Le capitalisme expliqué à ceux en âge de le comprendre

C’est « très chouette » d’expliquer le capitalisme à ses enfants. Encore faut-il le faire avec une certaine rigueur intellectuelle.

Par Thierry Godefridi.

Une aimable correspondante m’a envoyé des photos d’un livre dont l’auteur annonce vouloir expliquer le capitalisme à sa petite-fille et dont la dédicace manuscrite est adressée à « une lectrice consciente de la domination destructive du capitalisme ». Destructive, vraiment ?

D’abord faudrait-il connaître l’âge de la petite-fille, afin de déterminer si le livre se situe au niveau du gazouillis, du babillage ou du bavardage, voire connaître l’âge du grand-père, car, à en lire la présentation de l’éditeur, c’est au niveau du radotage que le livre se situe, un rabâchage d’idées et de thèses qui avaient cours il y a plus d’un demi-siècle. Jugeons-en :

« Le capitalisme domine désormais la planète. Les sociétés transcontinentales défient les États et les institutions internationales, piétinent le bien commun, délocalisent leur production où bon leur semble pour maximiser leurs profits, n’hésitant pas à tirer avantage du travail des enfants esclaves dans les pays du tiers-monde. Résultat : sous l’empire de ce capitalisme mondialisé, plus d’un milliard d’êtres humains voient leur vie broyée par la misère, les inégalités s’accroissent comme jamais, la planète s’épuise, la déprime s’empare des populations, les replis identitaires s’aggravent sous l’effet de la dictature du marché. Et c’est avec ce système et l’ordre cannibale qu’il impose au monde que l’auteur propose de rompre, au terme d’un dialogue subtil et engagé avec sa petite-fille. »

Considérons, puisque c’est ainsi que l’éditeur le présente, que c’est bien l’acte de mise en accusation dressé par l’auteur de ce dialogue avec sa petite-fille et tentons d’expliquer le capitalisme à ceux qui sont (déjà ou encore) en âge de faire la part des choses.

Méfions-nous des mots en « -isme » : ce sont des fourre-tout dont chacun sort un élément ou l’autre en fonction de la thèse qu’il défend, quitte à en dénaturer l’idée première. Le dernier livre d’Alain de Benoist sur le libéralisme en est un exemple. Aussi, à toutes fins utiles, partons de cette définition a minima du capitalisme : « système économique basé sur la propriété privée, notamment des moyens de production, le libre échange et la concurrence sur des marchés ».

La capitalisme domine-t-il désormais la planète ? Pour paraphraser Churchill sur la démocratie, « le capitalisme est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ». À ceux qui en douteraient, le chercheur suédois Hans Rosling démontre dans son livre Factfulness que le monde va factuellement de mieux en mieux. Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre sur la Terre et de moins en moins à voir « notre vie broyée par la misère ».

Que nombre d’États, même la Chine politiquement communiste, aient, à des degrés certes différents, adopté le capitalisme comme système économique et qu’il se soit mondialisé, faudrait-il le déplorer dès lors qu’il a, effectivement, sorti des milliards de gens de la misère ?

Les inégalités s’accroissent-elles ? Citons à nouveau Churchill : « Le vice inhérent au capitalisme consiste en une répartition inégale des richesses. La vertu inhérente au socialisme consiste en une égale répartition de la misère. » Les inégalités sont un thème dans l’air du temps, objet d’un ouvrage à grand succès qui sortit Thomas Piketty de la misère de l’égalité, si tant est qu’il ait eu à en souffrir.

Sont-elles un mal en soi et pourquoi le seraient-elles ? Le professeur Marc De Vos s’est penché sur les vertus de l’inégalité, rappelant dans un livre éponyme que « l’inégalité est l’essence même de la nature et de l’existence humaine » et le moteur du progrès. Dans Sire, surtout ne faites rien !, Charles Gave, quant à lui, fait de la prééminence de l’individu, le socle de la civilisation occidentale et des progrès qu’elle a engendrés. Reconquérir sa liberté ne devrait-il pas être au cœur des préoccupations de chacun ?

L’inégalité méritocratique n’est pas seulement justifiée, elle est nécessaire au bon fonctionnement et à l’avenir d’une société libre et démocratique. Son contraire, l’égalité matérielle de fait ou « isomoirie », est à la racine de l’échec de toutes les formes de socialisme et de planisme économique. À cet égard, il est de l’intérêt général de préserver l’égalité de tous devant la loi (ou « isonomie ») dans un État de droit (voir à ce sujet : La passion de l’égalité), quitte à constater des résultats différents après que chacun eut librement exercé ses talents.

D’ailleurs, les dérives dont est accusé le capitalisme (gaspillage des ressources, déprime des populations, replis identitaires) trouvent souvent leur origine dans l’emprise d’États de plus en plus interventionnistes, mais manquant à leurs prérogatives régaliennes premières. Comme l’écrivait en substance Nassim Nicholas Taleb dans son dernier essai, Skin in the Game, laissez les gens commercer entre eux et tout finira par s’arranger.

Encore faudrait-il faire la part des choses entre ces grandes multinationales anonymes qui n’ont plus que fort peu à voir avec le capitalisme, si ce n’est le capitalisme de copinage ou carrément d’État, les « nomenklaturistes » comme les appela Pascal Salin, et les vrais capitalistes, petits propriétaires de leurs entreprises, engagés dans le libre-échange et faisant face à la concurrence, obligés de déployer « des trésors d’imagination pour contourner les obstacles que les pouvoirs en place mettent sur leur chemin ». N’est-ce pas là le vrai sujet ?

Espérons pour la petite-fille exposée aux ratiocinations de son grand-père sur le capitalisme, qu’elle ne voie pas la fin de ce dernier et qu’arrivée à l’âge adulte, elle n’aie pas à acheter de quoi se nourrir à un kolkhoze.

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