ont cessé de s’immiscer dans les recoins de la société française. Une première étape a été d’organiser un régime de Sécurité sociale et professionnelle, qui planifiait une redistribution des revenus par ses prises en charge garanties. Par la suite, en 1959, c’est à l’impôt sur le revenu qu’est revenu également cette mission : la loi de finances pour 1960 l’a rendu intégralement progressif. La fiscalisation croissante des recettes de la Sécurité sociale poursuit aujourd’hui cette dynamique, nécessaire pour soutenir un régime qui distribue toujours plus d’argent, plus de 20 % du PIB.

Ce système d’assurance anonyme et généralisée a lentement, indiciblement, mais sûrement sapé toutes les bases de l’autonomie individuelle et donc de la responsabilité qui lui est consubstantielle. À quoi bon se soucier du vieillard voisin de palier par un été de canicule, puisque le Saint Empire étatique a nécessairement un service administratif chargé de veiller sur lui ? La dépense publique n’écarte pas seulement l’économie privée, elle produit un effet d’éviction sur la responsabilité personnelle. Comme le montre le petit ouvrage, nous voici désormais dans un système de fuite généralisée devant les responsabilités.

Cette faillite politique explique certainement l’échec réformateur de la France depuis trente ans. Dans le discours politique, comme dans les programmes de gouvernement, la réforme n’est pas portée comme un projet, mais soutenue comme un fardeau épuisant. Elle n’est jamais présentée comme une opportunité de nous renouveler, mais subie comme une contrainte imposée de l’extérieur. Combien de nos gouvernants se sont succédé, laissant entendre que la faute revenait à « Bruxelles », la « mondialisation », la « finance » ou d’autres forces extérieures étranges et méconnues ?

Pire, combien ont jugé que leurs plans technocratiques parfaits avaient échoué par bêtise populaire ? Combien sont convaincus que les réformes sont impossibles parce que les Français seraient incapables de changer ? Ils se rassurent sur leur immobilisme en rejetant la faute : si rien ne change, ce n’est pas que le courage leur manque, c’est qu’ils ne veulent pas heurter inutilement une opinion publique censée être frileuse. En réalité, les réformes les mieux pensées échouent souvent parce qu’elles sont les plus mal appliquées, préparées par des aréopages technocratiques, concentrés d’intelligences abstraites dépourvues de sens pratique, elles sont conçues sans mode d’emploi, elles sont mises en œuvre sans méthode.

De déresponsabilisation en recherche de boucs émissaires, un discours d’impuissance politique s’est généralisé. Il a ruiné la réforme. Il fait le bonheur des deux Fronts (national et de gauche), qui prospèrent sur la démagogie et prétendent incarner le verbe fait action, alors qu’ils se contentent de gesticuler et de vociférer.

S’ils veulent regagner en crédibilité, les candidats à l’élection présidentielle de 2017 et les partis qui les accompagnent doivent définir précisément ce qu’ils feront et surtout comment ils le feront : le discours de la méthode sera aussi important que l’esquisse d’un projet collectif, car il dessinera des pistes concrètes de réalisation et obligera à assumer des choix, à assumer des responsabilités. Irène Inchauspé et Claude Leblanc écrivent :

« La France est en crise et le restera tant que chacun d’entre nous, des gouvernants au citoyen lambda, trouvera prétexte à ne pas se sentir responsable. »

Leur livre est un appel à la responsabilité, à l’autonomie, à la liberté. Pour les auteurs, les jeunes pourraient porter un renouveau. Il faut les comprendre, le taux de chômage des 15-24 ans est systématiquement supérieur à 15 % quasiment depuis 1982. Comprend-on bien ce que cela signifie ? Toutes les personnes nées depuis les années 1970 n’ont connu d’autres perspectives que le chômage de masse !

Pour les plus jeunes, ce contexte professionnel obturé s’est accompagné de la faillite continue des finances publiques, de l’explosion de l’échec scolaire et de l’abandon méritocratique, figés dans l’immobilisme social ou matraqué d’une fiscalité confiscatoire. Comment, dans ce contexte, croire au prétendu miracle de notre modèle social ? Comment faire autrement que ne compter que sur soi-même ? Les jeunes des élites se précipitent à l’étranger, pour étudier, travailler et vivre.

À l’issue d’un extraordinaire paradoxe, l’État-providence qui recherchait la solidarité des Français produit leur atomisation dans la nouvelle génération. La puissance publique, qui a engendré le syndrome du « c’est pas ma faute », produit chez les jeunes générations un « c’est plus mon problème » qui sera peut-être, demain, un nouveau défi…

  • Irène Inchauspé et Claude Leblanc, C’est pas ma faute, Éditions du Cerf, mars 2015, 143 pages.

Article initialement publié en avril 2015.

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  • Pas du tout d’accord avec l’exemple de Ponce Pilate. D’abord ill n’était pas élu mais nommé pour administrer un territoire et une population conquise par la force. Ensuite, il se fichait sûrement pas mal des petites affaires religieuses des indigènes. Ce n’est pas parce la secte de Jésus de Nasareth a prospérer par la suite qu’il faut juger PP à l’aune de ce que nous savons aujourd’hui. Erreur commune mais non excusable pour autant.
    Si demain Léonarda fonde une secte qui a un milliard de fidèles dans 2000 ans, on reprochera à Flamby de ne pas être intervenu plus courageusement pour la garder en France ?

    • On pourrait aussi dire que Normal Ier est un homme de parti nommé par son parti pour administrer la France et sa population de moutons et qu’il se fiche pas mal des petits problèmes tels que l’emploi ou les perspectives d’avenir des sans-dents.

      • Pas tout à fait. Flamby est certes un homme de parti, mais il a été choisi parmi six compétiteurs par trois.millions de français avant de candidates à la présidentielle. Maintenant, qu’il se lave les mains des problèmes des français est très probable. Croire que les politiques professionnels ont comme but de régler les problèmes des électeurs et que c’est par manque de courage qu’ils ne prennent pas leurs responsabilité est ridicule. Ils ont des intérêts propres et sont comptables en premier lieu devant leur organisation partisane.

    • Comparer les religions chrétiennes ( et en particulier le catholicisme) et les sectes est la preuve d’une grande ignorance des dites religions chrétiennes.

      • pas vraiment, les Chretiens sont une secte qui a reussi.
        Mais a l epoque de Jesus, les juifs etaient tres divises et il y avait plein de sectes juives.
        les disciple de Jesus ont reussi ou ceux d apollon ou baal ont echoué

    • au cas où vous n’êtes pas au courant, le christianisme n’est pas une secte. s’il y a bien une religion que l’on ne peut pas qualifier de secte c’est le christianisme(lisez Michel Serres sur ce sujet). notre civilisation a justement été fortement influencé par le christianisme.

  • Les chrétiens devraient plutôt louer le manque d’intérêt de Ponce Pilate pour les affaires internes religieuses des juifs. S’il avait agis autrement, pas de crucifixion, pas de martyr, pas de mythe…

    • Les animaux malades de la peste : celui qui avec les meilleurs intentions du monde se dénoncerait ,serait frappé d’infamie, lynché séance tenante par la horde qui se presserait autour de lui, à l’instar de ce pauvre âne honnête . . . ce qui n’encourage personne !

  • « Pire, combien ont jugé que leurs plans technocratiques parfaits avaient échoué par bêtise populaire ? Combien sont convaincus que les réformes sont impossibles parce que les Français seraient incapables de changer ? »

    Mais c’est le cas. Les moutons ne protestent pas envers le fonctionnement du système et le font perdurer. Pour eux la sanction, c’est voter le parti opposant ou le FN, et ils en sont très satisfaits. Alors certes, ce n’est pas le même sens mais la faute en revient au peuple.

    • C’est simpliste comme explication. Ne pas faire la révolution ou être un mouton, ce n’est pas la même chose. Le système électoral français totalement pourri n’offre aucune possibilité de sortir de l’impasse. En bref, dire « les français sont des veaux » (ou des moutons) est stupide.

      • le problème ne vient pas du système électorale, mais de la sociologie : en france, il y a trop de salariés en proportion de la population active, et trop de fonctionnaires en proportion du nombre de salariés…
        salariés qui se transforment trés vite en assisté, car ils ne sont pas obligé d’aller à leur travail …

        les partis politiques quels qu’ils soient ne peuvent s’appuyer sur aucun électorats de substitution : s’ils proposent de vrais réformes, ils perdront les élections !

  • Très bien vu. L’irresponsabilité est le corolaire de l’incompétence et ces gens ne sont là que parce qu’on les y place. ‘On’, cad les pouvoirs réels.
    Notez que Pilate était procurateur et non préfet.

  • Mais, le « c’est pas ma faute » est aujourd’hui solidement ancré dans notre culture. Ce n’est pas la faute du délinquant mais celle de son passé; ce n’est pas la faute de l’élève qui n’a pas travaillé mais celle du professeur et de l’école qui n’ont pas su l’intéresser; …

    • Pour l’école c’est pas toujours faux, de mauvais profs ou une classe d’élèves perturbants peuvent facilement détruire le goût d’apprendre, ou la bureaucratie tout simplement.
      Ce constat a mené à la création des charter schools aux USA qui plaisent à beaucoup d’élèves et amènent à de beaux progrès.

  • J’aime cet article, c’est une vérité que beaucoup de Français, pas juste leurs politiciens, ont peur d’avouer car il y a un vrai déni.

  • l’état providence et notamment le code du travail hypertrophié entraîne chez les français, un sentiment d’impunité et d’irresponsabilité :

    je connais quelqu’un qui gère une trentaine de salariés travaillant dans un centre d’accueil pour handicapés. un WC devait etre changé, mais la personne chargé de faire l’entretient du centre,  » estimait  » que ce n’était pas à lui de faire cela , mais à un plombier de l’extérieur … la directrice lui  » suggéra  » comme aurait dit gamelin , de le faire quand même ! le pauvre homme se fit alors mal au dos en déchargeant le dit WC… le lendemain, munis d’un arrêt de travail en bonne et due forme, il ne vint pas à son travail, et les responsables durent se mettre à la recherche d’un plombier pour changer le WC … il y a 30 ans en arrière, le salarié aurait été viré … aujourd’hui, la petite affaire coûta 150 euro supplémentaire de frais de plomberie au centre, et un déficit un peu plus grand pour la secu.
    dans ce genre d’endroit, une telle attitude est trés courante, et la directrice dit de ne pas faire de vague, pour ne pas offenser les syndicats … courage ! fuyont !

    la france est devenu une sorte de dictature du salariat , quelque chose de jamais vu dans l’histoire.

    • Cela dépend . Dans le secteur privé (le vrai – parce que centre d’accueil … hmm), on peut très bien « sauter »
      pour moins que ça. j’ai des exemples …

  • Ils ont neanmoins eu le courage,avec constance et violence ,de légiferer sur le mariage pour »tous »,les salles de shoot,essayé de mettre en oeuvre la théorie du genre,supprimé les sanctions par les tribunaux, remis en cause le jour de carence des fonctionnaires,détruit notre défense nationale etc etc……………….
    C’est quand meme un beau bilan qui devrait ravir le nouvel obs,le Monde,Terra Nova,les Loges et les petits marquis des cabinets ministériels

  • Certes, certes mais comment ne pas comprendre l’extrême nocivité d’un parlement européen qui, pris d’une furie hystérique, à légiféré des milliers de règlements et de normes sur absolument tout , du plus futile à l’ingérable, TOUT !!!

    • Ils ont fait à Bruxelles exactement la même chose que ce qu’il faisait dans leurs parlements respectifs, légiférer sur tout et sur rien pour justifier son salaire. Tout en s’efforçant de protéger leurs intérêts bien entendu.

  • A l’auteur je me suis jamais senti irresponsable mais ce systeme tel qu’il est fait tend a l’inclination de tricher Quoi qu’il en soit j’en ai ras le bol de cette situation et les francais acceptent tout J’attendais hier ma compagne place Raspail a Lyon lieu de ralliement des Roms lors des beaux jours Ils y avaient deux gars qui me narguaient avec leur Audi Lorsque ces personnes beneficient de la CMU sans avoir apporter un euro de richesse et lorsque je dois debourser une petite fortune pour me refaire une dent il faut comprendre que ce systeme est une perversite absolu Ceci n’est qu’un exemple Pourquoi vouloir donc etre honnete bosseur et se faire ereinter par la fiscalite Notre pays a cette situation qu il merite mais je n’ai jamais compris cette mentalite francaise qui s’occupe de la misere du monde et et incapable d’avoir un avenir pour sa jeunesse La gauche utilise l’immigration a des fins electorales c’est l’evidence mais ce pays je le quitterai volontiers etre francais a de moins en moins de signification

  • – J’aime bien cet article. Il y a une dizaine d’années je parlais de l’enfer de Cuba à un communiste et il m’ a répondu « c’est la faute des Américains et leur embargo ».
    – « Les réformes les mieux pensées échouent souvent parce qu’elles sont les plus mal appliquées, préparées par des aréopages technocratiques, concentrés d’intelligences abstraites dépourvues de sens pratique », Oui !
    – « À quoi bon se soucier du vieillard voisin de palier par un été de canicule, puisque le Saint Empire étatique a nécessairement un service administratif chargé de veiller sur lui ? » Exactement ce qui m’est arrivé hier soir. Je prends le dernier métro pour rentrer chez moi et un très jeune homme, dans un sale état, demande de l’argent. Je suis immédiatement prise de pitité pour ce gars. Mais, en effet, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que je participais déjà suffisamment à la grande entreprise de redistribution étatique…
    – « Les jeunes des élites se précipitent à l’étranger, pour étudier, travailler et vivre. » C’est ce qu’on fait mes enfants, dans des pays radicalement différents et hors de l’Europe. Et je ne fais pas partie de l’élite. D’ailleurs, c’est mon fils aîné qui, alors qu’il avait à peine 17 ans, ne cessait de me parler de Contrepoints ! Bien élevé en plus! ?

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