Venezuela : une génération sans écoles

Julie Decasse,

À Maracaibo, les écoles se battent pour maintenir leurs portes ouvertes : beaucoup de professeurs et d’élèves quittent le pays. Mais surtout, les pénuries d’eau et d’électricité ne permettent pas d’accueillir les enfants dans de bonnes conditions.

De notre correspondante, Julie Decasse.

C’est avec une petite lampe de poche que Magali Insiarte, directrice de l’école privée Flor de Maria Vastos, entre dans son bureau. À tâtons, elle cherche des clés dans un tiroir. « Ça fait longtemps que je n’ai pas eu à les ouvrir, ces salles de classe… » Le trousseau retrouvé, elle entre dans ce qui était la salle de grande maternelle : une grande pièce obscure et vide, où la chaleur de cette région tropicale n’est simplement plus supportable. Seuls sont encore visibles quelques dessins accrochés au mur. « Sans électricité, nous n’avons ni lumière, ni ventilation… » Quant à l’eau, elle peut miraculeusement couler pour une demi-heure, avant d’être coupée à nouveau pour un temps indéterminé, parfois jusqu’à 48 heures. Les toilettes sont impraticables, les enfants ne peuvent pas se laver les mains. Les tables et les chaises ont toutes été déménagées dans la cour.

« En ce qui concerne l’école primaire, les CP et CE1 viennent le lundi ; les CE2 et CM1 le mardi, et le mercredi, les CM2. Et le jeudi on reprend au début. Il n’y a pas assez de place pour asseoir tout le monde dans la cour… », explique la femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un tailleur jaune modeste mais soigné.

Il est 8 heures du matin. Dans la cour, un groupe d’une trentaine d’élèves fait une dictée ; un autre suit une leçon d’histoire. Mais leurs traits sont tirés et certains s’endorment sur leurs cahiers. Fatigués, mal nourris, ils ne tiennent plus. Les maîtres les renvoient chez eux vers 10 h du matin. Il n’y a pas d’électricité chez eux non plus, alors il leur reste deux options : dormir dans leur chambre étouffante, sans ventilation, assaillis de moustiques ; ou installer un petit matelas sur le trottoir, mais être à la merci des délinquants, des scorpions et des rongeurs – les poubelles ne sont plus ramassées depuis des mois et la ville se convertit lentement en décharge à ciel ouvert.

Les écoles du Venezuela à l’agonie

L’école General Rafael Landaneta vivote dans les mêmes conditions. Avec un avantage cependant : c’est un établissement public qui reçoit donc de la nourriture du gouvernement pour fournir sa cantine. Pas de quoi mettre des chandelles : du riz, des haricots rouges, de la farine de maïs et un peu de fromage – qui est consommé de toute urgence, car sans réfrigération il ne tient que quelques heures. Les protéines ne sont plus au menu depuis longtemps. En fin de matinée, les élèves ont droit à un almuerzo (petit repas) avant de rentrer chez eux. Après avoir englouti son assiette, un jeune garçon maigre et timide s’approche de la cuisinière pour en demander une autre. « Il me dit qu’il voudrait manger plus parce qu’il n’aura pas d’autre repas jusqu’à demain », rapporte Dunia, responsable de la cantine. « Mais je ne peux pas en redonner à tout le monde, il n’y a clairement pas assez… »

Ici, la plupart des élèves ont sur le dos le fameux sac jaune-bleu-rouge, offert par le gouvernement. Ils ont appris la geste chaviste dans tous ses détails, et sont censés affirmer leur gratitude au Comandante défunt pour leur avoir donné l’éducation et le couvert. Mais sur les bancs du réfectoire, cela fait doucement pouffer de rire Hannah, Victoria et leurs amies, âgées tout au plus d’une douzaine d’années. À la question, « À ton avis, qui est responsable de cette situation ? », Victoria répond sans hésiter : « C’est le Président. Ici, on soutient l’opposition. » Hannah nuance : « Oui, mais c’est notre faute à nous aussi, les Vénézuéliens. On fait du mal à notre pays. On pollue avec tous nos déchets, on vole… » Bien jeune pour comprendre le sordide relent de guerre froide dans lequel est englué son pays, cette génération en bourgeon menace de se faner avant d’avoir éclos.

Le système éducatif est en ruines

Maracaibo est la première ville du Venezuela où avait été installée l’électricité. C’était en 1904. Depuis, la capitale de l’État de Zulia avait confirmé son rang de ville prospère et avant-gardiste. Ses universités attiraient des étudiants de toute l’Amérique latine. Mais le 7 mars dernier, la grande panne du Guri, le plus grand barrage hydroélectrique du pays, a privé de courant la quasi-totalité du pays, et donné le coup de grâce à ce qu’il restait d’un réseau électrique mal entretenu et saturé.

La faculté de médecine, d’où sortait chaque année un millier de nouveaux médecins diplômés, fonctionnait en pointillés depuis plusieurs mois ; mais depuis la panne, elle est complètement fermée. Dora Colmenares, chirurgienne et enseignante, parcourt les allées désertes du campus, où seuls rôdent quelques chats assoiffés et faméliques. Elle ne cache pas son amertume. « La chose la plus importante, pour tout pays, c’est l’éducation. Mais regardez où on en est ! Portes closes ! Parce que depuis 20 ans, le gouvernement chaviste n’a rien entretenu. Et aujourd’hui, on se retrouve sans eau, sans électricité, sans éducation, sans hôpitaux… » Au milieu de la cour, un manguier desséché laisse tomber ses derniers fruits. Dora, qui peine à trouver des produits frais sur les marchés, en ramasse quelques-uns et les met dans les poches de sa blouse. « Ces arbres, c’est notre aide humanitaire ! » lance-t-elle avec un sourire résigné. Il n’y aura sans doute pas d’examens en fin d’année ; et donc pas de nouveau médecin dans la ville. Et beaucoup de ceux qui exerçaient ont émigré. L’effondrement de l’éducation emporte dans sa chute ce qu’il reste d’espoir pour le pays.

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