Venezuela : la soif du dollar

Julie Decasse,

C’est un effet secondaire de la dégringolade sans fin du bolivar : les Vénézuéliens ont perdu toute confiance dans leur monnaie et se tournent vers le billet vert. Les rues de Caracas sont désormais le domaine des cambistas, les “dealers de dollars”, dans un pays où il est encore officiellement interdit d’avoir recours à cette monnaie.

De notre correspondante, Julie Decasse.

Alejandro a appris à cacher sa nervosité. Le jeune homme attend devant l’ambassade du Chili à Caracas, où il a rendez-vous avec un client. Deux agents de la police bolivarienne font les cent pas à une trentaine de mètres de là. Alejandro garde un œil sur eux, mais la foule est suffisamment dense en cette heure de pointe pour assurer sa discrétion. Son client arrive, la transaction est rapide. Ils agissent comme deux connaissances qui se croiseraient par hasard : une tape sur l’épaule, quelques considérations sur la pluie et le beau temps… et une poignée de mains, dans laquelle Alejandro glisse un billet de 5 dollars. Son équivalent en bolivars, Alejandro l’a déjà reçu sur son compte ; car 36 500 bolivars en billets de 500, c’est une liasse bien trop incommode à porter dans les rues dangereuses de la capitale vénézuélienne.

Ingénieur civil, c’est encore sa profession officielle. Hautement qualifié, il gagne un salaire presque privilégié de 30 dollars par mois, plus quelques primes. Mais cela ne lui permettrait de manger que 5 ou 6 jours, au mieux. Alors il a fait le saut vers l’une des seules professions qui permettent de tirer son épingle du jeu dans le Venezuela en crise : cambista, c’est-à-dire changeur de monnaie. Un métier à mi-chemin entre trader et dealer. Avec les marges qu’il dégage de ses transactions, il peut gagner jusqu’à 300 dollars par jour.

« 5 dollars, ça n’a l’air de rien, mais c’est presque l’équivalent d’un salaire minimum mensuel au Venezuela », explique Alejandro. « Et surtout, le dollar est difficile à se procurer, alors que tout le monde le cherche. Mon client n’a pas intérêt à laisser voir ce qu’il a en poche. » À 25 ans, Alejandro a noyé sa jeunesse dans la crise. Depuis quelques années, on ne va plus au cinéma, on n’invite plus une jolie fille à prendre un verre, on s’offre encore moins des vacances… On bataille pour survivre. Loyer, nourriture. Point. Même l’hygiène y passe. « Ça continue d’empirer : maintenant, les gens en costume ou les femmes en tailleur sentent mauvais ; et on voit que leurs vêtements sont sales… » commente le jeune homme. C’est une étrange forme de misère, où les classes autrefois aisées ont encore des téléviseurs, de l’électroménager… qu’ils voudraient bien vendre pour pouvoir s’acheter une semaine de nourriture. Seulement, plus personne n’achète ces choses-là.

Inflation galopante : le bolivar ne vaut (presque) plus rien

Parler de chiffres au Venezuela est un exercice périlleux, tant ils se désactualisent d’un jour à l’autre. En 2018, l’inflation dans le pays a été de 130 060 %, selon les chiffres de la Banque Centrale vénézuélienne, qui n’avait publié aucun rapport depuis 2015 – mais elle fut de plus de 1 000 000 %, selon l’opposition. Les mathématiques se rendent face à ce tourbillon.

Fin juin 2019, le bolivar s’échange à 6200 pour 1 dollar. En 2010, le taux officiel était de 4,3 bolivars par dollar. Mais entretemps, le gouvernement a retiré sept zéros à la monnaie, qui a aussi changé de nom : d’abord bolivar fort, et désormais, bolivar souverain. Des noms qui font rire jaune, car la monnaie vénézuélienne est désormais la plus faible au monde, et le pays se dollarise de jour en jour. Une humiliation dont le gouvernement chaviste ne parle évidemment pas. Le message de Nicolás Maduro, répété à chacune de ses apparitions publiques, est encore que les pays impérialistes leur livrent une « guerre économique » dont le pays se relèvera bientôt grâce à la Révolution triomphante.

Le dollar comme planche de salut

Pourtant le gouvernement n’a pas le choix, il lui faut écoper. Chaque changement de monnaie a signifié l’impression massive de nouveaux billets, souvent entravée par la pénurie de papier dans le pays. Quelques mois après le passage au bolivar souverain en août 2018, les billets n’étaient souvent plus disponibles dans les banques. Les retraits maximum autorisés étaient la plupart du temps de 500 bolivars, au mieux quelques dizaines de cents de dollars. Début juin, le gouvernement vient enfin d’annoncer l’émission de billets de 10 000, 20 000 et 50 000 bolivars. Des décisions qui sonnent comme un sparadrap sur une gangrène.

Quant au salaire minimum, il vient de passer de 18 000 à 40 000 bolivars. L’équivalent, à un instant T du 20 juin, d’un peu moins de 6,5 dollars. Les salaires, les loyers, les denrées alimentaires suivent ces cours détraqués autant qu’ils le peuvent, mais au fond, plus personne ne s’y retrouve. Alors les habitants se raccrochent au dollar comme à un radeau dans un naufrage. « En janvier, mon loyer a brusquement augmenté de 3 000 à 15 000 bolivars. Mais mon salaire est resté le même jusqu’en mars » raconte Émilia, assistante médicale. Elle aussi a constamment recours aux services d’un cambista. « Le dollar, au moins, c’est une valeur stable et sûre. Alors je convertis presque tout mon salaire en billets verts dès que je le reçois. »

Alejandro, lui, vient de prendre une décision difficile : il prépare pour cet été son émigration vers l’Uruguay. Son deuxième métier de cambista lui a permis de mettre de côté en dollars de quoi s’installer là-bas et voir venir. Ce n’est pas le cas de dizaines de milliers de Vénézuéliens, qui ont vu leurs économies de toute une vie se réduire à quelques centimes, et n’ont même plus de quoi fuir le pays. 

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