Jacques Offenbach est né il y a 200 ans

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le 20 juin 1819 naissait à Cologne Jacques Offenbach. Deux cents ans plus tard, il continue de faire rire et danser le monde entier. Quelle silhouette ! Avec son regard fixe de presbyte qui lui permettait de voir loin, mais pas de près, son long nez, ses cheveux longs, sa maigreur, son accent tudesque, il est très tôt un personnage de la scène musicale. À vingt-quatre ans, n’est-il pas déjà le « Liszt du violoncelle » ?

Il est un de ces nombreux « juifs allemands » partis à la conquête de la France musicale, lui le contemporain de Fromental Halévy, Giacomo Meyerbeer et Félicien David. Il les a pourtant tous éclipsés, ces compositeurs sérieux et respectables. En dépit d’efforts récents pour remonter sur scène La Juive, Robert le Diable ou pour réenregistrer Le Désert, aucun de ses « chefs-d’œuvre » admirés en leur temps n’a conservé la fraîcheur, la popularité et l’extraordinaire succès des « bouffonneries » du « Petit Mozart des Champs-Élysées ».

J’ai eu l’idée de me replonger dans un vieux bouquin de poche de ma bibliothèque, imprimé en 1974, et écrit par Alain Decaux, une biographie à la fois drôle et érudite du compositeur par ce grand vulgarisateur qui a fait aimer l’histoire à un vaste public. J’en ai tiré la matière de cet article.

Le juif de Cologne et le Florentin de Paris

La scène est restée fameuse. L’illustre Luigi Cherubini, ce compositeur florentin si célébré devenu directeur du Conservatoire de Paris, recevait ce jour-là un curieux bonhomme, un certain Isaac Offenbach, venu de Cologne avec son fils, un adolescent blond et maigre au long cou. Le père a un terrible accent allemand, Cherubini n’a pas perdu le sien qui est italien.

« Meinherr Cherubini, chais foutrais que mon betit Chacob endre au conzerfatoire de Paris.

— Ma, vous connaissez lé réglement. Les z’étrangers né peuvent pas entrer au Conservatoire de Parigi. »

Que s’est-il donc passé ce jour-là ? Le vieux maître si froid et intimidant en écoutant le jeune garçon qui jouait si bien du violoncelle s’est-il laissé attendrir ? Une chose est sûre, règlement ou pas règlement, Jacob Offenbach est entré au conservatoire. Nous étions en 1833.

Onze ans plus tard, le « jeune et déjà célèbre violoncelliste » Jacques Offenbach épousait Herminie de Alcain, une jeune Espagnole dont la mère s’était remariée avec un M. Mitchell. Un mariage très parisien, quoi. Pour l’amour de sa belle, il s’était converti au catholicisme. Mais notre virtuose ne se contentait plus de son instrument et rêvait de réussir sur une scène de théâtre. Il avait frappé longtemps en vain à la porte de l’Opéra Comique.

L’avenir doré dont je rêvais ne vient pas…

Et puis un jour, à la fin de l’année 1848, le destin se montre favorable. Ce destin porte un nom : Louis-Napoléon Bonaparte. Le président de la République aime  recevoir à l’Élysée. Lors d’une de ses soirées, le violoncelliste figure dans la longue liste des invités. Ils ne le savent ni l’un ni l’autre, mais le futur empereur vient de rencontrer le futur amuseur de son règne. En 1850, Arsène Houssaye, le nouvel administrateur de la Comédie Française, soucieux de redonner un peu de lustre à la musique dans la « maison de Molière » le nomme compositeur et chef d’orchestre.

Les rêves d’Offenbach se heurtent vite au conservatisme des sociétaires et pensionnaires. Offenbach devient amer : une partie de sa famille est partie pour le Nouveau Monde. Doit-il les rejoindre ? Il écrit à une de ses sœurs : « l’avenir doré dont je rêvais ne vient pas… »

Et puis, c’est l’Exposition de 1855 : l’Europe va se bousculer au Champ-de-Mars. N’est-ce pas l’occasion attendue ? Le fantasque Hervé, compositeur et entrepreneur de spectacles, directeur des Folies-Nouvelles, accepte la partition que lui propose Offenbach, Oyayaye ou la Reine des îles. Tout un programme ! Le succès est au rendez-vous.

La naissance des Bouffes-Parisiens

Et voilà que germe dans l’esprit d’Offenbach l’idée de suivre les traces d’Hervé. L’Opéra-comique ne veut pas de lui ? L’Opéra-comique est devenu une maison trop sérieuse pour la « musique bouffe, gaie et spirituelle » qu’il souhaite écrire ? Qu’à cela ne tienne, il va fonder un théâtre de musique ! L’Exposition doit bientôt s’ouvrir. Des milliers de visiteurs chaque jour, en se rendant au Palais de l’Industrie, vont passer par les Champs-Élysées. Un petit théâtre, une baraque en planches pour être plus précis, le Carré Marigny est à louer. Son poste officiel à la Comédie française, ses bonnes relations avec le prince Jérôme et Morny le font finalement préférer à vingt autres candidats à la reprise. Ce « petit spectacle d’été » prend un nom : les Bouffes-Parisiens.

Il a droit à des « scènes comiques et musicales » mais limitées à trois personnages. Parmi les commanditaires, Henri de Villemessant, le patron du Figaro, qui se charge de faire la réclame du nouveau théâtre. Offenbach trouve un librettiste dans les bureaux du ministère d’État où s’ennuie le petit neveu de Fromenthal Halévy, un certain Ludovic Halévy, qui saute sur l’occasion. Les Deux Aveugles triomphent le 5 juillet 1855 et tient l’affiche un an ! Il engage bientôt une inconnue de 22 ans nommée Hortense Schneider : le bijou qui convient à l’écrin des Bouffes s’extasie la presse musicale. Mais la fermeture de l’Exposition et l’arrivée de la mauvaise saison l’incitent à trouver un autre abri, la salle Comte passage Choiseul.

Autorisé à diriger les Bouffes pendant cinq ans, la scène théâtrale étant alors soigneusement contrôlée par l’État, il peut accueillir le public dans une salle qui ressemble davantage à un théâtre. Le 29 décembre 1855, Ba Ta Clan témoigne de l’incroyable fantaisie de son auteur : « on rit, on applaudit, on crie au miracle » s’étonne Jules Janin. Et Napoléon III, piqué de curiosité, demande à Offenbach de venir jouer les Deux Aveugles dans un grand salon des Tuileries.

Mon prochain spectacle sera admirable…

Et le prochain spectacle ? Mon brochain spectacle sera at-mi-ra-ple ! « C’est vraiment français ; un comique tellement bon garçon et primesautier que tout lui est permis » note Tolstoï. Le succès est là, mais Offenbach dépense sans compter pour ses spectacles et pour les pauvres. Le spectre de la prison pour dettes l’incite à faire une tournée en Angleterre où il joue devant la reine Victoria mais aussi les Orléans en exil. Telle sera désormais la vie d’Offenbach, volant de succès en succès, et courant à l’étranger pour échapper aux huissiers porteurs de papier bleu.

Le compositeur songe alors à un nouveau coup d’éclat, une parodie d’Orphée. « Ne vous semble-t-il pas aux premiers sons de cet orchestre enragé, voir toute une société se soulevant d’un bond et se ruant à la danse ? Elle réveillerait des morts cette musique… » écrit Francisque Sarcey. Orphée aux Enfers commence bien mais n’est pas le triomphe espéré.

Alors Jules Janin, le terrible critique du Journal des Débats, vient involontairement au secours du compositeur. Furieux de voir ridiculisé l’Olympe, ce dernier lance l’anathème. Mais les auteurs du livret, perfides, avaient placé une phrase de Janin dans la bouche de Pluton et le font savoir dans le Figaro. Offenbach jubile : « Mon bon Janin ! Que je vous ai de la reconnaissance de m’éreinter tous les lundis comme vous le faites ! N’éreintez-vous pas tous ceux qui ont un véritable talent ? » Janin parle de musique en haillons ? « Elle n’a pourtant jamais mendié une ligne de vous ». Ces polémiques par journaux interposés font rire le tout-Paris qui se presse aux Bouffes. 228 représentations consécutives ! Le 14 août 1859, de retour d’Italie, les vainqueurs de Magenta et de Solferino défilent aux accents d’Orphée ! Partout dans Paris on joue sa musique. Mimique désolé d’Offenbach : C’est charmant mais moi che ne touche bas un sou !

Je n’oublierai jamais…

De retour d’Italie, l’empereur n’a qu’une préoccupation : « Je veux entendre Orphée ». Une représentation exceptionnelle, avec une recette tout aussi exceptionnelle à la clef, est organisée le 27 avril 1860. Quelques jours plus tard, l’empereur lui envoie un bronze avec une lettre : « Je n’oublierai jamais la soirée éblouissante qu’Orphée aux Enfers m’a fait passer aux Italiens. » Quelques mois plus tôt, par la volonté impériale imposée à un Conseil d’État réticent, Jacques Offenbach avait obtenu sa naturalisation. Fife la Vrance ! pouvait désormais crier le compositeur. Le 15 août 1861, à l’occasion de la Saint-Napoléon, l’amuseur du règne reçoit la légion d’honneur à la grande indignation des gens sérieux du Journal des Débats et de la Revue des deux mondes.

Les ennuis financiers continuent : la générosité trop grande du meneur de troupes mais aussi les « bedides vemmes » et « les cardes ». Loin de lui rendre la santé, les villes d’eau le ruinent chaque jour davantage. Voilà les Bouffes abandonnés au profit du théâtre des Variétés. Les compères Henri Meilhac et Ludovic Halévy lui ont concocté un pendant à Orphée, intitulé provisoirement la Prise de Troie et qui devient La Belle Hélène. Une seule femme peut incarner le rôle, Hortense Schneider, qui a décidé de quitter la scène. Le temps du moins de rentrer à Bordeaux, d’y poser ses malles, de s’y ennuyer huit jours. La voici sur la scène des Variétés répétant avec le ténor Dupuis. La voix croassante d’Offenbach émerge de l’obscurité : C’est très pien mes enfants, c’est très pien… seulement, ce n’est bas ça du tout. C’est tétestable.

Ludovic Halévy se souvenait de la singulière façon de composer d’Offenbach, l’homme toujours pressé, à l’image de sa musique :

« Il écrivait, écrivait, écrivait – avec quelle rapidité ! – puis, de temps en temps, pour chercher une harmonie, plaquait de la main gauche quelques accords sur le piano, pendant que la main droite courait toujours sur le papier. Ses enfants allaient et venaient autour de lui, criant, jouant, riant et chantant. Des amis, des collaborateurs arrivaient… avec une entière liberté d’esprit, Offenbach causait, bavardait, plaisantait… et la main droite allait toujours, toujours, toujours… »

Il me sera beaucoup pardonné

N’écrit-il pas trois versions des couplets de Pâris, « Au Mont Ida » pour José Dupuis ? Le 17 décembre 1864 le succès de la Belle Hélène se révèle sans précédent. Théophile Gautier, Théodore de Banville et Jules Janin ont beau crier leur colère face à cette « œuvre de haine judaïque et israélite contre la Grèce des temples de marbre et de lauriers-roses », rien n’y fait. « Il me sera beaucoup pardonné parce que je me suis beaucoup joué » écrit-il dans une courte biographie demandée par un journaliste ajoutant : « J’ai pourtant un vice terrible, invincible, c’est de toujours travailler. » Tandis que l’Empire décline, Offenbach concocte dans la Vie Parisienne, pour les comédiens du Palais-Royal, une musique étourdissante où « tout tourne, tout danse », celui d’une société qui court à l’abîme.

C’est le moment de la dernière grande fête du règne, l’Exposition universelle de 1867. Les têtes couronnées d’Europe se pressent toutes pour applaudir, et pas uniquement applaudir, Hortense Schneider dans La Grande duchesse de Gerolstein du trio Offenbach-Meilhac-Halévy. Bismarck s’étrangle de rire devant cette satire des petites cours allemandes. Halévy note dans ses carnets : « M. de Bismarck travaille à doubler nos recettes. C’est la guerre que nous raillons, cette fois, et la guerre est à nos portes. » En 1869, les Brigands font entendre le bruit des bottes des carabiniers : Ce sont les bottes, les bottes, les bottes…

La guerre éclate. Les accusations pleuvent. Offenbach n’est-il pas « prussien de cœur » ? Il envoie une lettre au Figaro : « Je dois tout à la France ». Après Sedan, il doit provisoirement s’exiler en Espagne. N’est-ce pas sa musique qui est rendue responsable de la défaite ? Lui ne décolère pas contre ces Prussiens : « quel (sic) désolation pour moi de songer que je suis né sur les bords du Rhin et que je tiens par un fil quelconque à ces horribles sauvages ». Ajoutant, lui qui avait connu tant de succès à Berlin : « je n’y ref… jamais les pieds dans ce maudit pays. » De retour à Paris, il contemple accablé les ruines noircies des Tuileries, victimes de la guerre civile.

Nous en avons trop fait

Et puis la vie a repris. Le voici directeur du théâtre de la Gaîté. Mais il a perdu le « truc ». On reprend Orphée sur un mode fastueux, on reprend la Périchole avec succès. Quand aux nouvelles œuvres… « Offenbach, Meilhac et moi, nous n’en pouvons plus, note Halévy, voilà la vérité. Nous en avons trop fait. » Ils ont tous vieilli. Ils se séparent.

Au retour d’une tournée triomphale en Amérique, à la table du paquebot qui le ramène en France, le compositeur raille les républicains. Un sénateur de la Loire, le maître de forges Arbel, s’indigne et une conversation pénible oppose les deux hommes. La presse républicaine s’empare de l’affaire et l’accuse d’avoir raillé la France. Le Siècle le qualifie de Herr Offenbach, les autres journaux dénoncent le Prussien.

Offenbach a beau dire : « ch’ai une santé si délicate que che n’ai même bas la force t’être malade. » Néanmoins, le mal le ronge déjà. Et puis il travaille à une œuvre sérieuse, Les Contes d’Hoffman, lui qui rêve depuis si longtemps de triompher à l’Opéra-Comique. Mais il faut vivre aussi et composer des choses plus légères dans l’esprit du temps. L’antimilitarisme de la grande-duchesse est loin et l’esprit cocardier inspire La Fille du Tambour-Major, la seule œuvre importante de l’après Second Empire. À l’hiver 1879-1880, la machine est définitivement usée. Le médecin s’inquiète : « dans ce corps, il n’y a plus rien. » Condamné à rester dans sa chambre, quand il ne compose pas, il relit la Vie de Mozart. Pauvre Mozart, murmure-t-il les yeux pleins de larmes.

Au matin du 5 octobre 1880, un de ses anciens interprètes vient prendre de ses nouvelles. Il trouve le portier accablé.

« Monsieur Offenbach est mort, soupire-t-il, il est mort tout doucement sans s’en apercevoir.

— Ah ! réplique l’artiste, il sera bien étonné quand il s’en apercevra. »

 

À lire : Alain Decaux, Offenbach roi du Second Empire, édition originale : Librairie Académie Perrin 1966, mon exemplaire : Presses Pocket 1974, 317 p.

 

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