Les États-Unis au Proche-Orient : un grand jeu risqué

Le vide diplomatique arabe au Proche-Orient, sans doute accentué par la gestion américaine actuelle du double dossier iranien et palestinien, aura un prix élevé pour l’Amérique.

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Donald Trump by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0)

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Les États-Unis au Proche-Orient : un grand jeu risqué

Publié le 16 juillet 2019
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Par Frédéric Charillon.
Un article de The Conversation

Si le Proche-Orient regorge hélas de drames et de tensions – du Yémen à l’Irak ou à la Syrie –, deux dossiers engagent aujourd’hui plus particulièrement la stratégie américaine et les équilibres internationaux. Le premier est, bien entendu, celui de la relation avec l’Iran, qui fait l’objet de toutes les spéculations, de toutes les escalades verbales, et pourrait servir de détonateur à tous les scénarios. Le second est celui de la Palestine, dont la dangerosité vient à l’inverse de l’absence d’engagement américain, dans un discours pétri d’arrières pensées bien plus que de coups d’éclat.

Dans les deux cas, un jeu de dupes et de miroirs semble s’être engagé entre les différents acteurs du pouvoir américain eux-mêmes, entre différents protagonistes régionaux, et se répercute sur la stabilité régionale comme globale. Du traitement de ces deux dossiers, ni la politique étrangère, ni les politiques étrangères arabes, ni le jeu des autres puissances ne sortiront indemnes.

La politique étrangère américaine : faire et défaire

L’issue de la stratégie – ou de l’absence de stratégie – actuellement engagée par Washington en Iran et en Palestine déterminera, en grande partie, la crédibilité internationale des États-Unis, au-delà de la région, et au-delà de la période de l’administration Trump. D’abord parce que ce sont les États-Unis qui défont aujourd’hui ce qu’ils ont fait eux-mêmes : il sera donc important de voir si les dégâts seront réparables à l’avenir, ou pas.

C’est l’Amérique – celle de George Bush senior puis de Bill Clinton – qui a rebondi sur le processus d’Oslo au début des années 1990, pour aboutir à la poignée de main Arafat-Rabin de 1993, et qui a ensuite fait pression sur les acteurs (certes en vain) pour poursuivre les négociations, en y engageant ses diplomates les plus chevronnés. C’est l’Amérique désormais qui fait disparaître toute référence à un État palestinien, en confiant le dossier au gendre du Président, qui ignore tout de la négociation internationale.

C’est encore l’Amérique – celle d’Obama – qui a ramené l’Iran à la table des négociations pour aboutir à un accord sur le contrôle du nucléaire, en juillet 2015, et faire souffler un vent d’apaisement sur une relation ô combien conflictuelle depuis 1979. C’est l’Amérique de Trump qui a déchiré cet accord, et renoue avec une rhétorique de confrontation. Quoi que l’on pense de l’accord de 2015, quoi que l’on pense des ratés et retards d’un processus israélo-palestinien considéré comme moribond, le dialogue continuait, l’Amérique revendiquait encore un rôle d’arbitre impartial, même si peu y croyaient. Elle n’y prétend même plus aujourd’hui.

Guerre des camps au sein de l’administration américaine

En tombant le masque, l’administration Trump prend un risque multiple. Celui de renoncer à sa position surplombante, pour descendre dans l’arène et voir inévitablement émerger d’autres puissances s’opposant à sa vision : Moscou s’y est déjà engouffré.

Celui également de mettre ses propres alliés en situation difficile : progresser par le non-dit vers un rapprochement entre l’État hébreu et les monarchies du Golfe (et leurs alliés comme l’Égypte) est une chose, leur demander de cautionner publiquement l’abandon de la cause palestinienne en est une autre.

Celui enfin d’enflammer la région, si l’une de ces deux situations bascule dans le chaos : qu’une étincelle mette le feu aux poudres dans le Golfe, ou qu’éclate une nouvelle intifada, ou de nouvelles violences autour de la question palestinienne, et il sera difficile à l’Amérique de reprendre pied.

Enfin, il est désormais visible que plusieurs camps s’affrontent dans le processus décisionnel américain, qui tablent sur l’amateurisme ou l’absence de réel intérêt du Président Trump sur ces dossiers pour avancer leurs pions. Une course s’est engagée entre ceux qui souhaitent limiter les tensions, et ceux qui comptent bien les précipiter.

Si le Président semble n’avoir aucun autre agenda précis que de se mettre en scène en « deal maker », soufflant le chaud et le froid à la recherche, comme en Corée du Nord, de quelques rebondissements spectaculaires, d’autres ont une vision. Elle peut consister à promouvoir le changement de régime en Iran, quel que soit le prix régional à payer – comme pour son conseiller John Bolton. Ou encore à gagner du temps sur la question palestinienne, et faire le jeu du Premier ministre israélien actuel, comme le craignent certains analystes aux États-Unis mêmes. L’issue de cette confrontation sera cruciale pour l’avenir de la politique étrangère américaine.

L’effacement des politiques étrangères arabes

Les politiques étrangères arabes subiront, elles aussi, un test important. Elles sont en fort déclin depuis plusieurs décennies, ayant cédé le pas devant les trois puissances régionales (non arabes) qui façonnent désormais l’essentiel de l’agenda régional et de ses initiatives : l’Iran, la Turquie, Israël.

Le premier a prospéré sur les erreurs américaines, surtout depuis la guerre irakienne de 2003. Ankara rêve de reconquérir un rôle pivot, par de profondes restructurations souverainistes aussi bien internes qu’externes, qui l’amènent à se montrer incontournable aussi bien qu’inflexible, sur des dossiers aussi différents que la crise des réfugiés syriens, la question kurde, ou l’achat de missiles à Moscou. Le troisième, Israël, a obtenu un soutien quasi inconditionnel de Washington, et n’a aucune raison, dans ce contexte, de procéder à des concessions.

Sur cette toile de fond, en poussant ses alliés saoudien ou égyptien dans la voie de la confrontation avec l’Iran, en leur demandant de relayer un plan inacceptable pour les Palestiniens, en privilégiant ouvertement la carte de l’homme fort plutôt que celle des réformes internes, ou en soufflant sur les braises de la rupture saoudo-qatarie, la Maison Blanche n’aide pas les diplomaties arabes à retrouver une centralité régionale. Elle pourrait le payer cher un jour, car on imagine mal une solution aux principaux maux de la région sans acteur arabe de poids pour la soutenir.

Riyad, qui a déjà été à l’origine d’un plan de paix en 2002 et qui, en réalité, a les moyens, donc la vocation potentielle d’incarner ce possible renouveau diplomatique arabe, peut difficilement se permettre d’épouser explicitement le plan Kushner, présenté d’abord comme « le deal du siècle », puis comme le flop, voire la provocation, de la décennie.

Derrière le royaume saoudien, les Émirats arabes unis partagent l’agenda saoudo-américain actuel, au point parfois de l’inspirer. Leur influence régionale progresse, leur savoir-faire militaire aussi. Mais leur succès réside actuellement dans la discrétion de leur posture, et à ce titre ne permet pas de reprendre, pour l’instant du moins, le flambeau du leadership arabe.

Les autres ne sont pas en mesure de le faire : le Qatar, malgré une influence réelle, est affaibli par sa brouille avec l’Arabie, l’Irak et la Syrie, pour les raisons que l’ont sait, sont empêchés pour une durée indéterminée (même si l’Irak redevient une priorité diplomatique) ; l’Égypte a perdu de sa centralité, et reste désorganisée par les turbulences actuelles.

Le vide diplomatique arabe au Proche-Orient, sans doute accentué par la gestion américaine actuelle du double dossier iranien et palestinien, aura un prix élevé pour l’Amérique.

Un concert des puissances sans l’Occident

La nature ayant horreur du vide – celui laissé à la fois par l’effacement des politiques étrangères arabes et par les errances de la stratégie américaine – la question se pose de savoir si d’autres acteurs entreront en scène.

La gestion de l’affaire syrienne par le trio Moscou-Téhéran-Ankara (pourtant à bien des égards contre-nature), dit « processus d’Astana », a donné un avertissement de ce que pourrait être un Moyen-Orient géré en l’absence des puissances à la fois occidentales et arabes. D’autres schémas que ceux qui voyaient les États-Unis et leurs alliés gérer les crises dans la région, sont donc possibles.

Avant même l’entrée en scène toujours possible de la Chine, avant même le réveil d’acteurs dont les liens avec le Golfe sont déjà nombreux, comme l’Inde, mais après déjà plusieurs années de retour diplomatique et militaire russe (à la faveur de la guerre syrienne en 2015), le Proche-Orient s’avère être un test intéressant des combinaisons multipolaires à venir.

Le concert des puissances s’y fait maintenant sans l’Occident, confirmant une tendance entamée en réalité depuis longtemps : suites de la révolution iranienne de 1979, retrait franco-américain du Liban au début des années 1980 (notamment après le double attentat contre les forces des deux pays en octobre 1983), funeste guerre américaine en Irak en 2003 (alors que la guerre du Koweït en 1991 avait permis à Washington d’ancrer son influence), enlisement – un peu plus loin – en Afghanistan… La « fatigue » du Moyen-Orient a pris l’Amérique, et avec elle ses alliés européens. Ces derniers n’ont, d’ailleurs, plus l’ambition d’y jouer aucun rôle, sauf rebondissement miraculeux après les nominations récentes à Bruxelles.

Une poursuite du dialogue iranien entamé après 2015, même en durcissant le ton pour en améliorer les contours, un plan de paix sérieux et compétent pour la question israélo-palestinienne (dont tout le monde connaît, depuis longtemps, les pistes possibles), aurait permis aux États-Unis, à leurs alliés européens et à leurs partenaires arabes, de reprendre l’initiative. Il faudra vraisemblablement attendre une autre administration américaine.

Frédéric Charillon, professeur de science politique, Université Clermont Auvergne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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  • Israel et la Palestine vivent soit des subventions de la communauté européenne soit des subsides, ou des contrats accordés par les usa.

    C’est çà qui maintient la guerre là bas.. qu’on coupe les vivres et vous verrez qu’il n’y aura plus de conflits. que l’amérique et l’europe se retirent de la région , et il n’y aura plus de conflits faute d’argent.Que les usa et l’europe ne courent plus vers les monarques du pétrole pour leur vendre armes et services.. et il n’y aura plus de conflit.. sauf ceux liés a la conscience moyenâgeuse de ces contrées pour des raison d’hégémonies locales ou religieuses (chiites hittites)..
    ne nous cachons pas derrière notre petit doigt , nos lobbies militaro-industriels travaillent a ces conflits locaux , c’est meme actuellement une des sources majeure de leurs profits

    • « Israel […] vivent soit des subventions de la communauté européenne soit des subsides, ou des contrats accordés par les usa. »
      Tiens, même sur Contrepoints on peut lire du Alain Soral ?

  • Trump a proposé 50 milliard de $ aux Palestinien, pour solde de tout compte et passer a autre chose sans rentrer dans le gloubiboulga d’une haine séculaire. C’est pragmatique et au contraire . Les Palestiniens mal conseillés, ont refusé même d’en discuter, et les idiots utiles on fait passer ce plan pour inacceptable. Il n’est pas inacceptable, il n’a même pas été discuté.

    L’Iran est un point de vue différent, celui du risque. C’est état finance le terrorisme et s’il dispose de l’arme nucléaire, il y a un risque que la bombe soit utilisée par un état fanatique religieux.

    • 50 milliards de $ et… abrAAAAcadabrAAAA ! le conflit Israélo-Palestinien est réglé ! C’est magique !

    • Au sujet de l’Iran : c’est certes hautement condamnable que cet État finance le terrorisme, mais dans cette région c’est loin d’être le seul à agir de la sorte. D’autre part, le meilleur moyen d’afflaiblir le pouvoir des extrêmistes en Iran (ou en Corée du nord), c’est de faire en sorte que ce pays devienne ou redevienne prospère économiquement, contrairement à l’idée reçue qui veut qu’en isolant un pays et en appauvrissant sa population celle-ci se retournera contre ses dirigeants.

      • @commando

        Vous êtes en train de nous expliquer que pour vaincre un ennemi, il faut l’enrichir. C’est complètement absurde, cela ne fera que le conforter, légitimer ses mauvaises actions et le rendre plus fort pour vous détruire.

        L’URSS s’est effondrée grâce à la guerre économique que lui a menée les USA, à l’inverse la dictature a pu se maintenir à Cuba et en Palestine à cause des aides massives que ces Etats ont reçu et qui ont surtout fait la fortune de leurs dictateurs.

        Un gouvernement se met toujours en place avec l’acceptation d’une grande partie des citoyens, car sinon il ne tiendrait pas très longtemps. Voilà pourquoi, tant que la population ne réalise pas concrètement le résultat néfaste de ses idéologies, elle ne changera ni d’idéologie, ni de régime.

        Ce n’est que lorsque les gens n’ont plus assez à manger, qu’ils se révoltent contre leur gouvernement, qui n’a alors que deux options: céder ou tomber. Cela s’est même vérifié dernièrement en France, où le gouvernement a dû céder du terrain pour mettre fin à la révolte des gilets jaunes, cela se vérifie au Venezuela, où la présidence de Maduro est toujours plus contestée par la population, etc.

        • « Vous êtes en train de nous expliquer que pour vaincre un ennemi, il faut l’enrichir. »


          Fake news ! Mon propos c’est : notre ennemi, c’est le régime islamique iranien, et non le peuple iranien. Pour vaincre le régime islamique iranien, il faut laisser au peuple iranien la possibilité de s’enrichir honnêtement.

          Selon vous : plus le peuple iranien crève de faim plus il est suceptible de se révolter contre son gouvernement. Et inversement : plus le peuple iranien s’enrichit, mange à sa faim, moins il est suceptible de se révolter contre son gouvernement.

          Selon moi : plus le peuple iranien crève de faim plus il est facile à manipuler par son gouvernement si celui-ci dispose d’un bouc émissaire. Et inversement : plus le peuple iranien s’enrichit plus il dispose de temps et d’énergie pour réfléchir et s’interroger sur la seule chose qui lui manque dès lors qu’il a le ventre bien rempli : la liberté.

          Concernant Cuba : la dictature castriste a pu se maintenir grâce au soutient et aux aides de l’URSS, puis grâce au soutien et aux aides du Vénézuela chaviste, mais aussi grâce à l’embargo américain. Ce dernier point est difficile à admettre pour tout ceux qui comme moi détestent Castro, le Che et compagnie, mais c’est pourtant la stricte vérité : les USA, à cause de certaines sanctions injustes qu’ils ont imposé à Cuba, sont partiellement responsable de la longévité de la dictature castriste. Elle n’aurait jamais perduré aussi longtemps sans l’embargo américain, tel que l’explique des libertariens comme Ron Paul.

          • « Pour vaincre le régime islamique iranien, il faut laisser au peuple iranien la possibilité de s’enrichir honnêtement. »
            C’est sur qu’en laissant les citoyens de l’Allemagne nazie s’enrichir honnêtement, on aurait éviter la seconde guerre mondiale…
            Ce qu’il ne faut pas lire comme stupidités…

            • En laissant la liberté aux citoyens de l’Allemagne pré-nazie (république de Weimar) de s’enrichir honnêtement, on aurait diminué les chances qu’apparaisse l’Allemagne nazie. Ce qui a porté Hitler au pouvoir, ce n’est pas juste la haine de beaucoup d’allemands envers les juifs, c’est également l’augmentation du chômage entre 1929 et 1932, de l’inflation, bref : de la pauvreté. L’absence de liberté de s’enrichir honnêtement engendre ou renforce la pauvreté, et cette misère augmente les chances que des extrêmistes parviennent au pouvoir ou s’y maintiennent.

              • « on aurait diminué les chances qu’apparaisse l’Allemagne nazie »
                Ce sont les sanctions américaines contre le shah et les famines induites dans la population qui ont amené les ayatollah au pouvoir ?

                • La misère causée dans la population iranienne par, entre autres, les sanctions américaines est l’une des raisons grâce à laquelle les ayatollahs parviennent à se maintenir au pouvoir. D’autre part : il n’y avait pas de « sanctions américains contre le shah » car, comme vous le savez, son régime était pro-américain.

  • On est vite confondus par une phrase décisive évoquant « l’absence de stratégie » de l’actuel Président américain, sur le Moyen-Orient.
    Une phrase paradoxale, en rapport du titre oxymore, évoquant un « grand jeu risqué ».
    Sans prétendre à la moindre expertise, il semble que cette « absence de stratégie » ai bousculé l’échiquier de cette zone à hauts risques, d’une manière totalement imprévisible en seulement deux ans.
    Affirmer qu’il s’agit d’un jeu risqué est de plus déconnecté de la réalité : le meneur de jeu n’est pas un va-t-en guerre de plus, mais un homme déterminé à utiliser l’argent comme nerf d’une guerre… qu’il ne veut mener.
    Ceci est nouveau, et semble échapper à tous les commentateurs empressés de voir cet énergumène rappelé à l’ordre de leurs idéologies.
    Peu de chance que ceci arrive, tant l’argent pour les mollahs est évidemment plus important que leur religion ou leur programme politique.
    Robinet fermé, il suffit d’attendre pour qu’ils souhaitent venir à la table pour jouer leur survie, sans dessous de table possibles.

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