Être libéral en Algérie aujourd’hui

Djamel Alem nous parle de son libéralisme. Il a 24 ans et vit en Algérie.
TEMOIGNAGE

Par Adrien Faure.

Adrien Faure : Pourrais-tu te présenter s’il te plaît ?

Djamel Alem : Bonjour, mon nom de famille est Alem, mon prénom Djamel Eddine, j’ai 24 ans, je suis né et j’ai grandi à Alger, j’y vis encore mais je suis étudiant dans la ville de Tizi Ouzou en Kabylie, à 80 km à l’est de la capitale, en Master 2 de Finances et Assurances. J’ai toujours été passionné par le fait d’apprendre, particulièrement ce qui aide le plus à comprendre le fonctionnement du monde : philosophie, sciences physiques, histoire, sociologie, psychologie et, bien sûr, économie.

AF : Comment es-tu devenu libéral ?

DA : Ayant commencé par la lecture de quelques livres de philosophie politique (tradition familiale, je dirais même tradition kabyle) mais aussi par quelques rencontres, j’ai eu le privilège d’avoir des amis partageant mes passions et mon amour du débat. Passé la vingtaine, les débats s’intensifiant, j’ai fait la rencontre d’un ami à la pensée que je qualifierais de « renversante » par rapport à mes perspectives du moment, ayant alors tendance à penser que « le capitalisme était un système voué à l’effondrement du fait de la concentration des richesses ». Auparavant, je n’avais pas eu idée de lire un jour ceux qui ont théorisé le système libéral et ce sur quoi il se fonde : mis à part quelques passages d’Adam Smith en économie fondamentale, je n’avais jamais lu d’auteurs libéraux auparavant. Je me suis jeté sur Free to Choose de Milton Friedman, ainsi que La Révolte d’Atlas d’Ayn Rand, deux lectures complémentaires dans ma formation intellectuelle, car l’une apportait les preuves empiriques et la clarté des raisonnements de Friedman, tandis que l’autre donnait la possibilité de questionner les fondements psychologiques et philosophiques de la pensée collectiviste, et de détruire les aprioris infondés selon lesquels « l’individualisme c’est mal », « chercher à s’enrichir pour profiter de la vie n’est pas très sain », « la richesse corrompt », etc.

La combinaison de ces deux lectures et d’une pensée renversée m’a ouvert sur une nouvelle perspective par laquelle je voyais une possibilité « réaliste » d’améliorer la société ; je comprenais bien mieux les différences de réussite entre pays du Nord et du Sud en général, ainsi que la montée en puissance de l’Asie. Je me mis à lire du Hayek, du Bastiat, du Hoppe, et tout ce qui me tombait sous la main, sur les pages et groupes cyber-libéraux. Je me suis mis à défendre ces idées en débat, d’abord selon une perspective classique et néo-classique, puis, bien plus selon une vision « autrichienne », plus proche de l’empirisme de Hayek que du rationalisme de Mises. J’aime aussi m’inspirer des pensées libérales hétérodoxes (géorgisme et libéralisme de gauche notamment).

AF : Es-tu actif au sein du mouvement contestataire algérien ? Comment y contribues-tu ?

DA : Je fus très actif lors du premier mois, en organisant et participant à des meetings, débats, à des événements, que ce soit lors des marches (du vendredi, ou celles des étudiants le mardi) ainsi qu’avant et après celles-ci, ou par des écrits, des réflexions, des analyses, ou encore simplement en mettant en contact des personnes. Par la suite, mon implication s’est fortement réduite, car je n’étais pas satisfait de la réaction de mes compatriotes à l’incarcération arbitraire de l’industriel Issaad Rebrab — qui est notre meilleur investisseur privé — car j’estime que des procédures de justice saines doivent toujours l’emporter sur les passions, surtout si celles-ci sont manipulées par ce qui me semble être des calculs politiques très sournois.

L’arrestation d’autres hommes d’affaires notoirement connus pour leur affiliation au régime ne m’a pas particulièrement ému, mais étant donné ma perte de confiance en l’appareil judiciaire algérien, leur incarcération me dérange désormais, car je crois fermement que ce mouvement contestataire n’est pas censé servir de prétexte à des règlements de comptes entre clans oligarchiques à l’origine de la faillite du pays sur tous les plans.

AF : De manière générale, quel regard portes-tu sur la situation actuelle en Algérie ?

DA : Exercice difficile, il y a beaucoup à dire ! Mais pour synthétiser, je dirais que le pays n’a jamais eu autant d’espoir d’une amélioration fondamentale de son système politique depuis l’indépendance de 1962 , « confisquée » par des dictatures successives se dissimulant depuis 1989 habilement en démocratie « de façade », avec le traditionnel bourrage d’urnes, achats de voix, voix fictives, répression, absence de débat libre et arrestations. Depuis le mois de février de cette année, une bonne partie du peuple algérien s’est reconnue, à juste titre, comme puissance politique et puissance souveraine. Ce changement de vision du monde causé au départ par quelques événements de protestation spontanés, est le résultat d’une lente et longue maturation, de l’accumulation des indignations depuis tant d’années.

Quoi qu’il en soit, la situation a vite évolué en refus de plus en plus radical de tout ce que le « régime » est, ou tente de faire, pour garder sa mainmise. Aujourd’hui, la crise politique est profonde, la classe politique n’arrive pas à faire émerger des personnalités susceptibles d’emporter l’adhésion générale. Les quelques personnes ayant de la popularité ont été ciblées par des campagnes de dénigrement savamment orchestrées par ce qu’on appelle des « mouches électroniques », groupes de faux comptes sur les réseaux sociaux agissant de concert afin de créer un brouhaha et de poster des images de propagande, allant dans le sens des intérêts du régime et de son idéologie officielle et officieuse. Ces données sont difficiles à saisir, pour un observateur étranger par exemple, étant donné une certaine subtilité et, disons-le, la complicité d’une partie du peuple, qui trouve, ou trouvait du moins, son intérêt dans le régime corrompu et qui participait de fait à relayer une partie au moins de cette propagande virtuelle.

Malgré cela, je reste optimiste, les gains en termes de conscience politique et même citoyenne (et éco-citoyenne !) sont irréversibles. Les Algériens ont récupéré une grande partie de leur souveraineté, pas seulement politique, mais en tant qu’individus maîtres de leurs destinées, et cela c’est pour moi l’essentiel, car c’est la pierre angulaire du progrès politique. Pour inverser une formule célèbre de Marx : ce n’est pas la classe sociale qui détermine la conscience (sociale ou politique), mais la conscience (sociale ou politique) qui détermine la classe sociale ou les destinées de cette dernière.

AF : Quelle serait une solution satisfaisante à tes yeux pour sortir de la crise politique algérienne ?

DA : Pour moi la seule solution à la fois réaliste, viable à long terme, et justifiant les efforts déployés, c’est de dissoudre l’Assemblée Nationale Populaire (chambre basse du Parlement) ainsi que le Conseil de la Nation (chambre haute du Parlement), et de passer à une Assemblée Constituante Souveraine, qui devra former un nouvel exécutif, un gouvernement de transition, constitué de technocrates, de préférence non affiliés à des partis politiques, qui n’auront qu’une mission de gestion des affaires courantes de la nation. La Constituante devra quant à elle se focaliser sur l’édiction de quelques lois fondamentales pour diriger momentanément le pays et  travailler à la rédaction d’une nouvelle constitution, le plus important pour moi, étant que cette constitution consacre, par ordre de priorité :

1. Le principe de séparation des pouvoirs, principe fondamental et fondateur de l’État de droit moderne, raison d’être des constitutions modernes (certains experts du droit constitutionnel qualifient les constitutions dérogeant à ce principe de « constitutions non-constitutionnalistes », c’est dire !) ;

2. La proclamation claire, nette et précise des libertés fondamentales et de l’égalité civique totale entre tous les citoyens sans discriminations et, j’insiste particulièrement sur ce point, sans principe ou norme d’exception, en évitant des phrases comme « dans le respect des particularités traditionnelles de notre pays », car les normes spéciales dérogeant aux normes générales, cela donnera la possibilité d’ignorer dans les faits les beaux principes invoqués par le texte (ce qui, si l’on s’appuie sur la pratique du régime auparavant et sur les mentalités en général, ne tarderait pas à arriver) ;

3. La proclamation de l’identité républicaine et nord-africaine de l’Algérie afin de sortir du panarabisme hérité des projets impérialistes de Napoléon III, ainsi que des mouvements de la deuxième moitié du XXe siècle (Gamal Abdel Nassser, Saddam Hussein, Kadhafi, et leur allié local, le colonel-président Boumediene).

Dans le cas de l’Irak et de l’Égypte, leurs populations depuis longtemps arabisées semblent en grande partie se considérer arabes, néanmoins dans le cas des pays nord-africains, d’essence civilisationnelle, culturelle, historique, et géographique, amazigh (Berbère) ou nord-africaine, ces tentatives politiques d’effacer le socle identitaire fondateur et d’imposer une forme insidieuse de « néo-colonialisme » furent destructrices pour le tissu social et politique de nos pays de la région. À mon sens, il est impératif, dans une logique de retour à la réalité de notre pays, de se débarrasser de ces reliques d’une époque où de petits dictateurs tentaient de détruire l’esprit profond de notre peuple afin de le subjuguer, cela passe par un patriotisme à la fois universaliste et objectivement fondé sur un patrimoine commun.

Cela vaut aussi pour les projets islamistes ou panislamistes, dont la dangerosité a été maintes fois démontrée ces dernières décades, le potentiel totalitaire, fanatique et rétrograde de ces « pensées » nous impose la plus grande des prudences, il faudra donc une ferme séparation entre l’exercice du culte religieux et l’exercice du pouvoir politique.

AF : Comment sont traitées les minorités en Algérie ?

DA : Généralement mal. Il y a un quasi culte de l’uniformité et de l’unanimité (au point où certains en font des « ismes » par moquerie). Néanmoins, à la suite de la modernité (surtout technologique) qui a déferlé sur notre pays, et de par la communication qu’elle a apportée, les images qu’elle véhicule ainsi que les valeurs de pluralité qu’elle porte, les mentalités ont beaucoup évolué cette dernière décennie : il y a eu un accroissement de la visibilité et une structuration sociale des minorités religieuses/philosophiques (groupes de chrétiens, athées, agnostiques, déistes, bouddhistes, libre penseurs, sceptiques, musulmans hétérodoxes, spiritualistes). Ces groupes, qui restent le plus souvent virtuels et très réduits, se rencontrent parfois à l’occasion, et cela a permis aux minorités susmentionnées de se créer une vie sociale « réelle », et non d’être contraintes de constamment se dissimuler. Néanmoins, dans les faits la pression sociale reste étouffante, et sortir du lot sur ces sujets est toujours un grand tabou et ce dans l’écrasante majorité des foyers et communautés locales du pays. Quoi qu’il en soit, la situation va en s’améliorant, le débat et la divergence s’imposent doucement mais sûrement dans leur réalité anthropologique, et la société devient plus vraie, moins hypocrite, plus « libérale » en un sens.

Il y a aussi, bien sûr, les minorités linguistiques. En effet, les politiques d’arabisation successives, françaises d’abord, puis celles des gouvernements post-1962, toutes motivées par leurs projets politiques « abstraits » voulant modeler une société de bons citoyens « arabes et musulmans » (c’était littéralement présenté ainsi dans les cahiers et livres d’éducation), ont réussi à faire passer les populations berbérophones de leur position de majorité (ante invasion française de 1830) au statut de minorité aujourd’hui, la politique de dénigrement se poursuivant. Il y a eu néanmoins des progrès politiques (constitutionnalisation de l’identité amazigh/berbère), résultats d’une longue lutte et de plusieurs sacrifices (morts, viols, incarcérations et arrestations arbitraires, disparitions) que ce soit en 1981, 1988, 1989, 1997 ou 2001, lors de plusieurs soulèvements, regroupés généralement sous le nom de « Printemps berbère », et aujourd’hui ces tentatives continuent. Le régime tente de jouer sur ces différences culturelles pour créer des divisions dans les rangs de la population, mais cela ne semble pas fonctionner ; la maturité politique paraît suffisante pour y résister cette fois-ci, contrairement au passé, où le reste de la population est restée très majoritairement indifférente, ou fut parfois même hostile. Le regard populaire sur la question a changé, les jeunes générations admettent volontiers la réalité de leurs origines historiques, sur ce sujet là aussi, l’optimisme est possible.

AF : La Kabylie devrait-elle obtenir davantage d’autonomie selon toi ? À quel point ?

DA : Absolument. Par principe politique déjà, je suis toujours partisan des autonomies et de la séparation « géographique » du pouvoir. Régions, villes, communautés, communes, j’estime qu’il faut redonner du sens à la responsabilité locale et à la possibilité de se différencier et de créer des solidarités locales fortes, de gérer son espace de vie proche de manière plus personnelle, plus concrète, sans que des bureaucrates jacobins ne viennent imposer leurs diktats depuis la capitale ou les centres administratifs (ce que nous avons hérité des Français, même si une autre partie de leur héritage est tout à fait positive).

Mais de manière plus précise, je pense que la solution réside dans la création d’une république kabyle autonome, au vu des revendications fédéralistes, autonomistes et indépendantistes d’une part croissante de sa population (mouvements MAK et RPK notamment), mais aussi au vu de la taille de notre pays (le plus grand d’Afrique, un des plus grands au monde). Je pense que des républiques, régions et villes autonomes devraient naître afin de permettre de la souplesse, de la diversité productive, de la concurrence féconde, tout en conservant les ressources naturelles et les hautes fonctions régaliennes comme domaine de l’État central (ou fédéral).

Cette solution, adoptée par les grands pays (en taille et en puissance), me semble être la voie à suivre, surtout dans une logique d’ouverture sur nos voisins. La dilution du pouvoir central, qui s’est toujours montré autoritariste et jacobin, me paraît aussi être le développement logique de nos revendications politiques. Cela pourrait même être tempéré par des référendums locaux si les populations concernées s’estiment ne pas être en mesure de prendre autant de liberté vis-à-vis de la capitale. Je suis néanmoins très confiant en la volonté de mes concitoyens de récupérer de la souveraineté politique, car cela me semble être l’essence de leur mouvement actuel.

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