En Algérie, la voie étroite de la « révolution de velours »

Malgré la démission de Bouteflika, le pouvoir reste toujours aussi opaque pour la plupart des Algériens. Là réside d’ailleurs la force de ce régime autoritaire – on ne peut lui accoler un visage précis.

Par Hocine Rahli.
Un article de The Conversation

En Algérie, la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019, a laissé place à un grand vide. Des milliers de manifestants descendent dans les rues depuis cinq mois. Pour autant, que demande la foule au pouvoir ? Le régime est-il prêt à écouter son peuple ? Et doit-on redouter un avenir violent pour l’Algérie ?

La transition d’un régime autoritaire vers une démocratie est un chemin ardu, l’histoire nous le montre.

Comme l’explique l’historien Benjamin Stora :

Après la révolution anticoloniale des années 1950, la révolution anti-autoritaire des années 1980, voici que s’avance une troisième forme révolutionnaire. Les Algériens veulent savoir qui dirige, quels sont les financiers, qui sont les militaires et les hommes d’affaires.

Trois types de transitions démocratiques sont identifiables : la voie violente, que le peuple algérien refuse par la démonstration de son pacifisme sans faille ; la voie octroyée par la mansuétude de l’autocrate, également rejetée par le peuple. La troisième voie est celle de la négociation, telle qu’elle a eu lieu dans les démocraties populaires, et dont l’exemple de la « révolution de velours » en Tchécoslovaquie, en 1989, constitue le cas d’école.

Cette dernière est une voie étroite, le bilan des transitions de ce type étant pour le moins contrasté s’agissant des printemps arabes. Pourtant, c’est le chemin qui semble s’imposer au destin algérien.

Le pays dans l’impasse

Malgré la démission de Bouteflika, le pouvoir reste toujours aussi opaque pour la plupart des Algériens. Là réside d’ailleurs la force de ce régime autoritaire – on ne peut lui accoler un visage précis.

Certes le report sine die des élections prévues en juillet 2019 laisse présager une longue attente avant l’instauration d’une véritable démocratie, certes les arrestations récentes de hautes personnalités politiques – les anciens Premiers ministres Sellal et Ouyahia – laissent augurer une volonté de justice, mais la volonté de répression n’est pas moins présente et questionne la légitimité démocratique du régime de transition.

L’impasse est toujours de mise : pas de bavure du côté du palais, pas de violences du côté de la rue ; refus par le palais de la transition, refus par la rue de la succession. Des militants du Front de libération nationale (FLN), ainsi que l’Organisation nationale des moujahidines ou encore des personnalités de premier plan dont Djamila Bouhired, héroïne de la guerre de libération ont condamné cette impasse.

En définitive, celui qui prendra l’initiative de la violence perdra une partie importante de son crédit.

Le paradoxe algérien : une vieille élite, un peuple jeune

Nombre de commentateurs expliquent le calme affiché par la population par la « décennie noire » qui hanterait les mémoires, une explication nettement insuffisante. Pourquoi ? La réponse est démographique : plus d’un tiers de la population a moins de vingt ans.

La jeunesse, en première ligne dans les manifestations, n’a pas connu la peur des années de plomb. La clandestinité dans laquelle la terreur pouvait opérer paraît à beaucoup de jeunes hyperconnectés – les manifestants se renseignent sur leur fil Facebook aujourd’hui – anachronique.

 

Là est tout le paradoxe de l’Algérie : une des nations les plus jeunes du monde gouvernée par une élite notoirement grabataire. Ce sont plutôt les printemps arabes, l’impression douce-amère qu’ils ont laissée, qui expliquent la colère civique du peuple algérien. La Tunisie, pays voisin, n’échappe pas à ce triste constat, s’enfonçant dans un inquiétant délitement social.

L’Algérie, avant-garde démocratique dans la région

La démocratie s’apprend au fil de décennies parfois tumultueuses, pour ne pas dire révolutionnaires. Dans ce domaine, l’Algérie se situe à l’avant-garde dans le monde arabe avec la libéralisation politique de 1988 et le printemps kabyle de 2001.


Il y a tout juste 18 ans, le 14 juin 2001, des millions de manifestants venus de Kabylie convergeaient vers Alger.

Il serait sans doute possible de remonter plus loin encore : Karl Marx décrivait l’organisation villageoise kabyle comme un exemple concret du socialisme de ses rêves, Albert Camus qualifiait la Constitution kabyle de « l’une des plus démocratiques qui soient » dans sa Misère de la Kabylie. Aussi, davantage qu’une peur naïve du retour de l’islamisme, c’est plutôt la conscience qu’une démocratie ne se bâtit pas ex nihilo – à partir du rien – mais grandit dans un organisme social apte à en acclimater le processus, qui caractérise le peuple algérien, et signe sa maturité.

À ces exercices démocratiques populaires s’ajoutent des spécificités locales :

Mais surtout l’économie est atone. Chômage et inflation n’en finissent plus de saper la confiance en l’avenir. Sans perspective, les Algériens demandent une seule chose : une réforme de fond en comble du système.

L’économie algérienne, proie du pétrole

L’économie algérienne est plombée par le pétrole, qui constitue 95 % des exportations. Qui contrôle les vannes de la Sonatrach – première entreprise africaine – une machine à cash qui rapporte des milliards par an – contrôle tout.

Le pétrole, véritable or noir pour l’économie algérienne : cette ressource contribue au 95 % des exportations du pays.
Markus Naujoks/Pixabay, CC BY 

À l’inverse, qui n’est pas au sommet n’est rien : l’or noir a corrodé tous les autres secteurs économiques, ou plutôt les a assimilés. N’importe quel Algérien, même bien diplômé, ne peut trouver un bon débouché hors du secteur pétrochimique. On comprend, dès lors, que la jeunesse algérienne, qui n’a jamais été aussi scolarisée et diplômée, cherche à fuir à tout prix le pays.

Une économie incapable de se diversifier

L’hypothèse que la baisse drastique du cours du baril, depuis 2008, et plus récemment depuis 2014, inciterait le pouvoir à plus de prudence s’est révélé illusoire. Le gouvernement algérien n’a plus les moyens, comme il l’avait fait notamment en 2012, de redistribuer la manne pétrolière pour éteindre le feu de la contestation en finançant des politiques de redistribution clientéliste.

Les réserves de change – de l’ordre de 200 milliards de dollars il y a cinq ans – ont depuis fondu de moitié. Le peuple aspire à la fin d’une économie monoproductive. Or c’est bien le pilier sur lequel l’oligarchie en place se repose. Il lui resterait peut-être l’option choisie par les pays du Golfe, à savoir diversifier ses secteurs productifs. Mais l’absence de réserves de change, dilapidées par un système corrompu, bloque cette option.

Mais aucune autre activité ne s’est révélée convaincante pour répartir la rente pétrolière, devenue de facto la seule richesse de l’Algérie, et rassurer les différents clans au pouvoir.

Les limites du pouvoir islamiste

Plusieurs facteurs menacent l’aboutissement de cette révolution de velours à l’algérienne. En premier lieu, le chèque en blanc consenti aux religieux depuis la guerre civile des années 1990. Au-delà de la concorde civile et de l’amnistie, décrétée par Bouteflika, le pouvoir construit des mosquées, gages culturels et cultuels.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, compte tenu de la décennie noire, les islamistes, rejetons tardifs du Front islamique du salut (FIS), n’ont pas de « revanche » à prendre. De même que les salafistes égyptiens n’ont pas rejoint les premiers manifestants place Tahrir, les islamistes algériens vendent une paix sociale que le pouvoir leur achète à un prix très avantageux : à preuve, la construction de la Grande Mosquée d’Algérie, au coût pharaonique.

La Grande Mosquée d’Alger (Algérie), vue du parking de Sahat Chouhada.
Ludovic Courtés/Wikimedia, CC BY 

Ce pouvoir islamiste – un pouvoir entendu comme la capacité d’induire certains comportements – ne peut plus agir comme élément contestataire parce que les islamistes n’existent plus comme force politique structurée. Intégrés voire corrompus par le jeu politique, ils sont discrédités : Abderrazak Makri, président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), a ainsi été conspué dans les manifestations, tout comme l’a été Abdallah Djaballah, président du Front pour la justice et le développement (FJD).

Faire confiance à la société civile !

Face à cette équation économique ardue et à l’impossibilité de trouver un point d’équilibre autre que le président actuel, les réponses du pouvoir paraissent dérisoires. Le pilote de cette transition pourrait très bien être issu de la société civile, qui ne manque pas de ressources.

Qu’il s’agisse de maître Bouchachi, bâtonnier d’Alger, du président de l’Ordre des médecins, du président de la Ligue des droits de l’homme ou encore de certains magistrats particulièrement engagés dans la lutte pour les droits civils et politiques, les alternatives sont là, mais semble-t-il invisible aux yeux du gouvernement.

Malgré l’exil et le meurtre de l’intelligentsia algérienne au cours des années 1990, de grands titres de presse, qu’ils soient arabophones comme Al-Khabar, ou francophones, comme El Watan et Liberté, subsistent. Il existe bel et bien un espace, et un esprit public en Algérie.

Hocine Rahli, Agrégé de philosophie, doctorant, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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