14 juillet : les incohérences tenaces de l’usage des armées

Depuis 10 ans se font jour les incohérences majeures qui caractérisent le débat public sur la place des armées au sein de la nation et qu’un budget, seul, ne peut suffire à résoudre.

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Défilé du 14 juillet 2010 by Rd Picard(CC BY-ND 2.0)

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14 juillet : les incohérences tenaces de l’usage des armées

Publié le 14 juillet 2019
- A +

Par Bénédicte Chéron1.
Un article de The Conversation

Comme chaque année, le 14 juillet, le ministère des Armées pourra se prévaloir de chiffres de sondages qui témoignent de la bonne image dont bénéficient les militaires au sein de la société française. Comme chaque année, en cette journée, les armées vont être saluées par les politiques, qui vont dire tout le bien qu’ils en pensent et toute l’admiration qu’ils ont pour elles. C’est un rite, et si l’on peut bien évidemment s’interroger sur son sens et ses modalités, il a acquis une légitimité que rien ne semble devoir ébranler à court terme.

Pourtant, ce rite et les affichages médiatiques qui l’accompagnent masquent, comme chaque année, des réalités bien plus complexes. Ces réalités éclatent parfois au grand jour, comme en 2017 alors que couvait la démission du général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, finalement survenue le 19 juillet. Elles sont le plus souvent discrètes, mais faites de l’accumulation de petits et grands faits d’actualité, de débats plus ou moins bien menés et de l’empilement des strates mémorielles dans le temps long.

Cette année écoulée aura été emblématique des incohérences de la place des armées dans la société française, qui ne font pas toujours du bruit mais ne font pas de bien non plus au débat public et politique.

Hommage au courage combattant

Dans la nuit du 9 au 10 mai décédaient Alain Bertoncello et Cédric de Pierrepont dans une opération de libération de deux otages français au Burkina Faso. L’hommage national qui a eu lieu le 14 mai dans la cour des Invalides, diffusé en direct sur TF1 et France 2, a marqué un tournant à deux égards par rapport aux précédentes cérémonies du même type, en particulier par rapport à celles qui ont ponctué l’engagement des forces françaises en Afghanistan entre 2008 et 2012.

Tout d’abord, le discours du chef de l’État a constitué un hommage au courage combattant. Il n’a pas seulement souligné la part de sacrifice qu’induisait l’engagement sous les drapeaux de ces deux hommes ; il a d’abord rappelé leurs actions et leurs faits d’armes. Par ailleurs, sur les plateaux de télévision, des militaires en exercice et en uniforme étaient présents pour expliquer à leurs concitoyens le sens de cet engagement.

C’était une première depuis l’électrochoc de l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, en 2008. Elle a d’abord été rendue possible par des circonstances particulières : très vite, le 10 mai, la conférence de presse tenue par Florence Parly, ministre des Armées, et le général François Lecointre, chef d’état-major des armées, a permis de livrer un récit détaillé de l’action des militaires français dans la nuit qui avait précédé. Ce récit était incarné, précis, sans fausse pudeur sur le fait que ces hommes s’engagent pour combattre, donc pour porter atteinte à un ennemi au risque de leur vie.

Des militaires qui n’hésitent plus à se raconter

Entrent aussi en jeu des évolutions qui s’inscrivent dans le temps long : depuis 2008 en effet, l’action combattante des militaires français a trouvé une place nouvelle dans l’espace médiatique. Les journalistes traitent davantage du sujet tandis que, de son côté, la communication des armées assume peu à peu de raconter et montrer que les militaires ne sont pas d’abord, en opérations extérieures, des agents humanitaires ou des logisticiens hors-pair dont la mort, quand elle survient, constituerait un regrettable et surprenant accident.

Si ce mouvement a été possible, c’est aussi parce que le politique lui a laissé la marge nécessaire pour s’épanouir. Certes, certains emportements épiques observés ces dernières années au sommet de l’État mériteraient analyse.

Reste qu’on peut constater que des évolutions bien réelles se sont produites ; elles permettent aux Français d’aujourd’hui de mieux saisir qu’un militaire a pour fonction de porter les armes pour son pays, quels que soient les légitimes débats sur l’usage qu’en font les chefs de l’État successifs.

Le paravent commode de la bonne image des armées

Et pourtant… Pourtant, dans les mois qui ont précédé cette opération au Burkina Faso, bien d’autres faits d’actualité sont venus montrer à quel point des malentendus et des ambiguïtés demeurent. À quel point, si la mission combattante est reconnue, elle n’apparaît toujours pas clairement comme ce qui ordonne l’ensemble de la vie militaire.

En fait, pour beaucoup de responsables politiques, elle ne demeure qu’une tâche parmi d’autres, plus spectaculaire et risquée mais dont la place n’est pas vraiment clarifiée dans le catalogue large de fonctions que les armées seraient capables de remplir, quand bien même elles n’auraient qu’un lointain rapport avec le sens de l’engagement sous l’uniforme.

Pour ces responsables politiques, la bonne image des armées, si elle peut être une satisfaction, est aussi un paravent commode. Il évite que des questions soient posées ; il permet à beaucoup de se contenter de ces bons résultats de sondages sans chercher à mieux comprendre ce que vivent les militaires ; il offre parfois, enfin, des occasions très tentantes d’utiliser le kaki à des fins de communication et d’affichage.

Il y a quelque chose d’incongru, en effet, à saluer le courage combattant des deux commandos de la Marine nationale en 2019, tout en ayant affirmé sans sourciller, à l’occasion du centenaire du 11 novembre 1918, que les poilus de la Grande Guerre étaient « des civils que l’on avait armés ». Il y a quelque chose de gênant à voir que, dans le même temps, le vocabulaire politique se militarise à tout bout de champ, au point que pour apparaître efficace dans l’action environnementale, on annonce la création d’un Conseil de défense écologique sur le modèle de ce qui a été mis en place, en matière militaire et de sécurité intérieure, après les attaques terroristes de 2015.

Il y a quelque chose de préoccupant à constater que l’opération Sentinelle qui perdure offre un terrain de jeu fort opportun pour une communication politique aléatoire lorsqu’une crise survient : les annonces de Benjamin Grivaux, le 20 mars 2019, concernant l’utilisation de Sentinelle dans le contexte du maintien de l’ordre face aux Gilets jaunes en a été un signe éclatant.

Il y a quelque chose d’incohérent à voir coexister dans l’espace public l’hommage rendu aux deux militaires morts au Burkina Faso et le débat sur le Service national universel (SNU), fruit d’une mémoire brouillée du service d’antan précisément fabriquée par l’effacement de la finalité combattante de l’engagement militaire dans les représentations de la vie miliaire contemporaine à partir des années 1960.

Ce gouvernement n’est pas plus en cause que ses prédécesseurs. Les responsables politiques d’aujourd’hui sont les héritiers directs, dans ce domaine, de ceux qui ont parlé et agi depuis la professionnalisation initiée en 1996 (pour ne s’en tenir qu’à cette borne chronologique). L’articulation parfaite du débat public aux finalités qui font vivre une institution et justifie son existence est un doux rêve : les réalités et leur lot de contraintes commandent.

Reste qu’en la matière, le grand écart n’est pas sans conséquences préoccupantes sur la compréhension que peuvent avoir les Français des enjeux de défense et sur le moral de ceux qui endossent l’uniforme.

Or, les 10 années écoulées ont fait bouger des lignes en un sens qui rend plus visibles encore les incohérences majeures qui caractérisent le débat public sur la place des armées au sein de la nation et qu’un budget, seul, ne peut suffire à résoudre.

Sur le web-Article publié sous licence Creative Commons

  1. Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE (Sorbonne Université), chercher associé à l’IESD (Lyon 3), Sorbonne Université.
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  • L’armée est un attribut essentiel de la souveraineté d’un Etat. C’est cette dernière qui est mise en cause par nos dirigeants, mais sans le dire ouvertement, d’où les incohérences citées dans l’article.

    • et donc pour cette raison elle peut dépenser sans contrainte et sans contrôle du peuple français? on est endettés comme des fous mais on nous annonce un sous marin à 9 milliards et tout le monde est content, l’incohérence se situe aussi dans les propos de certains libéraux non?

      • @dekkard
        Bonjour,
        L’Armée ne dépense rien : c’est le ministère dont elle dépend qui dépense la part du budget national qui lui est alloué.
        9 millliards pour un sous-marin (nucléaire certainement) contre 17 milliards pour « calmer » les gilets jaunes. La différence est que le sous-marin est pour la Marine Nationale, corps d’Armée, Armée qui est un des domaines primordiaux de l’Etat ; l’arrosage des gilets jaunes avec l’argent public ne l’est pas. Les rôles primordiaux de l’Etat comptent pour moins de 20% dans les attributions de part de budget.

        • même si l’état régalien est primordial il serait peut être temps de dire aussi à l’armée de faire certaines économies..et à l’Etat aussi , le 14 juillet peut être commémoré sans dépenser autant.

          • @dekkard
            Bonjour,
            En se recentrant sur le régalien, défilé compris, l’Etat ferait 80% d’économies.
            Quant aux dépenses que vous imputez à l’Armée, je ne pense pas que ce soit celle-ci qui ait demandé le retour du Service National (ou le truc supposé s’y rapprocher) et l’amputation sur les sommes qui lui sont destinées. Cela fait des années que la part du budget national consacrée au régalien fond comme neige au soleil.

    • pas d’un Etat, d’une Nation !

  • C’est bien vrai, je regrette que l’armée n’est pas mitraillé les cons du Panthéon comme cela aurait du, après une sommation et deux ou trois tirs en l’air. Reste plus attendre qu’ils aillent chier dans la vaisselle en or a l’Elysée.

  • L’armee , devenir handicape pour l’Indochine….je viens de regarder le « défilé.,.ca sert a quoi l’armee a part gonfler l’ego ‘de dirigeants indignes et tuer des innocents pour ….rien en general .

    • ça sert a dépenser l’argent du contribuable pour que les politiques continuent leur jeu de dupes, parce que sans le soutien de l’armée c’est le peuple qui peut prendre le pouvoir…et autre chose, y’a aucun honneur à tuer ses semblables,quoiqu’on en dise.

      • @dekkard
        L’Armée est au service de la Nation qui la finance, pas de l’Etat, lequel n’est qu’un intermédiaire et n’en a que la simple gestion (comme pour beaucoup d’autres choses d’ailleurs). Les exemples de sa gestion calamiteuse sont nombreux :
        – l’informatisation des soldes ;
        – soldes en retard ;
        – soldats envoyés en déploiement qui doivent s’équiper eux-mêmes (gilets pare-balle), et certaines fois doivent payer leurs trajets et hébergements ;
        – retard de remboursement dans les sommes avancées pour le point précédent ;
        – critiques puis sanctions envers ces soldats envoyés au feu lorsqu’ils portent des masques avec des imprimés de tête de mort parce que c’est une image trop violente… (il ne fallait pas effrayer les fragiles terroristes)

         » parce que sans le soutien de l’armée c’est le peuple qui peut prendre le pouvoir »
        C’est ce que font TOUS les gouvernements en difficluté, voire illégitimes, et à tendances totalitaires
        Dans une démocratie, le Peuple A de fait le pouvoir : il n’a pas besoin de le prendre (sauf s’il lui est confisqué et refusé)

        « y’a aucun honneur à tuer ses semblables,quoiqu’on en dise. »
        L’honneur n’est valable qu’entre personnes d’honneur.
        Les soldats ne s’engagent pas pour « tuer » : ils s’engagent pour défendre et combattre. J’ai entendu quelque part, il y a longtemps, cette phrase :
        « Les soldats disent qu’ils sont prêts à combattre et à mourir pour la patrie, pas de tuer pour elle. » Je ne sais plus qui l’avait prononcée.
        Lors de mon Service militaire, pendant mes classes, notre instructeur d’Education Civique, un Aspirant (appelé de rang officier, en dessous de Sous-Lieutenant), après nous avoir dit que nous serions tous des réservistes jusqu’à 35 ans, eût cette question ;
        « Si une guerre se déclare, qu’est-ce qu’on fait nous ?
        L’Aspirant répondit :
        « Si on fait appel à vous, c’est que c’est la merde ! »
        En gros, les pro auront été envoyés et balayés, puis viendra le tour des réservistes, puis le tour de ceux qui restent. Quand les pros auront été balayés, ce sera quasiment sans espoir. C’est d’autant plus vrai maintenant vu que les moins de 40 ans n’ont pas fait le Service National.

        Pour votre notion d’honneur je vais vous poser une question :
        – un agresseur (ou plusieurs) s’en prend à votre famille. (Nous sommes d’accord qu’il ne veut pas juste chiper un pot de miel)
        1) Le déshonneur réside-t-il dans le fait de tuer l’agresseur et de protéger votre famille ?
        ou bien :
        2) l’honneur est-il de ne pas le tuer et de laisser votre famille à sa merci (et quiconque se trouvant sur sa route ensuite) ?

        Les Mérah, Kouachi, Coulybali, le chauffeur de Nice, les trois qui ont reproduit sur le London Bridge l’acte de Nice, celui qui a tué Marie Bellen, celui qui a tué le Colonel Beltrame, et leurs semblables tels que ceux qui entrent chez autrui pour les séquestrer, les dépouiller, les battre, les tuer, les violer et ceux qui font pareil dans la rue,., ne sont en aucune façon mes semblables.

  • « les poilus de la Grande Guerre étaient « des civils que l’on avait armés ».  »
    Les Poilus étaient des citoyens en premier lieu avec des droits même en tant que soldats, d’où les mutineries qui ont suivi.
    En 1914, les citoyens avaient le droit de posséder des armes et de les porter dans l’espace public. Ils n’ont pas été « armés » par un quelconque organisme d’Etat, c’était leur droit de l’être s’ils en avaient envie. De plus, cette guerre était attendue depuis la défaite contre la Prusse, qui a fait que dans les écoles primaires, les élèves apprenaient le maniement des armes. Ils étaient préparés, formés à la défense nationale.
    Ce que l’Etat a fait, c’est de les équiper ces Poilus avec du matériel militaire, dont des armes, et de les envoyer à la boucherie en faisant preuve d’incompétence crasse, notamment en les laissant en tenue d’été en plein hiver (par exemple).

  • A quoi sert l’armée si nous ne sommes plus un peuple uni mais un agglomérat de communautés qui vivent « cote à cote et bientôt face à face » ? (ministre de l’Intérieur)
    Un dernier recours pour une « Opération Ronces » de dernier recours avant la guerre civile ?
    En laissant la nation se détruire, nos maitres ont fait le jeu des puissants.
    Du coup je repense à cette citation d’Anatole France : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels ».

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