Faut-il sauver les otages avec l’argent public ?

Super Puma Villacoublay by Colin Cooke Photo(CC BY-ND 2.0) — Colin Cooke Photo, CC-BY

Fallait-il aller sauver deux otages français au Bénin en laissant deux soldats y perdre la vie ?

Par Phoebe Ann Moses.

C’est le débat qui fait rage, des réseaux sociaux aux gros titres des médias : fallait-il aller sauver deux touristes français au Bénin en laissant deux soldats y perdre la vie ?

Emmanuel Macron a semble-t-il accueilli fraîchement, sur le tarmac de Villacoublay, les otages libérés. Pouvait-il en être autrement ? Le chef des armées sait que deux soldats ont perdu la vie pendant cette opération, il n’a donc aucune raison de manifester une euphorie particulière, ou de répéter à l’instar de son prédécesseur que « La France elle est fière ».

En revanche, le voyage et le sauvetage de ces deux Français permettent de poser de nombreuses questions, portant essentiellement sur la responsabilité individuelle. Voici celles qui sont récurrentes sur les réseaux sociaux.

Ces touristes sont-ils irresponsables d’être allés dans une zone du monde déconseillée par le ministère des Affaires étrangères ?

La seule réponse libérale possible est qu’ils sont libres d’aller où ils le souhaitent. Leur responsabilité personnelle devrait les engager à prendre toutes les précautions possibles pour assurer leur sécurité.

Mais aujourd’hui, on peut encore, et c’est heureux, être stupide et avoir envie de se promener dans des zones dangereuses où l’on risque sa vie. Comme disait le regretté Frédéric Dard, « il y a plusieurs façons d’être con »…

Fallait-il aller chercher les otages, au prix de la vie de deux autres hommes ?

Là ça se complique. Mathématiquement, il est évident qu’on ne voit pas bien pourquoi deux vies seraient plus précieuses que deux autres, même s’il s’agit de celles de soldats avec une « vocation ».

Politiquement, il semble que la pratique française soit qu’il « y a un devoir d’État, qui est d’assurer la sécurité des Français où qu’ils se trouvent y compris dans des conditions extrêmes à l’étranger, d’assurer la sécurité et la sauvegarde des Français qui sont en danger. C’est ce qui a été fait », comme l’a déclaré Jean-Yves Le Drian. Dans ce cas, que ces otages aient demandé de l’aide ou non importe peu : l’État intervient apparemment dans tous les cas.

On note au passage que Jean-Yves Le Drian a chargé les deux touristes. Selon lui, ils auraient fait preuve d’irresponsabilité et pris des risques inconsidérés en allant faire du tourisme dans une « zone rouge ». Or le parc de la Pendjari où les touristes effectuaient leur safari n’était pas classé en zone rouge par le Quai d’Orsay, ni même en orange, mais en zone jaune.

Donc, ces touristes n’ont peut-être pas été capables de mesurer les risques, mais force est de constater que le Quai d’Orsay non plus.

On sauve bien d’autres irresponsables

Que dire de ces sauveteurs en montagne qui risquent leur vie pour aller récupérer un touriste en baskets sur le Mont-Blanc, un papa qui emmène ses fils trop jeune en haute montagne, ou de ces nombreux skieurs en hors-piste qu’il faut aller chercher lorsqu’ils ont déclenché des avalanches et ont été ensevelis ?

Que dire de ces pompiers qui sauvent des flammes les responsables de l’incendie qui ont mis le feu « sans faire exprès » en fumant au lit ?

Les exemples des interventions (coûteuses) de l’État pour sauver des imbéciles ou des irresponsables (quoique les deux ne soient pas incompatibles) sont nombreux. Tant que l’on n’aura pas remis à plat quelles sont les limites de l’État et à quel moment il intervient ou pas, il ne peut être question de discuter s’il a « bien » ou « mal » fait.

S’il arrivait dans le débat public que l’on puisse se demander si un jour les Français ne devraient pas choisir eux-mêmes de s’assurer contre les risques qu’ils choisissent de prendre, alors le débat serait de grande ampleur. Il nécessiterait en effet la remise  à plat des dépenses inconsidérées de l’État pour des causes individuelles, la restauration de la responsabilité individuelle de tout un chacun pour qu’il soupèse les risques qu’il souhaite prendre et paye en fonction de son choix de vie.

Rassurez-vous, ce jour n’est pas arrivé et on pourra longtemps encore être irresponsable en chantonnant tous ensemble « c’est pas cher c’est l’État qui paye ».

Ah, on me signale que les touristes, en plus de toute leur irresponsabilité, seraient homosexuels. La belle affaire ! L’orientation sexuelle ne dédouane pas de toute responsabilité, non plus que la religion ou l’aspect physique. On peut très bien les trouver irresponsables sans pour autant être homophobe.

Que les otages soient gays ou non n’a aucune importance dans cette histoire. Et peut-être même qu’ils mangent de la viande. Ou qu’ils ne trient pas leurs déchets.

Et alors ? Il faudrait en conclure que leur sauvetage serait un gaspillage ? En fonction de l’orientation sexuelle on « mériterait », ou pas, d’être sauvé. On imagine donc le jour où on ira préférentiellement libérer les amateurs de missionnaire et où on laissera sur place ceux qui préfèrent la levrette. Cette polémique déconcertante ne vole décidément pas bien haut et tend à faire penser qu’il y en a « qui osent tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît… »

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