Lois mémorielles : restreindre la liberté d’expression, c’est offenser l’Histoire

With a Megaphone By Wall by Garry Knight (CC BY 2.0) — Garry Knight, CC-BY

Par une judiciarisation de l’histoire, l’État engendre une déresponsabilisation dangereuse pour la vérité historique. Car si celle-ci, désormais, s’écrit au Parlement, alors à quoi servent les historiens ?

Par Lionel Chanel.

La limitation de la liberté d’expression peut-elle se justifier au nom du respect de la vérité historique ? Le Parlement français a apporté sa propre réponse à la question à quatre reprises en édictant des lois dites mémorielles. Ce sont la loi Gayssot du 13 juillet 1990 sanctionnant le négationnisme du génocide des Juifs, la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide des Arméniens, la loi Taubira du 21 mai 2001 érigeant les seuls traite et esclavage occidentaux au rang de « crime contre l’humanité » et enfin, la loi du 23 février 2005 sur la présence française outre-mer qui entendait porter un jugement définitif sur le rôle colonisateur de la France.

En annexant un domaine que la Constitution lui interdit pourtant formellement — l’histoire —, l’État français instaure, dans le champ concerné par chacune de ces lois, une histoire officielle à rebours de tous les principes qui fondent la science historique.

Le Parlement écrit l’Histoire

La vérité, en histoire, ne s’écrit pas au Parlement, elle ne se décrète pas par le haut, mais, au contraire elle émerge peu à peu mais toujours partielle, de la multitude de recherches menées par les historiens.

En faisant de certains « faits » historiques des dogmes, cette législation porte évidemment atteinte à la liberté d’expression, mais elle dessert également l’histoire de deux manières. La première tient à la façon dont ces lois disent l’histoire, n’hésitant pas à maltraiter sévèrement les réalités mises en évidence par la recherche historique. La seconde consiste en une négation de la faculté qu’ont les hommes de s’informer, de réfléchir et de critiquer, autrement dit en un coup dur porté à la raison.

Au passage, signalons qu’une telle législation permet aux négationnistes de se poser en martyrs de la censure gouvernementale, nourrissant ainsi un complotisme délétère (« on veut nous cacher des choses »). Il ravale des faits au rang de simples croyances, comme en témoigne, par exemple, une déclaration de Robert Faurisson qui assimilait le génocide des Juifs à la « religion officielle de tout l’Occident »1.

Pour faire valoir la légitimité des lois limitant la liberté d’expression des négationnistes, on serait tenté d’alléguer qu’elles n’empêchent nullement les historiens de travailler et qu’elles se bornent à énoncer des faits préalablement établis par la recherche. C’est faux.

Une épée de Damoclès sur la tête des chercheurs

En effet, par exemple, c’est en vertu de la loi Taubira de 2001 que l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau fut attaqué en justice en 2005 pour avoir publié un livre sur l’histoire des traites négrières et avoir exprimé son opinion dans une interview accordée au Journal du dimanche. Motifs invoqués ? Dans son ouvrage Les traites négrières. Essai d’histoire globale, l’historien avait commis le sacrilège d’étudier toutes les traites, et non pas seulement la traite occidentale, outrepassant « la couverture temporelle et géographique […] retenue par la loi » nous dit le texte d’assignation au tribunal. Dans son entretien pour le Journal du dimanche, il avait simplement rappelé que le génocide des Juifs et la traite négrière constituaient deux « processus différents », expliquant : « Les traites négrières ne sont pas des génocides »2.

Le procès intenté à l’historien découlait d’une définition absurde du phénomène historique concerné. En effet, le texte introductif de la loi évoque la qualification en « crime contre l’humanité », « de la traite et de l’esclavage », sans autre précision, ni temporelle, ni de lieu, c’est-à-dire la traite et l’esclavage en général, de tous temps et de tous pays. Pourtant, dès l’article premier, seuls la traite et l’esclavage occidentaux sont mentionnés. D’après la loi Taubira, seul l’Occident commit ces horreurs. Une épée de Damoclès se tient au-dessus de la tête des chercheurs et des écrivains abordant la traite négrière arabo-musulmane…

La loi Gayssot, elle aussi, propose une définition très réductrice du crime contre l’humanité en se basant sur la seule définition du tribunal de Nuremberg, autrement dit en réservant le qualificatif aux seuls crimes nationaux-socialistes, évitant ainsi au négationnisme des crimes communistes d’être l’objet de poursuites judiciaires.

La loi remplace l’esprit critique

Le second problème posé par les lois mémorielles renvoie à une situation autrement plus inquiétante. Ces lois contribuent au délitement de la raison. Elles impliquent que la méthode scientifique, l’instruction, la promotion de l’esprit critique et les progrès dans la diffusion des connaissances sont désormais inutiles puisque l’action législatrice de l’État dans ce domaine tient à les remplacer.

Référons-nous à John Stuart Mill3. Dans son fameux essai De la liberté, le philosophe britannique, parlant des partisans des doctrines bien établies, écrit :

« Au lieu de se tenir comme au début constamment sur le qui-vive, soit pour se défendre contre le monde, soit pour le conquérir, ils tombent dans l’inertie, n’écoutent plus que rarement les arguments avancés contre leur credo et cessent d’ennuyer leurs adversaires (s’il y en a) avec des arguments en sa faveur ».

On peut assimiler l’ensemble des représentations proposant une vision du monde ou des événements du passé à un vaste marché. Le parallèle est d’ailleurs explicitement fait par Gérald Bronner qui aime à évoquer, à l’occasion, le « marché des produits cognitifs » ou le « marché dérégulé de l’information ». Ainsi, la concurrence des idées négationnistes sur le « marché cognitif » entraînerait — et a déjà entraîné — la stimulation de la recherche historique, de l’enseignement et de la vulgarisation. Écoutons l’historien Raul Hilberg4, auteur de La destruction des Juifs d’Europe :

« Faurisson et d’autres, sans l’avoir voulu, nous ont rendu service. Ils ont soulevé des questions qui ont eu pour effet d’engager les historiens dans de nouvelles recherches. Ils ont obligé à rassembler davantage d’informations, à réexaminer les documents et à aller plus loin dans la compréhension de ce qui s’est passé ».

Comme sur tout marché, c’est la demande qui oriente l’offre. Il existe — et c’est certes déplorable et consternant — une demande de fake news, de discours haineux, de théories complotistes que se chargent de satisfaire des intellectuels, des youtubers et des partis politiques. Ceux-ci sont du côté de l’offre.

L’enjeu se situe du côté de la demande potentielle, celle des esprits hésitants ou tentés d’adhérer à l’une ou l’autre des thèses complotistes ou négationnistes en vogue sur le marché. Des sites internet anti-négationnistes ont ainsi vu le jour, reprenant et démontant méthodiquement les inepties des falsificateurs de l’histoire5 : leurs fondateurs, conscients du danger, ont ainsi réagi à l’apparition d’une offre infecte susceptible de corrompre la pensée et ont contre-attaqué en proposant leurs propres « produits cognitifs » destinés à faire pièce aux discours négationnistes.

Or, par une judiciarisation de l’histoire, l’État engendre une déresponsabilisation dangereuse pour la vérité historique. Car si celle-ci, désormais, s’écrit au Parlement, alors à quoi servent les historiens ? À quoi peuvent servir l’enseignement et la vulgarisation de la connaissance historique ?

Si c’est l’État qui, par le biais de la loi, affirme l’exactitude de certains événements historiques, à quoi bon se donner la peine de faire des recherches et de solliciter son esprit critique pour parer à la diffusion des immondices antisémites ? Si c’est l’État qui se charge de définir la traite et l’esclavage, a-t-on encore des chances de pouvoir aborder le sujet sans risquer de voir s’abattre sur soi des torrents d’indignation ?

En érigeant un fait historique en vérité établie non discutable, l’État affaiblit donc la cause qu’il pense défendre car le camp de la vérité, privé des stimuli nécessaires à son éveil et à sa vigilance, perd peu à peu la capacité et la volonté de réfuter ses adversaires, de convaincre l’opinion et d’utiliser sa raison.

Il faut laisser parler les sots et les mystificateurs

À tous ceux que les idées négationnistes, racistes, antisémites ou complotistes horrifient, il faut dire que de telles représentations ne se combattent efficacement qu’avec les armes de la raison. Celle-ci implique certes d’immenses efforts, bien sûr dans la recherche de l’information et l’argumentation, mais surtout dans la patience à déployer pour supporter l’existence de pareilles convictions. Mais le combat contre l’obscurantisme moderne vaut la peine d’être mené pour éviter à des esprits peu formés à l’esprit critique ou tentés d’adhérer à certaines idées d’y tomber.

L’agitation dans laquelle nous jettent certaines opinons inqualifiables est tout à fait légitime. Mais, comme disait Karl Popper, il faut apprendre à « nous soumettre à la raison, à discipliner nos émotions »6. La tâche n’est pas aisée, loin s’en faut. Mais la gratification est grande. Le lecteur averti et curieux qui, durant ses pérégrinations de livre en livre, tombe sur des propos négationnistes, sans recours possible à une loi condamnant de telles insanités, est réduit, s’il souhaite les contrer, à fournir un travail de vérification des sources utilisées, et de recherche approfondie sur le sujet au moyen d’une documentation solide. La tâche prendra du temps et de l’énergie mais elle aura eu le mérite, chez celui qui l’aura accomplie, d’avoir élargi son champ d’érudition.

De la même manière que dans une économie de marché une entreprise, par son innovation, aiguise en retour l’émulation de ses concurrents, la confrontation avec l’erreur pousse les partisans de la vérité, contraints de rester sur le qui-vive, à développer des trésors de vulgarisation, d’argumentation et de documentation pour la défendre.

Voilà pourquoi il importe de laisser parler les sots et les mystificateurs : leur parole, en effet — et nous laisserons ainsi le mot de la fin à John Stuart Mill —, possède cette vertu d’apporter aux autres « une perception plus claire et une impression plus vive de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur »7.

  1. Robert Faurisson, Les victoires du révisionnisme .
  2. Journal du Dimanche, 12 juin 2005.
  3. John Stuart Mill, De la liberté, Paris, Gallimard, « Folio/Essais », 1990, pp. 120-121.
  4. Cité par Valérie Igounet dans « Le cas Faurisson. Itinéraire d’un négationniste », in L’Histoire, n° 238, décembre
    1999, p77.
  5. Nous pensons, par exemple, à Pratique de l’histoire et dévoiements négationnistes (PHDN).
  6. Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis. Tome 1 : L’ascendant de Platon, Paris, Le Seuil, 1979, p. 144.
  7. John Stuart Mill, op. cit., p. 85.
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