Antennes relais, veaux, vaches, cochons, couvées… et lapins !

Bernard Fidel, 2015, CC BY 2.0

Les ondes produites par les antennes relais déciment-elles les élevages ? Rien ne le prouve. Mais les médias le sous-entendent.

Par Anne Perrin1.

Le 21 janvier dernier, la presse s’est faite l’écho des déboires d’un éleveur s’estimant victime des ondes de téléphonie qui mettraient en péril son exploitation. Ainsi les radio-télévisions locales, France 3 ou encore France-Bleu, ont rapporté que depuis 4 ans, 200 000 lapins seraient morts dans cet élevage, sans explication logique. Il n’y aurait ni virus, ni problème d’hygiène ou d’alimentation.

Un expert de la Chambre d’agriculture de la Sarthe, exerçant l’activité de géobiologue, a jugé que les lapins étaient décimés à cause de l’antenne relais située à environ 150 m, qui pouvait entraîner « un manque de développement des lapereaux, une diminution de l’immunité globale, un affaiblissement énergétique, ou dans le pire des cas, la mort de l’animal ».

Comment est-ce possible ?

En France, c’est le décret du 3 mai 2002 qui fixe les niveaux d’exposition maximum autorisés pour le public afin de garantir l’absence d’effet sur le vivant des réseaux de télécommunication et des installations radioélectriques. Aux fréquences des antennes de téléphonie, les seuils vont de 24 à 67 Volts par mètre (V/m, valeur du champ électrique).

Aucun effet des ondes de téléphonie n’est attendu à proximité de ces équipements, que ce soit pour des humains ou des  animaux. Or, d’après l’ « expert géobiologue », le champ électromagnétique est de 600 mV/m à 800 mV/m (soit 0,6 à 0,8 V/m), ce qui dépasse la recommandation de 500 mV/m en géobiologie ; nous n’en saurons pas plus sur cette recommandation qui, en tout état de cause, n’a aucune valeur réglementaire ni fondement scientifique. En revanche,  ces niveaux de champs sont tout à fait dans la moyenne des mesures réalisées sur le territoire français par l’Agence Nationale des Fréquences.

De surcroît, les problèmes de santé évoqués supposent l’existence d’effets biologiques sous-jacents importants qui seraient engendrés à ces niveaux d’exposition. Ceux-ci seraient-ils passés inaperçus en dépit des nombreuses recherches et expertises scientifiques conduites depuis plusieurs décennies dans ce domaine ?

L’affaire est encore plus étonnante lorsque l’on apprend, au détour d’un reportage, que les problèmes rencontrés dans l’élevage ne sont apparus que 10 ans après l’implantation de l’antenne. Qu’à cela ne tienne, cela viendrait du passage de la téléphonie 2G à la 3G puis 4 G… ou bien l’effet serait à retardement ! Hypothèse tout d’autant plus fragile que la durée de vie moyenne d’un lapin d’élevage n’excède pas quelques mois.

Esprit critique, où es-tu ?

Comme il l’explique dans une vidéo, l’éleveur a trouvé confirmation de ses craintes en cherchant sur Internet, ce qui n’est guère étonnant puisque sur Internet il est même possible de trouver confirmation que la Terre est plate, et qu’un Français sur dix y croit d’après une enquête de l’IFOP. Il a aussi cherché, et trouvé, d’autres éleveurs rencontrant divers problèmes situés dans le périmètre d’émetteurs.

Mais, proche ou pas d’une antenne, les ondes radiofréquences sont présentes en tout lieu où il est possible de téléphoner, écouter la radio ou capter la télévision. Vraisemblablement tous les élevages de France sont exposés de façon quasi similaire, celui qui rencontre des problèmes trouvera donc toujours un émetteur dans son secteur. On ne le répètera jamais assez, corrélation n’est pas causalité !

Dans les médias

La nouvelle est relatée de manière parcellaire sans mise en perspective, ni analyse ou complément d’information. Certains vont jusqu’à affirmer que « selon une étude fouillée publiée récemment […] les rayonnements électromagnétiques générés par les antennes-relais de la 4G, les panneaux photovoltaïques et les lignes à haute et très haute tension, ont bel et bien un impact sur la santé des animaux. Et ce malgré le déni de la part de  l’État comme des élus locaux », sans faire état des pratiques de « l’expert mandaté par la chambre d’agriculture », ni des connaissances scientifiques sur les effets des champs électromagnétiques.

Ce n’est pas la première fois que de tels cas sont relayés par la presse. Par exemple, dans la Sarthe, une affaire similaire concernait un couple d’agriculteurs, éleveurs de poules pondeuses et de jeunes bovins, tous deux diagnostiqués électrosensibles par le Pr Belpomme. Dans ce cas, l’antenne GSM (donc 2G) se trouvait à 1 km de l’exploitation.

En Bretagne, c’est au pied des antennes que des faits bien étranges étaient relatés en 2005 : les cochonnets étaient « comme momifiés » à la naissance, et « Les vaches devenaient subitement folles. Incontrôlables. Certaines creusaient des trous dans la pâture et s’y terraient. Impossible de les enlever ». Récit surréaliste, sachant qu’une vache n’a rien d’un animal fouisseur.

Les lignes à haute tension sont elles aussi régulièrement désignées comme cause de nuisances pour les  élevages. Dans les faits, ces problèmes viennent souvent d’une mauvaise hygiène vétérinaire et/ou d’équipements défectueux. En effet, des défauts dans l’installation électrique ou sa vétusté peuvent générer des courants parasites, ou courants de fuite, à l’origine de troubles de santé chez les animaux alors soumis à un faible courant électrique au contact de parties métalliques (abreuvoirs, barrières, etc.) ou du sol mouillé.

Pseudosciences et expertise

S’il parait normal que la Chambre d’agriculture mandate un spécialiste pour aider les éleveurs en difficulté, il est stupéfiant qu’elle envoie un géobiologue pour éclaircir la situation. Cette expertise est référencée « prestation certifiée AFNOR (réf. 221 – conseils aux agriculteurs et acteurs des territoires) dans le cadre de la démarche qualité de la Chambre d’agriculture de la Sarthe » et fait l’objet d’ateliers.

Pourtant, la géobiologie tient avant tout des sciences occultes. La chambre d’agriculture, et l’AFNOR, cautionnent ainsi des pratiques douteuses et des thèses obscures et farfelues aux conséquences non négligeables, y compris en termes sanitaires pour la population compte tenu des effets potentiellement délétères des rumeurs médiatisées sur les effets des ondes.

Décidément, beaucoup d’incohérences dans tout cela, et bien peu de rationalité scientifique. Autant d’affaires qui donnent à réfléchir sur les croyances qui entourent les ondes.

  1. PhD, HDR, Master Philosophie, expert-conseil – « Science, risque et société », spécialiste risque électromagnétique, membre du HCSP, commission spécialisée sur les risques liés à l’environnement.
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