Le Pape François pour la liberté d’expression, sauf si elle est provocatrice

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

« On ne provoque pas », a déclaré le Pape, s’accordant avec le veto terroriste.

Par Jacob Sullum.
Un article de Reason.com

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

La semaine dernière, le Pape François s’est aligné sur le discours de ceux qui, après avoir été témoins d’un massacre en représailles pour des caricatures, estiment que la liberté d’expression devrait être protégée tant qu’elle ne provoque personne :

« Jeudi dernier, le Pape François indiquait qu’il existe des limites à la liberté d’expression, plus particulièrement lorsqu’elle insulte ou ridiculise la foi d’une personne.

Le Pape François parlait des attaques terroristes à Paris lors de son voyage pour les Philippines, prenant la défense de la liberté d’expression comme étant non seulement un droit de l’homme fondamental mais également un devoir d’exprimer sa pensée pour le bien commun.

Mais il estime également qu’il y a des limites. En guise d’exemple, il a fait référence à Alberto Gasparri, qui avait organisé des voyages papaux et se tenait à ses côtés à bord de l’avion papal.

« Si mon cher ami, le Dr. Gasparri profère un mot grossier envers ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, » a déclaré le Pape François, donnant un coup imaginaire dans sa direction. « C’est normal. On ne doit pas provoquer. On ne doit pas insulter la foi des autres. On ne doit pas se moquer de la foi des autres. »

« Il y a tant de gens qui parlent durement à propos des religions ou de celles différentes de la leur, qui se moquent d’elles, ou qui s’amusent de celles des autres », dit-il. « Ce sont des provocateurs. Et ce qui leur arrive est ce qui arriverait au Dr. Gasparri s’il profère un mot grossier contre ma mère. Il y a une limite. » »

Le Pape François a également « déclaré que la religion ne devait jamais être utilisée pour justifier la violence » mais son analogie laisse penser le contraire : si un coup de poing dans la figure est une réponse normale et compréhensible à une insulte envers la mère de quelqu’un, évidemment la violence est une réponse normale et compréhensible contre une insulte faite envers la religion de quelqu’un. C’est ce à quoi on peut « s’attendre » et donc la responsabilité incombe à celui qui a lancé l’injure en premier lieu. Selon le Pape, du fait que certains messages suscitent de façon prévisible une réponse violente, ils ne devraient pas être protégés légalement.

Aux États-Unis, ce principe est connu sous le nom de la doctrine des « fighting words », utilisée par la Cour Suprême dans l’affaire Chaplinsky vs New Hampshire de 1942. Cette décision impliquait Walter Chaplinsky, un témoin de Jehovah qui avait provoqué l’hostilité d’une partie de la population en comparant les religions bureaucratisées à du « racket » dans les rues de Rochester dans le New Hampshire. Il a été arrêté pour avoir traité un officier de police de « foutu racketteur » et « d’enfoiré de fasciste ». La Cour a conclu que l’arrestation de Chaplinsky n’avait pas violé la garantie de liberté d’expression protégée par le premier amendement car ces épithètes pouvaient être qualifiées de mots qui « par leur simple expression infligeaient des blessures ou tendent à provoquer une rupture immédiate de la paix et de l’ordre. » La Cour n’a plus jamais fait usage de la doctrine des « fighting words » pour confirmer des restrictions dans la liberté d’expression, et cela pour de bonnes raisons : la censure fondée sur la réponse attendue du public est très subjective et difficile à distinguer d’un veto de l’opposition d’un perturbateur, ce qui peut encourager la violence et donne aux colériques le pouvoir d’écraser la liberté d’expression de ce qui les offense.

En effet, le Pape François étend la doctrine des « fighting words » déjà mal conçue (et apparemment obsolète) de son contexte original portant sur des situations qui se déroulent entre personnes, de rencontres entre particuliers, à des déclarations et des images publiées qui provoquent l’ire de certaines autres. Selon lui, du fait que cette colère peut se transformer de façon prévisible en violence, ces déclarations et images ne doivent pas être tolérées. Appelons ça le veto du terroriste.

Cet argument dénigre les musulmans en les dépeignant comme des brutes irrationnelles incapables de contrôler leurs pulsions violentes, encourage la violence en la rendant normale, attendue et (apparemment) justifiée ; et offre un éventail de raisons étonnamment large pour justifier la censure, que le Pape François estime être une mesure de sécurité publique nécessaire pour le maintien de la paix. Le Pape déclare : « On ne doit pas provoquer », ce qui signifie que la liberté d’expression s’applique uniquement aux messages que personne ne considère comme désagréable. En d’autres termes, il n’y a pas de liberté d’expression.


Traduction par Virginie Ngô pour Contrepoints de « Pope Francis Supports Free Speech, Unless It Offends People », publié le 15.01.2015 par Reason.