L’autocensure sur les campus universitaires est mauvaise pour la science

John Hoey-Pink Glasses(CC BY 2.0)

Quand les étudiants se servent du déni pour ne pas se confronter à une vision du monde qu’ils rejettent, selon laquelle certaines différences entre des groupes se fondent partiellement sur la biologie.

Par Luana Maroja, professeur de biologie au Williams College.

J’ai enseigné l’évolution et la génétique au Williams College pendant environ dix ans. La plupart du temps, les seules plaintes des étudiants concernaient les notes. Mais tout cela a changé après l’élection de Donald Trump. À l’époque, les tensions politiques s’intensifiaient sur notre campus. Et des idées scientifiques bien établies que j’enseigne depuis des années ont, soudainement, rencontré une résistance idéologique rigide.

Les problèmes ont commencé lorsque nous discutions de la notion d’héritabilité appliquée à l’intelligence humaine (l’héritabilité est le degré pour lequel un enfant ressemble à ses parents ; le concept peut s’appliquer autant pour le physique que pour le comportement). Lors d’une discussion en salle de cours, j’ai remarqué que des chercheurs ont mesuré une grande différence entre le QI moyen des habitants des États-Unis et ceux de mon pays d’origine, le Brésil. J’ai défié la différence d’intelligence supposée entre les Américains et les Brésiliens. J’ai demandé aux étudiants de réfléchir aux limites de ces données, lesquelles ne prennent pas en compte les différences environnementales, et j’ai expliqué que les chiffres bruts n’informent pas sur le caractère « inné » ou non des différences observées – c’est-à-dire génétique.

Bien entendu, il existe une longue histoire de charlatans qui ont invoqué de la « science » douteuse comme preuve que certains groupes raciaux et ethniques seraient génétiquement supérieurs aux autres. Mon approche a été d’enseigner aux étudiants comment voir au travers de ces expériences, en expliquant comment les scientifiques comprennent l’héritabilité aujourd’hui, et en discutant sur la manière d’interpréter des données sur l’intelligence.

Cependant, certains étudiants ont affirmé qu’il était impossible de mesurer le QI en premier lieu ; que les tests de QI ont été inventés pour ostraciser les groupes minoritaires, ou que le QI n’est absolument pas héréditaire. Aucun de ces arguments n’est vrai. En réalité, le QI peut être mesuré et contient une certaine valeur prédictive. Tandis que le score ne reflète pas la satisfaction dans la vie, il est corrélé avec la réussite académique. Et alors que le QI est très largement influencé par les différences environnementales, il est un composant héréditaire substantiel ; environ 50 % de la variation de l’intelligence mesurée entre des individus dans une population donnée est basée sur des variations génétiques. Toutefois, des étudiants, sans la moindre preuve, ont commencé à nier l’existence de l’héritabilité comme phénomène génétique.

Presque toutes les différences observées entre groupes humains sont frappées d’un déni biologique similaire, y compris entre les hommes et les femmes. Malheureusement, ces étudiants s’opposent à ce phénomène sans utiliser d’arguments scientifiques, et s’inscrivent dans un combat moral préalable à l’égalité, l’antiracisme et l’antisexisme. Ils se servent du déni pour ne pas se confronter à une vision du monde qu’ils rejettent – selon laquelle certaines différences entre des groupes se fondent partiellement sur la biologie. Un tel déni se manifeste en salle de cours et dans les mails des étudiants qui m’expliquent pourquoi je ne devrais pas enseigner ce sujet.

À ma grande surprise, certains se sont opposés à des concepts biologiques bien établis, comme la « sélection de parentèle » ; idée selon laquelle les individus perpétuent indirectement leurs propres gènes lorsqu’ils agissent au bénéfice de leurs enfants ou frères et sœurs. L’opposition de ces élèves relève du « paralogisme naturaliste » – confusion entre jugement de fait et jugement normatif. Les choses sont allées si loin que, dans mes cours, je me sens maintenant obligée de faire une mise en garde : ce n’est pas parce qu’un trait a évolué par la sélection naturelle qu’il est moralement souhaitable.

Le devoir des scientifiques est d’étudier le monde – incluant le corps et l’esprit humain – tel qu’il est. Néanmoins, certains de nos étudiants ne voient que ce qu’ils veulent bien voir, et nient les phénomènes réels en contradiction avec leur idéologie. Prenez, par exemple, les différences biologiques évidentes entre les sexes : non seulement dans les traits physiques (les hommes sont en moyenne nettement plus forts que les femmes), mais aussi dans les aptitudes et les préférences (les garçons préfèrent généralement les jouets à roues, et les filles préfèrent les jouets en peluche – une préférence également constatée chez les bébés singes !).

Les gens s’attendent à un ratio égal entre hommes et femmes pour toutes les professions académiques, et attribuent parfois le manque d’égalité à un préjugé. Dans les filières STIM – sciences, technologie, ingénierie et mathématiques -, la présence relativement faible des femmes est souvent interprétée comme le reflet d’un sexisme endémique. Bien que cela soit sans aucun doute un facteur, les effets d’un tel préjugé par rapport à d’autres facteurs, comme les différences entre les préférences des étudiants et des étudiantes, nécessite une étude empirique détaillée.

Un ensemble de données remet en cause l’idée selon laquelle les préjugés sont la seule cause d’un ratio différent entre les sexes dans les filières STIM. Le soi-disant paradoxe de l’égalité des sexes implique l’observation suivante : si les tests scientifiques standardisés donnent aux femmes et aux hommes des résultats tout aussi bons, les pays avec la plus grande proportion de femmes dans ces filières ne sont pas ceux où elles subissent moins de discrimination ou de harcèlement sexuel.

Là où les femmes sont libres de choisir leur propre voie sans avoir à s’inquiéter de la rémunération, elles gravitent autour des sciences humaines. Des pays tels que la Norvège et la Finlande ont relativement peu de femmes dans les filières STIM, tandis que des pays comme l’Algérie et l’Indonésie ont une offre abondante. Pour autant, lorsqu’on part du principe que chaque personne est une page blanche, les différences entre hommes et femmes ne peuvent s’expliquer que par des préjugés ou du harcèlement. La conclusion est évidente : toutes les filières STIM sont des pépinières de discrimination sexuelle. Il est même devenu tabou de mentionner la possibilité que les hommes et les femmes aient des préférences différentes.

Malheureusement, les étudiants ne semblent pas se rendre compte que leurs bonnes intentions peuvent les amener à résister à l’apprentissage de faits scientifiques, et peuvent même nuire à leur propre objectif d’aider les femmes et les minorités ethniques. L’existence de différences génétiques entre les hommes et les femmes, ou entre différents groupes ethniques, ne signifie pas que nous devrions les traiter différemment.

Nier la réalité et prétendre que les différences n’existent pas – comme si c’était le seul chemin possible vers l’égalité – est dangereux. Si vous croyez que l’égalité morale repose sur l’égalité biologique, vos opinions sont susceptibles de faire l’objet de recherches susceptibles de révéler des inégalités biologiques. L’égalité et l’égalité des chances pour tous devraient être la position par défaut, indépendamment des différences biologiques potentielles.

Lorsque les étudiants du Williams College ou de n’importe quel autre endroit tentent de protéger leur vision du monde en niant les preuves scientifiques, cela a forcément une incidence sur l’enseignement dispensé par les professeurs et la manière dont ils l’enseignent. Les normes du campus interdisent tout discours qui pourrait offenser les femmes, les minorités, ou quiconque perçu comme une victime des sociétés blanches patriarcales.

Toutefois, aussi bien intentionnée soit-elle, cette règle nuit aux personnes qu’elle vise à protéger. L’argument en faveur d’une certaine autocensure est qu’il est nécessaire de protéger les minorités d’un sentiment d’insécurité face aux « discours de haine ». Cependant, par le refus d’étudier une science que certains trouvent dérangeante, nous fermons aux étudiants les opportunités pour l’apprentissage et l’autonomie intellectuelle. Comment pourront-ils argumenter efficacement pour défendre leurs positions s’ils ne voient pas le monde tel qu’il est réellement ?

Traduction pour Contrepoints par Elodie Messéant de Self-Censorship on Campus Is Bad for Science

 

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