Reggae 70’s : 1977-1981, roots invasion (6)

Gregory Isaacs by Reggae Chic(CC BY-SA 2.0) — Reggae Chic, CC-BY

À partir de la deuxième moitié des seventies, le reggae roots triomphe et s’impose partout. Place désormais aux superstars du reggae.

Par Selecta Nardus.

À partir de la deuxième moitié des seventies, le reggae roots triomphe et s’impose partout.

C’est l’aboutissement de deux décennies de lente maturation de musique yardie. L’apogée de la musique jamaïcaine, tellement populaire qu’elle éclipsera définitivement tous les autres styles.

Les années ska et rocksteady sont maintenant loin et les stars des années 60 reléguées au second plan. Des chanteurs aussi importants que Desmond Dekker ou Laurel Aitken sont (mal) recyclés dans les années soixante-dix par le label Trojan à destination de quelques fans anglais indécrottables. Ils ne retrouveront un peu de lumière que quelques années plus tard, à la faveur du revival ska « two tone » des Specials ou de Madness, avant de disparaître pour de bon.

Place désormais aux superstars du reggae.

Gregory Isaacs, roi du roots

Entre ici Gregory Isaacs, roi du roots. Sur des mélodies simples et efficaces, dans le style Lovers rock en vogue à Londres, ou suivant la mode Rockers à Kingston, chacune de ses chansons est un tube.

Personnage charismatique et paradoxal, Isaacs est surtout connu pour ses chansons d’amour, loin des thèmes classiques de la période.

Surnommé le « Cool ruler », il était pourtant torturé par son addiction au crack. Dans un de ses plus grands succès, « Night nurse », l’infirmière de nuit est une allégorie de la drogue dure qui seule peut soulager sa douleur. Mort en 2010, il laisse derrière lui une discographie de légende.

Si Isaacs était le roi, son grand copain Dennis Brown était lui le « crown prince of reggae ». Il enregistre ses premières chansons chez Studio One à la fin des sixties et sa popularité va croissant jusqu’à devenir mondiale, avec l’excellent « Money in my pocket ». Mort prématurément en 1999, il reste le chanteur préféré de la ménagère jamaïcaine et des sound systems.

Pour compléter ce panthéon, impossible de ne pas citer Burning Spear, auteur de certains des « roots anthems » les plus cruciaux de la fin de décennie. Ses sujets sont récurrents : esclavage, rapatriement en Afrique, Haile Selassie, Marcus Garvey. Malgré une forte popularité, il n’est récompensé de ses efforts qu’en fin de carrière, remportant deux grammy awards.

En dépit de cette trinité de chanteurs, le reggae roots reste souvent caricaturé et incompris.

Le rasta fumant sa ganja… sur une île au plus fort taux d’homicides

On retient volontiers l’image de carte postale du rasta souriant fumant son « ganja chalice » sur une plage de rêve. Y’a cool le man, comme dans l’odieux film Rasta rocket ?

Pas si cool, dans une île qui enregistre un des plus forts taux d’homicide du monde.

Le gouvernement socialiste du PNP alors en place, proche de Fidel Castro, contribue largement à cette statistique, en armant les gunmen à sa solde contre ceux du parti rival, le JLP. La Jamaïque est alors montrée du doigt chez les voisins yankees comme un pilier du péril rouge. Le tourisme s’effondre et l’économie locale suit le même chemin.

Le film Rockers de 1978, second « must see » cinématographique de la décennie après The harder they come, décrit bien l’environnement difficile des banlieues chaudes de Kingston.

Les vedettes du moment y font une apparition et la bande originale comporte le magistral « Police and thieves » de Junior Murvin, encore un tube signé Lee Perry, plus tard repris par les Clash.

Jacob Miller, show-man bien en chair et compagnon de route de Marley, y figure dans une scène mythique, chantant le malaise des rastas espionnés par leurs voisins d’immeuble. Intrépide, il mourra dans un accident de voiture en 1980.

Le reggae n’est pas une musique de détente. Il n’est pas non plus le fourre-tout mondialiste à tendance gauchiste que les major companies ont tenté de vous vendre.

Les racines africaines du reggae

À dire vrai, le reggae est conservateur dans ses principes et respectueux de ses racines africaines.

Les dreadlocks, effrayantes nattes, symbolisent la crinière du Lion d’Ethiopie et la dynastie salomonide des empereurs abyssins.

Les Blancs qui en portent sont donc… fiers d’être noirs. Les rastas intransigeants utilisent des qualificatifs peu enviables pour désigner ces curieux oiseaux schizophrènes : « false dread » ou « fashion dread ». Récemment, la ministre de la Culture suédoise, blonde à dreadlocks et militante écologiste à tendance pastèque (vert à l’extérieur, rouge à l’intérieur), a été prise dans une polémique et accusée d’appropriation culturelle par la communauté noire locale.

À côté d’un rasta de stricte observance, Éric Zemmour est féministe et Ludovine de la Rochère une militante LGBT.

Les trois grands groupes roots de la période, les Gladiators, Israel Vibration et Culture, n’ont certes rien en commun avec la Manif pour tous mais trouvent leur inspiration dans la lecture assidue de la Bible. Sainte source produisant forcément de bons fruits, en témoigne le nombre d’albums géniaux produits à cette époque.

La relève des nouveaux

Pêle-mêle, d’autres artistes tirent leur épingle du jeu, comme Johnny Osbourne, Cornell Campbell ou les Heptones (rare groupe à avoir survécu à la période rocksteady, et ce grâce à la patte de Lee « Scratch » Perry, encore et toujours lui).

Dans l’ombre de son ancien acolyte Marley, Peter Tosh sort deux très bons premiers albums solo, avant de céder aux sirènes d’un reggae plus « easy listening », forcément moins bon. Mick Jagger, qui a perdu toute inspiration depuis longtemps, l’accompagnera dans cette voie de garage jusqu’à ce que le Poulidor du reggae soit abattu devant chez lui en 1987.

À la toute fin de la décennie, des chanteurs prennent la relève, comme Carlton Livingston, Hugh Mundell (lui aussi assassiné en 1983) et les dernières voix de Studio One, Sugar Minott et Freddie Mc Gregor.

Avec le solide duo Sly and Robbie, les Black Uhuru domineront ensuite le début des années 1980 avec notamment le réjouissant « Guess who’s coming to dinner » et le plus sombre « Abortion ».

Pendant ce temps en Angleterre, emmenés par le boss du principal sound system british, Dennis Bovell, les groupes locaux comme Aswad et Steel Pulse rencontrent un certain succès. Un artiste attire l’attention en particulier : Linton Kwesi Johnson, inventeur d’un nouveau sous-genre du reggae, la dub-poetry. Celle-ci met en valeur le patois jamaïcain lu sur des instrumentaux soignés.

En 1981, Marley meurt. Le roots lui survivra encore quelques années mais perdra en créativité et en intensité jusqu’à laisser la place à d’autres styles à partir du milieu des années 1980. Avec le digital et le dancehall, les deejays vont reprendre la main. Mais c’est une autre histoire.

Too much talking, chatty mouth, play on mister music !

Playlist Roots Invasion

  • Gregory Isaacs – Once ago
  • The Gladiators – Hello Carol
  • Dennis Brown – Money in my pocket
  • Israel Vibration – Prophet has arise
  • Johnny Clarke – Roots Natty Congo
  • Peter Tosh – I am that I am
  • The Heptones – Play on Mr Music (Boomshot rebuild)
  • Johnny Osbourne – Truths and rights
  • Culture – Too long in slavery
  • Junior Murvin – Police and thieves
  • Jacob Miller – Tenement yard
  • Horace Andy – Materialist / Poor man style
  • Winston Mc Anuff – Hypocrites and Parasites
  • Wailing Souls – Act of affection
  • Burning spear – Colombus
  • Black Uhuru – Guess who’s coming to dinner
  • Linton Kwesi Johnson – Want fi goh rave
  • Sugar Minott – River Jordan
  • Carlton Livingston – Don’t follow rumours
  • Cornell Campbell – Boxing

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