La présidentielle en Ukraine, une élection sous haute tension

Ukrainian flag flying next to St. Nicholas's Church By: Jennifer Boyer - CC BY 2.0

À un mois du premier tour de la présidentielle, la tension est palpable – que ce soit entre des candidats, ou quant au bon déroulement de ce scrutin, certains craignant des fraudes ou des perturbations dans les bureaux de vote.

Par Christine Dugoin-Clément.
Un article de The Conversation

L’élection présidentielle se tiendra bien le 31 mars en Ukraine, comme l’a décidé la Rada (le Parlement) après les derniers événements survenus en mer d’Azov.

Si cette nouvelle rassure ceux qui craignaient que ce vote ne soit repoussé sine die suite à ces graves incidents avec la Russie, les enjeux – et donc les interrogations – liés à cette élection restent multiples. La nature même de la Constitution ukrainienne ne permet pas d’assurer une stabilité gouvernementale avec la seule élection du chef de l’État. Ce scrutin sera aussi une occasion pour nombre d’oligarques de pousser leurs poulains et leurs intérêts en se livrant une bataille parfois peu visible pour les observateurs extérieurs.

Par ailleurs, la guerre est encore et toujours active en Ukraine, que cela soit sous sa forme cinétique dans l’est ou sous la forme dématérialisée d’attaques cyber et informationnelles.

Le futur président face à l’équation d’une Assemblée morcelée

Le président qui ressortira vainqueur des urnes, le 31 mars, n’aura pas les mains libres une fois investi. En effet, la Rada maîtrise le choix du Premier ministre et donc la structure du gouvernement. Disposer d’une majorité parlementaire est primordial pour un président, sans quoi il pourrait se trouver en situation délicate, par exemple en devant cohabiter avec un Premier ministre et un gouvernement hostiles. Cela pourrait rendre impossible l’exercice du pouvoir, tout en favorisant a contrario des influences exogènes, notamment russes, par l’intermédiaire de députés sous influence.

Actuellement, le président Porochenko ne jouit pas de cette majorité (fixée à 226 sièges). Pour faire voter ses décisions, il doit s’appuyer sur d’autres groupes, notamment sur le Front populaire dirigé par l’ancien Premier ministre Arsenii Iatseniouk. Sans cet appui, la mandature du président aurait été encore plus compliquée qu’elle ne l’a été.

Même si Iatseniouk a renoncé à être candidat à la prochaine présidentielle, Porochenko n’est pas assuré d’obtenir son soutien après le scrutin du 31 mars. Il en va de même avec les députés « non affiliés » et avec ceux qui, bien que rattachés à un groupe, ne font pas montre de la discipline de vote dont peut s’enorgueillir le Front populaire.

Le poids exorbitant des petits partis

Pour ne pas s’engager dans une impasse, les candidats à la présidentielle doivent dès la campagne penser à s’assurer une majorité à la Rada – soit en disposant d’un vivier important de députés de leur parti pour détenir une majorité absolue en propre, soit en échafaudant des alliances avec d’autres partis.

La seconde option oblige à des tractations avec parfois une myriade de petits partis bénéficiant d’une assise régionale. Or, certains de ces mouvements bénéficient du soutien financier d’oligarques qui peuvent avoir leurs propres intérêts à défendre. On peut évoquer, par exemple, le parti Ukrop lancé par Ihor Kolomoykiy. Si ce parti n’a pas obtenu la réussite escomptée, son fondateur travaille toujours à la défense de ses acquis, et nourrit une animosité palpable avec l’actuel Président depuis la nationalisation de la banque qu’il dirigeait PrivatBank.

D’autres partis pourraient aussi marchander leur voix vis-à-vis des candidats susceptibles d’atteindre le second tour, gagnant du même coup une visibilité régionale en vue des élections parlementaires prévues pour l’automne 2019.

Enfin, d’autres députés pourraient obéir à des stratégies pro-russes visant à saper la mise en place d’une politique ukrainienne stable et autonome.

Un président sortant affaibli

L’élection présidentielle du 31 mars en Ukraine est marquée par un nombre record de candidats. On y retrouve des « poids lourds » de la politique locale, parmi lesquels le Président Porochenko. Cependant, ce dernier est peu populaire et présente un bilan de mandat très mitigé, notamment pour ceux qui se souviennent de ses promesses de 2014 qui incluaient la fin de la guerre sous six mois et le retour de la Crimée dans le giron de l’Ukraine.

En outre, nombre d’affaires de corruption et le soupçon d’utilisation de l’appareil d’État pour éloigner ses détracteurs entachent sa réputation. Tout récemment, le limogeage du journaliste Zurab Alasania de la Société nationale de diffusion publique (Suspline Telebachennya) agite le monde de l’audiovisuel et celui des défenseurs de la liberté d’expression qui y voit la main du Président. Enfin, si Porochenko bénéficie du soutien de l’oligarque Akhmetov, d’autres – tel Kolomoyskiy – lui vouent une acrimonie tenace.

Ce même Kholomoyskyi apporte d’ailleurs son soutien à la célèbre candidate Ioulia Timoshenko, et il n’est pas impossible que le ministre de l’Intérieur Avakov et l’ancien Premier ministre Iatseniouk décident également de rallier sa candidature – ce qui dans l’optique de la nécessaire majorité à la Rada est loin d’être neutre.

Timoshenko est, par ailleurs, la seule à disposer d’un parti politique bénéficiant d’un enracinement régional fort grâce au maillage territorial de son mouvement construit depuis quelque 20 ans. Cet enracinement lui assure un bassin de voix relativement stable, bien qu’insuffisant pour accéder directement à la présidence.

Zelenskiy, le « serviteur du peuple »… et les autres

Figure neuve dans le paysage politique et crédité de fortes intentions de vote, Volodymyr Zelenskiy talonne ces deux figures emblématiques. Ce showman qui a fait carrière dans le show-business, notamment au travers de sa série Serviteur du peuple, n’a aucune expérience politique.

Mais, justement, parce qu’il n’évolue pas dans les cercles du pouvoir depuis plusieurs années, Zelenskiy incarne un espoir de nouveauté. Il bénéficie de la sympathie dont jouit le personnage qu’il incarne à l’écran, un professeur qui… remporte l’élection présidentielle suite à la publication d’une vidéo virale l’érigeant en chevalier de la lutte contre la corruption.

D’autres candidats connus sont sur les rangs, même si leurs chances de succès sont limitées. Le bloc d’opposition, composé des reliquats du parti des régions (PRU) dont était issu le président Ianoukovitch (renversé en 2014) présente un candidat en la personne de Yuriy Boiko, le candidat pro-russe officiel. Sa nomination a été le fruit de tractations ardues entre plusieurs oligarques locaux.

Les inquiétudes de l’Union européenne

Les pronostics concernant l’issue de la prochaine présidentielle sont très aléatoires, cela même si les trois noms évoqués ci-dessus semblent se détacher. Cette difficulté de lecture ne tranquillise guère les Occidentaux qui y voient certes le signe d’un processus démocratique actif, mais aussi celui d’une perte de confiance significative de la population dans le système politique local.

Le manque de résultats du président Porochenko dans la lutte anti-corruption aura hérissé nombre des partenaires européens. A contrario, les faibles chances de succès du candidat pro-russe, Yuriy Boiko, rassurent, même si le risque d’entrisme de « chevaux de Troie » du Kremlin à la Rada reste élevé du fait de la démultiplication de micro-partis.

Érigée en héroïne au lendemain de sa libération alors qu’elle prenait la parole sur la place Maïdan de Kiev, les prises de position populistes de la candidate Timoshenko ont eu des effets délétères sur ses soutiens occidentaux, auparavant enthousiastes. L’UE est en attente d’un pouvoir stable en Ukraine, à même de pouvoir poursuivre le redressement de l’économie, de réaliser un travail de fond contre la corruption afin de respecter les standards européens en la matière.

L’UE souhaite aussi limiter le risque d’escalade du conflit dans l’est de l’Ukraine. Aux prises avec leurs propres divisions internes, les Vingt-Huit escomptent surtout un retour au calme. Or, pour l’Ukraine, cette attente est perçue comme une volonté de tourner prématurément la page.

Vu de Moscou, la tentation du désordre

Côté russe, le scrutin présidentiel en Ukraine fait l’objet d’un traitement médiatique significatif. Les médias russes assènent que l’Ukraine souhaite un président pro-russe. La rhétorique du « contrôle américain » sur le processus électoral se double d’accusations sur l’existence d’un système électoral qui serait basé sur la fraude.

Ainsi le candidat Boiko est régulièrement présenté dans les médias russes comme une figure en adéquation avec les aspirations du peuple, s’élevant contre une campagne axée sur la russophobie et inspirée par la mouvance de l’extrême droite locale. Mais le Kremlin ne se fait guère d’illusions sur les chances de ce candidat de l’emporter. Reste alors Timoshenko, considérée aujourd’hui à Moscou comme compatible avec ses intérêts. Elle reste, néanmoins, moins prévisible que ne l’est le Président sortant.

Vu de Moscou, une désorganisation tant gouvernementale qu’organique grandissante chez son voisin ukrainien pourrait être d’une grande utilité : elle justifierait en effet le discours sur « l’immaturité » de l’Ukraine, et participerait à entretenir le désordre, donc à repousser une sortie de crise dans l’Est, laissant à Moscou la possibilité de « réchauffer » ce conflit.

Enfin, les troubles permettent plus facilement de positionner des candidats pro-russes, notamment lors des élections parlementaires, et de tenter d’affaiblir les processus gouvernementaux en Ukraine. La désorganisation chez son voisin participe d’une stratégie plus globale de création d’une zone tampon avec l’Occident.

Kiev face au risque cyber

En plus de la guerre physique, toujours présente dans l’est, l’Ukraine fait face à de nombreuses attaques cyber, visant entre autres des systèmes aussi importants que des réseaux électriques. Déjà en 2014, le fonctionnement de la Commission électorale centrale (CEC) avait été perturbé par des attaques sans que celles-ci ne portent à conséquence sur le scrutin.

Lors de l’élection de 2019, la crainte est que ce scénario ne se reproduise à une plus large échelle, venant perturber les outils nécessaires à l’élection mais aussi la perception des électeurs. D’ores et déjà, Kiev annonce, par la voix du le chef de la cyberpolice d’Ukraine, Serhiy Demedyuk, une recrudescence des cyberattaques.

La variété des attaques serait importante – de l’envoi de cartes de vœux infectées par des virus, d’invitations ou de bons d’achat, en passant par les offres de mises à jour de logiciels, sans oublier les traditionnels phishing destinés à voler mots de passe et informations personnelles.

Des hackers auraient également procédé à l’achat de données personnelles de personnes en charge de l’élection. Ces achats se sont déroulés dans le Dark Web – ce qui complique la traçabilité des acheteurs et des vendeurs. Kiev n’en pointe pas moins Moscou du doigt en se fondant sur l’origine de la « valise » utilisée pour procéder au paiement en cryptomonnaie. Cette dernière serait la même que celle précédemment utilisée dans diverses opérations de perturbation. La Russie, pour sa part, nie en bloc, arguant de la faiblesse des preuves présentées : que la valise soit la même ne prouve pas qu’elle soit reliée au Kremlin.

Enfin, si les attaques sur des systèmes critiques (les centrales électriques, l’aéroport, le système de contrôle de Tchernobyl), ou encore les banques sont possibles, tout comme des tentatives de pression sur des personnes d’intérêt notamment détenant des postes clefs au sein du gouvernement, le risque d’une offensive visant les systèmes d’information existe aussi. Le gouvernement de Kiev a certes banni certaines plates-formes telle que Vkontakte (équivalent de Facebook en langue russe) afin de limiter les risques d’influence, mais la multiplicité des vecteurs d’information dématérialisés maintient un niveau de risque élevé.

Une tension palpable

Une task force a été mise en place par le gouvernement ukrainien pour maîtriser cette menace en partenariat avec les États-Unis. Cette aide a été formalisée par une déclaration conjointe relative au partenariat stratégique américano-ukrainien et publiée sur le site Web du département d’État américain. Les États-Unis s’engagent à aider l’Ukraine à contrer la possible ingérence russe. Côté ukrainien, le Conseil national pour la sécurité et la défense (NSDC) a mis en place un groupe ad hoc en vue de l’élection présidentielle du 31 mars et des législatives prévues à l’automne.

À un mois du premier tour de la présidentielle, la tension est palpable – que ce soit entre des candidats, dont la multiplicité accroît le risque de violence dans les discours, ou quant au bon déroulement de ce scrutin, certains craignant des fraudes ou des perturbations dans les bureaux de vote. La formation du gouvernement qui sera appelé à diriger le pays risque d’être émaillée de tractations ardues entre les forces politiques en présence.

Enfin, alors que 70 % des Ukrainiens disent avoir l’intention de se rendre aux urnes pour voter, le risque d’influence est loin d’être neutre, rendant l’issue de cette élection encore plus difficile à prévoir.

Christine Dugoin-Clément, Analyste en géopolitique, doctorante à Paris 1-la Sorbonne ( IAE) et à Saint Cyr Coëtquidan., Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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