Pénaliser l’antisionisme n’est pas un bon moyen de combattre l’antisémitisme

Meditación en el Muro de los Lamentos, Jerusalén, Israel By: Edgardo W. Olivera - CC BY 2.0

Emmanuel Macron veut élargir la définition de l’antisémitisme à une partie de l’antisionisme. C’est une erreur qui écorne la liberté d’expression et risque d’encourager l’antisémitisme plutôt que l’inverse.

Par Claire Libercourt.

Les provocations antisémites de ces dernières semaines, qui ont culminé avec les insultes adressées à Alain Finkielkraut ont suscité une émotion légitime dans le pays.

Profitant de l’indignation générale, un député de la majorité présidentielle a proposé sur Twitter de pénaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme.

Dans un cas comme dans l’autre, l’opinion serait plus qu’une opinion, un appel à la haine envers les membres de la communauté juive qu’il faudrait prévenir comme tout discours visant à attenter aux personnes et à leur réputation. Cet antisémitisme n’est pas imaginaire, et les colonnes des journaux se remplissent régulièrement des exactions et persécutions racistes perpétrées contre les Juifs en France.

Mais le regain de l’antisémitisme dans la population doit être distingué du débat sur le sionisme, aussi sulfureux et passionnel soit-il.

Remarquons d’emblée que les deux termes ne sont pas synonymes : l’antisémitisme est un racisme dirigé contre les Juifs en tant que groupe ethnique ou religieux, tandis que l’antisionisme est la contestation de la légitimité de l’État d’Israël.

Comme le remarquent la plupart des observateurs, au fil du temps, et particulièrement avec la persistance du conflit israélo-palestinien, le terme antisioniste s’est chargé de sens : il est devenu pour certains un mot code, une manière euphémisée de renouer avec l’antisémitisme sans subir l’opprobre morale dans l’arène publique. C’est bien entendu à la fois moralement abject et intellectuellement malhonnête.

Seulement, la liberté exige à la fois que nous gardions le calme des vieilles troupes et qu’on en finisse avec une certaine hypocrisie normative en termes de liberté d’expression.

Antisémitisme et antisionisme

L’antisionisme n’est pas nécessairement un antisémitisme, et il est dangereux de faire du législateur le juge de sa signification. Il devrait être de la liberté de chacun d’admettre ou non la légitimité de l’existence de l’État d’Israël, comme de celle de la France, de la Belgique ou des États-Unis.

Rien n’interdit aux hommes de trouver l’existence des nations absurdes et leurs pratiques immorales ou criminelles. Dans la grande famille des libéraux, les plus radicaux estiment mêmes que les États-nations sont des entreprises criminelles comparables à des mafias : celui d’Israël ne fait pas exception, et travaillerait contre la nation juive elle-même comprise comme communauté culturelle.

Le débat sur le sionisme ne se limite d’ailleurs pas à la France : il est très vigoureux en Israël, en particulier à la suite des travaux portés par les « nouveaux historiens » dont l’historien Shlomo Sand s’est fait le héraut. Ces nouveaux historiens « postsionistes », devenus plus connus au début des années 2000, peu de temps après la seconde intifada, se sont attachés à « déconstruire » l’idéologie sioniste. Hérité du passé, l’État d’Israël ne serait qu’un avatar du nationalisme européen du XIXe siècle, voire une entreprise coloniale.

La version radicale du « postsionisme », portée par l’ultra-gauche, s’oppose aux prémices comme au bilan du sionisme : l’État israélien doit être « désionisé », tout comme son peuple1, ce qui porte la gauche israélienne à trouver des alliés parfois peu recommandables qui, tout comme eux, envisagent à demi-mot la disparition par assimilation du peuple juif.

De la réflexion à l’instrumentalisation du débat, il n’y a bien souvent qu’un pas qu’une large partie des ennemis d’Israël n’a pas hésité à franchir : les plus vocaux, tout en condamnant les atteintes régulières aux droits de l’homme de l’État hébreu, se gardent bien d’appliquer les mêmes standards à leurs propres alliés, qui aujourd’hui parlent le langage de l’indigénisme et du « décolonialisme ».

À côté de cette version radicale existe une version plus « libérale » qui, comme le dit Denis Charbit, est « profondément réformiste, ouvert au changement et à l’innovation, favorable au renforcement d’une conscience civique qui transcendent les identités nationales sans toutefois les renier2. » Cette version critique du sionisme est moins oublieuse de l’histoire longue de la nation juive3, et cherche à intégrer les transformations profondes de l’Etat hébreu depuis ces 30 dernières années.

Est-ce au législateur de mettre un terme aux discussions sur la question, sous prétexte qu’elle est instrumentalisée par les ennemis irréductibles du peuple juif ? Non seulement cela peut agir comme un frein à la liberté d’expression, mais c’est aussi prêter au législateur un pouvoir et une légitimité qu’il n’a pas : il devient le juge des intentions des participants au débat public, et en limitant le débat sur le sionisme, il ne supprimera pas l’antisémitisme lui-même. On confond les causes et les conséquences.

L’antisionisme comme code pour l’antisémitisme

Si l’antisionisme est utilisé par les antisémites comme un code pour s’exprimer dans le débat public, la suppression du mot code ne changera rien : ils en trouveront un nouveau. La stratégie rhétorique ne fera que changer de forme, repoussant le problème dans le temps sans en revenir aux racines essentielles. Plus encore, pousser vers la clandestinité la parole antisémite, comme toutes les paroles de haine, pourrait avoir l’effet inverse que celui escompté. Il deviendra encore plus difficile pour ceux qui combattent le racisme de déceler véritablement le racisme dans un monde où tout le monde avance masqué.

Plutôt que de chercher à écorner encore un peu plus la liberté d’expression, ce qui, pour le législateur, correspond à la solution de facilité, il devient de plus en plus urgent d’assurer la sécurité publique de tous les citoyens. Le problème est autrement plus profond et moins médiatique, c’est le capital social français qui est en train de disparaître.

Si les libéraux défendent la liberté d’expression, au risque de tolérer les messages intolérants, racistes, homophobes ou plus généralement complètement crétins, c’est qu’ils estiment que tout le monde dans le débat public doit jouer cartes sur table : il faut en finir avec l’hyper-règlementation dans le domaine, qui a créé cette situation où les groupes d’intérêt haineux avancent masqués, et se servent de stratégies argumentatives acceptables comme des passagers clandestins du débat public. La démocratie exige la transparence pour plus de clarté morale.

  1. Denis Charbit, Qu’est-ce que le sionisme ? Paris, Albin Michel, 2007, p. 259.
  2. Op. cit.
  3. Amnon Rubinstein et Alexander Yakobson, Israel et les nations. L’État-nation juif et les nations, Paris, PUF, 2006, pp. 81-103.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.