Tien An Men : il y a 30 ans, les chars sur la foule

Hommage to the unknown rebel Tiananmen by Francis Mariani (CC BY-NC-ND 2.0) — Francis Mariani , CC-BY

Le monde doit veiller à ce que l’on n’oublie pas Tien An Men et que les informations tombent sous les yeux des très nombreux Chinois voyageant ou travaillant à l’étranger.

Par Yves Montenay.

Le 30e anniversaire de la répression de Tien An Men en Chine a un large écho dans la presse internationale qui espère visiblement que cela finira par filtrer en Chine. En effet, dans ce pays, toute allusion à ces événements est rapidement gommée, et ses auteurs réduits au silence, voire pire.

Je vais commencer par situer ces événements dans l’histoire chinoise et rappeler que cette répression sanglante est dans la tradition de la cruauté séculaire de cette société.

J’évoquerai ensuite les événements de 1986, par ailleurs déja largement décrits dans la presse française. Le Monde des 29 et 30 mai, par exemple, consacre une douzaine d’articles à cet événement, dont leur chronologie et de nombreux témoignages ou résumés d’ouvrages sur ce sujet. Et Wikipedia y a consacré un long article très bien documenté.

J’essaierai ensuite d’en évoquer des conséquences sur la Chine d’aujourd’hui.

La légende dorée de la Chine

Ce pays bénéficie en Occident d’une légende dorée avec une histoire ancienne guerrière et fastueuse, une littérature raffinée et une philosophie. Bref une civilisation admirée.

Y compris pour son administration réputée efficace dirigée par des mandarins recrutés en principe démocratiquement par des concours largement à base de philosophie et de poésie. Confucius a synthétisé et transmis une vue hiérarchisée de la société fondée sur l’autorité de l’empereur et du père de famille… On pourrait dire qu’aujourd’hui le parti communiste respecte cette philosophie en étant à la fois empereur et un père supérieur au père biologique.

Bien sûr cet exotisme a été exploité par les adversaires intérieurs et extérieurs de l’Occident pour montrer qu’il y avait une alternative à la société occidentale et notamment à la démocratie libérale. Cette réaction anti-occidentale est d’autant plus vive en Chine que le pays veut se venger d’un siècle d’humiliation.

L’humiliation par l’Occident

En écriture chinoise, le caractère « Chine » met le pays au centre du monde. Le reste de la planète n’existe que par rapport à la Chine, et a longtemps été considéré comme inintéressant. Il a fallu que la décadence de l’empire chinois permette aux Anglais, mais aussi aux Français, aux Américains, aux Japonais… d’y pénétrer de force pour qu’une partie de la population constate qu’il y avait un monde extérieur avec lequel il fallait compter. Les uns l’ont observé pour en assimiler ce qu’il pouvait apporter d’utile, les autres l’ont rejeté, humiliés par les défaites qui ont duré jusqu’aux années 1930 et 40 avec l’invasion japonaise.

Tout cela explique les réactions violentes de certains dirigeants face à ce qui leur paraît des idées occidentales, et en particulier celles des étudiants, très justement suspectés depuis plus d’un siècle de s’attaquer aux traditions nationales.

Une brutalité ancienne et qui atteint des sommets sous Mao

Une autre face de la Chine est sa brutalité : guerres, massacres, « supplices chinois ». Rien que de banal me direz-vous, qu’avons-nous fait en Europe ? Et que se passait-t-il en Afrique et dans les Amériques avant comme après l’arrivée des Occidentaux ? Mais si l’Occident reconnaît sa brutalité passée, cela reste un état naturel dans le reste du monde.

Après les innombrables récits horrifiés des Occidentaux des XIXe et XXe siècles, la cruauté fut systématisée sous Mao.

Ce dernier prend le pouvoir en 1949, grâce à sa stratégie « d’encerclement des villes par les campagnes ». C’est-à-dire avec l’appui du prolétariat agricole, à qui il a promis de distribuer les terres. Pour cela, il commence par exécuter 5 millions de propriétaires fonciers.

Mais ce prolétariat agricole fut ensuite frustré de ses rêves de propriété par la collectivisation, aggravée à l’époque du « grand bond en avant », d’où une famine battant le record mondial avec 45 millions de morts, record jusque-là entre les mains de Staline pour sa répression des paysans, pardon, des koulaks, ukrainiens pour des raisons quasi identiques.

Je me souviens de la réflexion de Mao : « pas de journalistes, pas de famine ».

Chassé du pouvoir à la suite de cet échec, Mao repart à l’offensive en s’appuyant sur les gardes rouges endoctrinés à sa gloire par l’enseignement officiel et les pousse à « faire feu sur la quartier général ». C’est la Révolution culturelle de 1966 à 1969.

Le désordre est tel qu’au nombre de morts du fait du chaos général s’ajoute la quasi-disparition de la culture chinoise, réputée bourgeoise, avec la destruction généralisée des œuvres d’art, la fermeture des universités et l’abrutissement par la répétition du Petit Livre rouge très en vogue à Saint-Germain-des-Prés chez les gauchistes chics de l’époque.

À la mort de Mao, en 1976, la Chine est au plus bas, bien plus encore que sous la calamiteuse impératrice Tseu Hi disparue en 1908 ou l’anarchie des seigneurs de la guerre, autocrates locaux de la première moitié du XXe siècle.

Un redressement d’abord matériel

Les cadres survivants du parti communiste sortent de leur exil ou de leur cachette, éliminent les successeurs gauchistes de Mao, dont sa dernière femme, et parent au plus pressé :

  • libéralisation relative de l’agriculture pour que les paysans recommencent à nourrir le pays ;
  • ouverture au secteur privé national et étranger pour créer des emplois par centaines de millions, très mal payés au début ;
  • et rétablissement de l’administration, des universités à la bureaucratie contrôlant l’intimité des couples pour leur faire respecter la règle de l’enfant unique.

En attendant la reconstruction de l’université, le dirigeant de l’époque, Deng Xiaoping, envoie les étudiants à l’étranger, tout en sachant qu’une grande partie y restera, parce que le retour des autres est vital pour reconstituer le système.

Mais certains reviennent avec de mauvaises idées et nous voici en mai 1989, sur la place Tien An Men.

Tien An Men : Vite la répression !

Il y avait déjà eu des manifestations étudiantes en 1986 à la suite desquelles le secrétaire général du parti communiste chinois, Hu Yaobang a dû quitter le pouvoir pour les avoir tolérées. Il meurt en avril 1989 et quelques dizaines de milliers d’étudiants se rassemblent pour ses obsèques place Tien An Men, lieu du pouvoir à Pékin où se déroulent les manifestations de masse de soutien au régime.

Mais cette fois, les étudiants restent sur la place après les funérailles. Le lendemain, ils sont 100 000. Zao Ziang, nouveau secrétaire général du PCC et partisan de la négociation est écarté et la loi martiale est décrétée.

Les occupants de la place sont de de plus en plus nombreux, 2 millions semble-t-il, donc représentatifs d’une bonne part de la population. La liberté de parole monte à la tête, l’ambiance vire à la fête et on élève le 29 mai une statue à « la déesse démocratie ».

Bref cela devient dangereux pour le régime. Il choisit une répression rapide et brutale qui sèmera la panique. Le 3 juin le parti lance les chars sur la foule, qui écrasent les tentes avec leurs occupants, suivi par les fantassins qui tirent aveuglément sur tout le monde. Il y a « beaucoup plus de 10 000 morts » d’après l’ambassadeur britannique en Chine.

Le 9 juin, l’homme fort du régime, Deng Xiaoping, par ailleurs instigateur du redressement économique, félicite l’armée d’avoir écrasé « la rébellion contre-révolutionnaire ».

Pendant quelques mois c’est la chasse aux témoins et aux sympathisants qui se révèlent très nombreux selon les témoignages ayant filtré en Occident (voir notamment Tien An Men 1989–2019  hommages et récits aux éditions Phébus et  Pékin, place Tien An Men aux éditions Babel.

L’après Tien An Men…

Et puis, plus rien ! S’il n’y avait pas eu des étrangers sur place et si de nombreux témoins n’avaient pas pu passer en Occident par Hong Kong et des filières d’émigration, il n’y aurait plus aucune trace dans les mémoires. Il est fréquent de rencontrer des jeunes Chinois qui ignorent totalement l’événement. C’était le cas des étudiants que j’ai guidés à l’École Centrale de Paris venant de Centrale Pékin, et qui avaient du mal à me croire.

La doctrine quasi officielle du gouvernement chinois, largement soulignée par les témoins et survivants est « nous vous avons considérablement enrichi, c’est un résultat concret, oubliez le reste ».

Crispation puis orgueil du régime

La fin de l’année 1989 voit la chute des régimes communistes en Europe et en Russie. Dans ce dernier pays, c’est l’époque Eltsine, relativement démocrate, dans un contexte d’écroulement économique (les libéraux estiment que la famine a été évitée par les circuits qui se sont mis spontanément en place, mais ce qui reste dans la mémoire des Russes, ce sont « des profiteurs » et le chaos).

Bref, l’horreur pour le régime chinois, avec la disparition du rôle dirigeant du parti et l’échec économique. Tout cela proclame-t-on à Pékin est la conséquence de l’irresponsabilité de Gorbatchev qui a autorisé un début de transparence et de liberté. C’est ce qu’il faut éviter à tout prix ! Plus que jamais, faisons en sorte que Tien An Men n’ait jamais existé !

Et maintenant que l’orgueil de la réussite économique et du retour de la puissance militaire est monté à la tête des dirigeants, ils rajoutent volontiers : « d’ailleurs ces idées occidentales de démocratie sont contraires à notre culture et notre réussite montre qu’elles ne sont pas efficaces ».

Mes lecteurs savent que mon avis est beaucoup plus nuancé : il n’y a pas de miracle chinois, mais un rattrapage normal après les catastrophes précédentes, probablement exagéré par des statistiques trompeuses.

Alors ? Les moyens modernes de contrôle des masses se mettent en place en Chine avec l’identification informatique des visages et la mise à jour instantanée des dossiers personnels permettant de donner à chacun une note. Note économique en principe (X est un mauvais payeur) mais bien sûr d’abord politique (X a soutenu telle mauvaise pensée sur les réseaux sociaux). La nouvelle muraille de Chine isole l’Internet national du réseau mondial.

Mon avis est qu’à long terme les Chinois ne supporteront pas cette infantilisation, surtout si l’économie flanche, comme cela arrivera un jour avec la dérive étatiste actuelle qui va au rebours des réformes ayant permis leur développement. Mais à court terme, quoiqu’ils pensent, ils ne peuvent pas s’organiser ni même communiquer leur opposition autour d’eux.

Et l’orgueil de l’empereur XI lui fera de moins en moins tolérer les espaces de liberté chinois : la main de fer se referme sur Hong Kong au mépris du traité signé lors de sa cession par l’Angleterre, et Taïwan est de plus en plus menacée d’une invasion.

Singapour est plus loin, ce sera pour plus tard probablement via une pression économique sur ce petit pays qui ne vit que par ses contacts avec l’extérieur.

Si l’on repense à Gorbatchev, le salut ne pourrait venir que du sommet par une révolution de palais.

Mais l’empereur Xi veille et il lui est facile d’éliminer des rivaux potentiels en les accusant de corruption. À juste titre probablement, tellement cette dernière est généralisée, ce qui rend les condamnations très populaires.

En attendant, le reste du monde doit veiller à ce que l’on n’oublie pas Tien An Men et que les informations tombent sous les yeux des très nombreux Chinois voyageant ou travaillant à l’étranger.

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