Homo artificialis : plaidoyer pour un humanisme numérique

Quel droit pour les robots By: NASA Robonaut - CC BY 2.0

L’« homo artificialis » sera le fruit d’un nouvel humanisme, construit autour d’un « objet numérique à l’intelligence supérieure ». 

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Réparer l’homme, oui ; l’augmenter, pour quoi faire ? Si, en matière de connaissance, il est « interdit d’interdire », en matière de manipulation, il peut s’avérer nécessaire de refuser certaines retombées des découvertes issues de nos laboratoires et de nos observations ».

Pour Guy Vallancien, chirurgien, membre de l’académie nationale de médecine, pionnier de la robotique chirurgicale, l’avènement du « panhumanisme » reposera sur cinq piliers indissociables : le partage de l’information, le développement de l’intelligence artificielle, le fait de soulager et de réparer des maladies physiques comme les troubles mentaux, mais aussi le refus d’augmenter l’Homme au seul bénéfice de sa puissance ou de sa longévité. L’« homo artificialis » sera le fruit d’un nouvel humanisme, construit autour d’un « objet numérique à l’intelligence supérieure ». 

La télé-chirurgie, prélude de la robotique

« Bien assis à ma console de commande, profitant d’une vision 3D augmentée, j’opère donc à distance. La télé chirurgie m’ampute de ces sensations de contact direct qu’offre la main humaine, en effaçant notamment le retour de force que j’imprime aux bras articulés, mais malgré ces manques qui seront corrigés, la magie du robot opère dans les conditions très strictes d’un geste à la fois facile et programmé ». 

Les moyens numériques dont nous disposons aujourd’hui permettent de robotiser totalement un acte chirurgical, comme éradiquer une tumeur de petit volume par exemple. Un robot pour la neurochirurgie vertébrale et cérébrale, Rosa, créé par la société MedTech de Montpellier, permet d’opérer à l’intérieur du crâne au millimètre près. Le robot permet d’optimiser l’action du chirurgien, tout en restant téléguidé par ce dernier.

Mais derrière l’enthousiasme de la nouveauté se cachent des réactions beaucoup plus critiques, voyant dans ces nouveaux assistants du soin une concurrence déloyale, voire une trahison. « Révolte des Luddites et des Canuts à la sauce opératoire, deux siècle après », ironise Guy Vallancien.

L’homme : un vulgaire ordinateur ?

« Parallèlement à l’amélioration des capacités d’accomplissement de tâches programmées par ces robots, la recherche sur l’intelligence artificielle progresse elle aussi à grands pas, sous-tendue par l’idée selon laquelle ce qui peut être conçu par l’Homme le sera un jour par une machine ». L’idée d’une humanité à deux vitesses se profile : la mise en commun de toutes ces avancées technoscientifiques nous expose au risque que l’« homo Artificialis » ne nous relègue au rang de serviteur, ou pire, d’esclave.

Quel rôle attribuer à ces nouvelles entités dans notre société, et pourra-t-on un jour considérer ces robots comme vivants, c’est-à-dire possédant les trois capacités que sont la relation, la nutrition et la reproduction ? Ces interrogations sont également abordées par Luc Ferry dans son essai sur le transhumanisme, mais aussi Jean-François Mattei et Israël Nisan s’inquiétant quant à eux des dérives génétiques possibles préfigurant l’Homme idéal.

Vers une baisse de nos capacités intellectuelles

« Récemment, Miguel Nicolelis, auteur de « The relativistic brain », s’est inquiété de voir nos cerveaux s’altérer sous l’effet d’un transfert et de la maintenance des infirmations vers l’ordinateur. Moins de stimulations, moins de mémoire, moins d’intelligence globale : telles seraient les conséquences néfastes de la réduction de nos efforts pour être au monde, supportés que nous serions par des systèmes experts digitaux ». 

D’après une étude menée à Londres, les vieux chauffeurs de taxi formés à l’ancienne avaient un hippocampe cérébral (zone importante de la mémoire), ultra développé, quand leurs jeunes collègues qui utilisaient Waze n’hypertrophiaient pas ladite zone.

Une autre étude menée à l’université de Harvard met en évidence que les médecins qui élaborent un diagnostic en favorisant les recherches sur internet aux échanges avec leurs patients commettent davantage d’erreurs. Le risque serait donc de dépérir, en nous affadissant comme nous le faisons déjà, sacrifiant la pratique de la lecture et de l’écriture manuelle sur l’autel des écrans.

Jusqu’où irons-nous : pour ou contre les transhumains

« Le débat entre bio-conservateurs et bio-progressistes sur les bienfaits et les risques de la manipulation du vivant au moyen de la génomique et sur les capacités cognitives du numérique a au moins l’immense mérite de nous poser la question de notre finalité ». L’intelligence artificielle dépossédera le médecin de son pouvoir médical, qui repose lui-même sur le savoir, mais elle le libérera également pour retrouver l’essentiel de la relation, de la compassion et de l’accompagnement de l’homme touché par la douleur, rappelle Guy Vallancien.

Une machine peut poser le bon diagnostic, mais l’homme d’expérience confirmera toujours les choix numériques, les complétant par un surcroît d’empathie qui forge l’acceptation d’un diagnostic, aussi dur soit-il. L’avenir ne serait pas aussi sombre, et l’ « Homo Artificialis » pourrait se limiter à un « Homo Auxilium », un être créé et contrôlé par l’Homme, pour le servir sans l’asservir.

Le fossoyeur d’emplois : vers un nouvel ordre du travail

« Les économistes divergent sur le taux de pertes des métiers traditionnels et leurs précisions restent aléatoires tant le changement de système est brutal. Entre l’ingénieur de haut vol et l’aide-soignante qui rassure la personne âgée malade en lui tenant simplement la main, il n’y aura quasiment plus de place pour les personnes à formation intermédiaire ». Pour accompagner ces mutations majeures de notre économie, c’est à une refonte profonde de l’éducation, de la formation initiale et continue qu’il faut s’atteler.

À l’heure ou près de 50 % des étudiants ne terminent pas le cursus qu’ils entament à l’université, faute d’un choix adapté aux exigences de l’insertion professionnelle, les formations supérieures spécialisées sur le code et l’innovation doivent être davantage développées.

Et il serait tout aussi naïf de tabler sur une disparition des GAFA, détrônés par des marchés locaux, lorsque ces compagnies règnent sans partage sur la collecte des données. « (…) ouvrons grands nos bras aux outils numériques et aux machines. Bienvenue aux robots, bienvenue à Homo Artificialis afin qu’il agisse au service de l’homme sans le contraindre : auxilium non dominus », conclut Guy Vallancien.

Pour aller plus loin :

–       « Humain, transhumain », tribune de Guy Vallancien, latribune.fr

–       « Les robots sont-ils les chirurgiens de demain ? », theconversation.com

–       « Le transhumanisme parie sur le fait que l’homme est perfectible », lemondedesreligions.fr

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