La Chine, CRISPR et les post-humains

non-covalent hydrogen bonds betwixt base pairs of the DNA-Double-Helix visualized through an electron microscope By: Karl-Ludwig Poggemann - CC BY 2.0

Les jumelles Nana et Lulu seraient, en plus d’être potentiellement invulnérables à un certain type de HIV, peut-être génétiquement dotées « d’aptitudes cognitives supérieures ».

Par Guillaume Levrier.
Un article de The Conversation

L’affaire des jumelles chinoises Lulu et Nana dont le génome a été modifié par nucléase CRISPR est en passe de devenir une saga. Le sort de He Jiankui, le scientifique qui a organisé leur naissance, est au centre des interrogations. Il aurait tour à tour disparu des radars ; en passe d’être condamné à mort ; sur le point d’être proclamé héros national ; et aujourd’hui on le soupçonne d’avoir voulu donner aux deux bébés, grâce à la modification génétique, une intelligence et une mémoire hors du commun en même temps qu’une immunité au VIH. Retour sur les enjeux des utilisations des nucléases sur l’humain, entre rumeurs et avènement d’une nouvelle espèce post-humaine.

Le posthumain, figure mythologique de la philosophie moderne

Le thème de l’humain génétiquement augmenté, qui se différencie de l’espèce « naturelle » est relativement ancien. Dès le début du XXe siècle, les frères Haldane et Julian Huxley, entre autres, formalisent et explorent les thèses eugénistes qui pousseraient vers une « amélioration génétique ».

Le tournant du XXIe siècle, et les progrès faits dans le séquençage de l’ADN et sur le clonage des mammifères, connaît un regain d’intérêt pour ces questions, avec des œuvres comme celles de Peter Sloterdijk (Règles pour le parc humain, 2000), Jurgen Habermas (L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, 2001), ou encore Francis Fukuyama (Our Posthuman Future : Consequences of the Biotechnology Revolution, 2002). La possibilité du post-humain est aujourd’hui solidement implantée dans notre référentiel philosophico-politique. Mais, jusqu’à maintenant, son ancrage dans le réel est bien moindre.

Les selfies de He Jiankui

Selfie pris par He Jiankui avec Jennifer Doudna à la conférence du CHSL en août 2016 et publié sur son blog personnel.
http://blog.sciencenet.cn/home.php ?mod=space&uid=514529

Revenons à l’affaire He Jiankui. Premier soupçon : l’État chinois n’aurait-il pas commandité la naissance d’enfants augmentés génétiquement afin d’envisager le déploiement d’une infrastructure visant à générer des humains plus performants ? La vérité est certainement plus complexe. En investissant massivement dans les nouvelles technologiques, et particulièrement dans les sciences de la vie, la puissance publique chinoise met en place des conditions propices à l’innovation biomédicale.

La taille de ce pays, sa fragmentation administrative et sa difficulté à séparer et articuler les pouvoirs entraînent nécessairement l’apparition de failles difficiles à surveiller. L’administration chinoise est responsable de n’avoir pas su détecter et interdire ce programme à temps, mais rien n’indique pour l’instant qu’elle soit coupable (ou même capable) de l’avoir organisé.

He Jiankui et Michael Deem, professeur en génie génétique à l’université Rice au Texas.
Jeff Fitlow/Rice University

D’où la volonté apparente de la Chine, doublée d’une stratégie de communication à visée à la fois intérieure et internationale, de sanctionner la transgression. L’annonce des naissances a été suivie de plusieurs actes. La rumeur a d’abord été que le chercheur chinois était injoignable, qu’il avait « disparu ».

Une photo de lui au balcon d’un appartement de Shenzhen a ensuite été diffusée, insistant sur le fait qu’il était manifestement assigné à résidence. L’annonce d’une enquête en cours a provoqué quelques remous lorsque le chercheur britannique Robin Lovell-Badge a maladroitement laissé entendre que ce type d’infraction en Chine pouvait aller jusqu’à la peine de mort, ce qui a eu un écho médiatique disproportionné (et est resté sans fondement).

He Jiankui (tout à gauche) et Craig Mello, prix Nobel de médecine 2006 pour la découverte de l’interférence par ARN (RNAi), qui a été tenu au courant de l’expérience avant les naissances.
Photo diffusée par Antonio Regalado

Parallèlement, on a appris que le nombre des personnes qui étaient dans la confidence de la prochaine naissance des bébés était plus important que soupçonné. L’attention manifeste de He Jiankui à vouloir être photographié avec ses idoles aurait pu être une indication. Finalement, c’est la publication d’articles de presse à Hong Kong évoquant la remise du rapport de l’équipe d’enquête du Guangdong qui a permis, finalement, d’établir la position officielle chinoise.

Au Guangdong, gérer l’improbable

Les articles commentant le rapport de cette équipe mandatée pour l’affaire nous apportent deux informations majeures. Outre la confirmation explicite que l’opération a bien eu lieu et que les jumelles existent, on y lit qu’une autre grossesse est en cours.

報道又指出,在有關實驗中,最終有兩名志願者懷孕,其中一名已生下雙胞胎女嬰,名叫露露和娜娜,另一名志願者正在懷孕。廣東省對已出生嬰兒和懷孕志願者,將在國家有關部門的指導下,做好醫學觀察和隨訪等工作。

« Le rapport note que dans le protocole visé, deux volontaires sont tombées enceintes. L’une d’entre elles a donné naissance à deux jumelles nommées Lulu et Nana, et une autre volontaire est toujours enceinte. Les enfants et les volontaires sont suivies médicalement dans la province du Guangdong sous la gouverne des autorités compétentes. »

On y apprend aussi que la province du Guangdong en particulier et l’État chinois en général n’a pas l’intention de laisser l’affaire sans suite. C’est d’autant plus facile que He Jiankui, s’il a le mérite d’avoir su mobiliser l’intervention d’une grande palette de compétences pour organiser ces naissances, n’est a priori pas en lui-même scientifiquement irremplaçable.

調查組對賀建奎及涉事人員和機構將依法依規嚴肅處理,涉嫌犯罪的將移交公安機關處理。

« L’équipe chargée de l’enquête examine avec grand sérieux les cas de He Jiankui, des personnes et des institutions impliquées dans cette affaire, laquelle sera transmise aux autorités concernées. »

Dernier acte en date : CCR5∆32, le variant posthumain

La couverture de l’affaire par le MIT Technology Review.
MIT

Le dernier rebondissement en date vient d’être déclenché par un article d’Antonio Regalado, journaliste au MIT Technology Review, connu pour être en pointe sur ce sujet. De façon peut-être un peu surprenante, il annonce que les jumelles pourraient avoir des capacités cognitives artificiellement supérieures. Il se base sur la publication très récente d’un article dans le journal Cell, lequel explique notamment que les porteurs humains de ce variant (qui permet qu’une protéine ne soit pas produite) auraient une meilleure récupération neuronale après un accident vasculaire cérébral. Certain ont même vu une certaine malice dans le choix de l’image d’illustration, digne d’un meme Internet, expression puisant elle-même son origine dans le vocabulaire génétique.

Ce variant irait même jusqu’à permettre une cognition améliorée chez les souris. Le lien entre CCR5 et les performances cognitives a déjà été exploré par le passé. Une étude montrait des pistes sur un lien entre son expression et les capacités de mémorisation de souris de laboratoire. He Jiankui était manifestement au courant de cette étude, laquelle lui a été opposée comme un risque neurologique pour les jumelles issues de son protocole lors de sa présentation.

Les jumelles Nana et Lulu seraient donc, en plus d’être potentiellement invulnérables à un certain type de HIV, peut-être génétiquement dotées « d’aptitudes cognitives supérieures ».

Le débat sur les déterminants génétiques de l’intelligence

Reste à déterminer ce qu’est une « capacité cognitive » pour l’humain du XXIe siècle. Est-elle nécessairement en ligne avec celle de la souris de laboratoire ? Et cette modification de CCR5 permettrait-elle d’améliorer une personne ? Des études précises, à l’aide des données extraites par les services publics ou privés de séquençage d’ADN haut débit, peuvent-elles être faites pour savoir si les humains actuels dotés de ce variant sont « plus intelligents » que la moyenne ?

À ces difficultés s’ajoutent les défis bien connus de la mesure de l’intelligence. Les tentatives empiriques de la mesurer n’ont pas encore abouti à des théories stables, ou faisant consensus. La question de l’expression ou pas d’un gène dans ce contexte ne fait qu’ajouter à l’instabilité théorique : en tirer des leçons générales demanderait une échelle statistique bien plus grande et surtout un peu de temps. L’impact réel sur la santé de Lulu et Nana et sur l’évolution de leurs capacités cognitives reste une inconnue de plus à laquelle nous n’aurons des réponses que dans plusieurs années.

Guillaume Levrier, Doctorant – CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), Sciences Po – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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