Ode au doigt

De la main d’œuvre au doigt d’œuvre, nos sociétés comptent désormais sur le plein usage de ce seul membre pour être et avoir : l’ère du clic a choisi son esclave ou son maitre, c’est selon.

Par Karl Eychenne.

« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ».

Ainsi donc, David Hume, philosophe de la fin du XVIIIe siècle et précurseur de la méthode expérimentale, avait-il énoncé une proposition qui prend tout son sens aujourd’hui.

Le doigt, un membre a priori destiné à pas grand-chose. D’ailleurs sa définition laisse de marbre : « Partie distincte, généralement libre qui termine la main et le pied de l’homme et de certains animaux ». Mais aujourd’hui, le doigt a changé de statut : il désigne, décide, et reconnaît. Il est celui par qui tout passe.

Mais attention, pas n’importe quel doigt.

  • Le doigt de pied ? Destiné à pas grand-chose d’autre que d’aller au fond des chaussures.
  • Le pouce ? Essentiel à la préhension, mais peu pratique pour l’usage demandé ;
  • Le majeur ? Le plus grand, mais connoté ;
  • L’annulaire ? Dans certaines cultures il porte l’anneau de mariage, mais trop malhabile ;
  • L’auriculaire ? Le plus petit, qui s’occupe si bien de l’oreille, mais bien trop fragile.
  • L’index ? Il sera l’élu.

De la Main d’œuvre au Doigt d’œuvre

L’histoire de l’humanité pourrait se raconter par l’usage que nous avons fait de notre corps.

Au commencement, toutes les parties étaient convoquées pour lutter contre un monde hostile. L’ignorance avait alors pour seule défense le plein usage des forces en présence, au risque de mobiliser l’inutile. Il fallait pouvoir chasser, cueillir, se défendre, par tous les moyens.

Puis, l’agriculture, l’outil, et enfin l’écriture, ont invité nos corps à une économie de moyens, une rationalisation de nos outils naturels. Ainsi, la main fut davantage mise à contribution. L’industrialisation marqua l’apogée de ce membre, devenu un véritable couteau suisse, s’adaptant aussi bien aux dogmes de l’économie libérale que planificatrice.

Mais le changement c’est maintenant, comme dirait l’autre : la main opère, mais le doigt délègue : il a le pouvoir de faire faire, il passe donc du statut de serviteur à maitre. Ainsi, le doigt clique : il clique pour acheter, commander, lire, communiquer, ou plus modestement pour faire défiler les informations utiles ou inutiles. Le doigt est un véritable horloger, marquant le temps qui passe, et en même temps nous maintenant inutilement en éveil à l’heure de l’économie de l’attention.

Avant, tous les membres étaient convoqués pour une même tâche, désormais c’est l’inverse, le seul doigt peut effectuer plusieurs taches différentes. Loin d’être anecdotique, cette ambivalence de nos membres se retrouve même dans nos gènes :

  • Un gène peut exprimer plusieurs propriétés différentes (pléiotropie) : par exemple, chez les chats siamois, si vous voulez un dégradé de couleur, vous aurez un chat qui louche…
  • Un groupe de gènes peut exprimer une seule propriété (polygénie) : par exemple, la seule couleur de la peau convoque plusieurs gènes.

Bref, le doigt nous fait basculer dans un autre monde.

Être et avoir

Le doigt se prend pour l’auxiliaire de service. Ainsi, on peut classer en deux catégories les opérations effectuées par le doigt :

  • Les opérations qui ordonnent pour avoir : de l’information, de la consommation, de l’attention. Ainsi, à partir de son smartphone ou tablette, on effectuera à l’aide de son seul doigt tout un tas de choses différentes, utiles ou inutiles.
  • Les opérations qui ordonnent pour être : reconnaissance digitale pour procéder à l’achat, pour aller sur certains sites particuliers, dans certains pays. Ainsi, le doigt résumera notre être ; comme si tout ce qu’il y avait à savoir de nous se résumait à ce petit membre. Pas besoin de questionnaire à remplir, ou pièce à fournir, vous êtes ce que votre doigt vous dit d’être.

Remarquons que jusqu’alors aucun membre, même la main, n’avaient réussi cet exploit. Mais le doigt est donc devenu l’organe nécessaire pour « être et avoir » dans ce monde 2.0. Sans doigt ? Un doigt coupé serait probablement aussitôt remplacé par un autre, tellement pratique.

Ne pas savoir et savoir que pas

Les informaticiens connaissent bien ce problème : lancer un programme qui tourne, qui tourne, et ne donne pas l’impression de pouvoir s’arrêter. Jean-Yves Girard, logicien visionnaire des temps modernes fait alors l’analogie avec l’attente du bus qui ne vient jamais : doit- on abandonner et poser sa journée ? Ou bien attendre encore peu ? Comment savoir ? Curieusement, il existe effectivement certains problèmes pour lesquels il sera impossible de savoir à l’avance (pour les amateurs, voir le problème de la halte de la machine de Turing, le théorème de Gödel, ou la diagonale de Cantor).

Le doigt est alors le seul moyen d’arrêter la boucle du programme qui tourne indéfiniment (ou pas) : en appuyant sur Escape. Certes, dans la vraie vie certains programmes seront… programmés pour s’arrêter au bout d’un certain temps, mais là encore il s’agit d’une décision a priori faite par le programmateur.

En logique, on résumera cette affaire en disant que « ne pas savoir » est différent de « savoir que pas ». Ne pas savoir que le programme s’arrêtera, n’est pas la même chose que savoir que le programme s’arrêtera un jour. On a même fait une science de cette nuance : la science de l’ignorance. Grâce à cette science, on peut aujourd’hui faire la différence entre un Einstein qui ne sait pas si les ondes gravitationnelles existent car il ne les voit que dans ses équations, et un homme préhistorique qui ne sait pas non plus si ces ondes existent, mais qui n’a même pas idée qu’elles puissent exister.

Tout cela pour dire que le doigt permet donc de faire cette différence entre « ne pas savoir » et « savoir que pas » : il suffit de cliquer pour arrêter le programme qui tourne, et qui tourne.

Conclusion : le doigt ou pas

Que deviendra le doigt dans le monde de demain ? On nous parle déjà d’interface cerveau/machine, ce qui signifie que bientôt nos ordres seront directement envoyés du cerveau à la machine, sans passer par la case doigt.

Dans ce monde, le doigt retournerait alors au statut qui était le sien avant on heure de gloire. Un statut parfois primaire : « celui qui s’endort avec l’arrière train qui gratte, se réveille avec le doigt qui pue ». Ou parfois un statut plus cérébral : « lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ».

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