« Je n’ai pas de budget », l’excuse des casseurs du patrimoine

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C’est l’époque du Grand débat, des changements de méthode, paraît-il. L’État de droit maltraité trouvera-t-il quelques défenseurs engagés pour rappeler ses souffrances ? OPINION

Par François Lainée.

Un vieux mur qui s’écroule dans un petit village, un vieux mur protégé par des règles officielles, et avec lui s’effondre, dans un aveu naïf et clairement assumé du préfet du Val d’Oise et du maire du village, le mythe de l’État de droit et de la crédibilité de ceux qui nous gouvernent.

Mais cette mauvaise nouvelle libère tous les possibles. Puisqu’il suffit de dire « je n’ai pas de budget » pour échapper aux lois, comme nous sommes tous égaux (notre devise le dit), nous pourrons nous aussi choisir pour quoi, demain, nous serons sans budget. Taxe foncière, impôt sur le revenu, CSG… Faites vos jeux, vraiment rien ne va plus.

Un mur en pierre sèche

Boisemont, un petit village du Val d’Oise, proche de Cergy, au caractère rural, 750 habitants et presque zéro emplois.

Mais des vieux murs en pierre sèche que la mairie a souhaité protéger fermement, en réservant pour eux une rubrique dédiée des nouveaux règlements d’urbanisme, inventés au nom du patrimoine et de la protection des espaces naturels.

Ainsi, après des années de labeur administratif, est née récemment l’AVAP (Aire de de mise en Valeur de l’Architecture et du Patrimoine), aussitôt rebaptisée xxx (sa gestation ayant été si longue que cette mode administrative appartenait déjà au passé).

Arbres remarquables identifiés individuellement, sous-trames herbacée et arborée dûment répertoriées, et bien sûr murs précieux repérés sur des plans et soulignés en jaune… Conseil municipal, départemental, architecte des Bâtiments de France, et préfet bien sûr pour valider définitivement la loi nouvelle… Un concentré d’intelligence et de sagesse réglementaire pour le mieux vivre des citoyens, ceux d’aujourd’hui et plus encore ceux de demain et après-demain. Alphonse Daudet n’eût pas fait mieux.

Un mur s’effondre

La vie est parfois une garce coquine. Car voilà que, l’encre à peine sèche de ces textes exemplaires, en décembre 2017, un de ces vieux murs s’effondre. Et pas n’importe quel mur, puisqu’il sépare d’un côté un chemin municipal, et de l’autre un champ propriété de l’État, représenté par le préfet.

Voilà qui est intéressant : les autorités face à leurs propres règles, toutefois sous le regard des citoyens qui ont bien vu les ruines de ce bout de mur, malgré son déblaiement ultra rapide organisé par la mairie.

J’adresse alors un mail à la mairie pour m’inquiéter de ce qui va être fait pour respecter la règle, et nous démontrer ce que signifie concrètement « mur protégé ».

Pas de réponse, le mail est doublé d’un courrier AR à la mairie, au préfet, à la fois co-auteur potentiel du trouble et contrôleur de la légalité des actions du maire, et à l’architecte des Bâtiments de France, toujours prompt à exiger le maximum des citoyens au titre du respect du patrimoine et des traditions.

Mais les autorités, sans doute embarrassées, ont alors choisi de faire le dos rond : pas de réponse, pas d’action, nous sommes hors la loi, nous ne la respectons pas, mais nous le faisons ensemble, et donc tout le monde s’entend pour dire « rien à déclarer ». Et, au conseil municipal, les 15 membres approuvent cette forfanterie sans broncher.

Colère populaire

Un an plus tard, chienne de vie, le vent remet le couvert. Un second pan du mur s’effondre. Et là encore des citoyens le constatent.

Entre temps, une colère populaire a envahi les ronds-points, les rues, et tourne dans les villes. Elle crie son mal de vivre, et elle crie aussi sa défiance totale vis-à-vis des gouvernants, et demande que cessent les privilèges.

Or les comportements de nos dirigeants face au mur qui s’effondre sont un exemple parfait de ce qui est ainsi décrié. « La loi n’est pas pour nous », se disent-ils en aparté.

Aussi, après avoir à nouveau demandé au maire et au préfet comment comptent-ils appliquer la loi, une fable intitulée « Le maire et le préfet » trouve sa place dans toutes les boîtes aux lettres du village, pour alerter les citoyens.

D’une époque disparue le vieux maire était fier
De protéger les restes, allié à ses compères,
L’ABF, le préfet, et bien sûr le conseil,
Tous voulaient des vieux murs parler comme des merveilles.

Mais un jour, en hiver, un coup de vent coquin
Leur fit un bras d’honneur et en fit tomber un
Et, comble de malchance, il était situé
Entre une route du maire et un champ du préfet

Alors, sans faire de bruit, le pouvoir embêté
Envoya ses sous-fifres pour vite l’évacuer
Et, complices, associés, toutes les huiles locales
S’entendirent sans peine pour dire « c’est bien égal ».

Mais quand l’hiver suivant le vent remet cela
Quand le Premier ministre promet l’ordre et la loi
Les mêmes semblent partis pour refaire leur manip
À moins qu’on ne leur dise « fin de la fête du slip ».

Pas d’intervention

Est-ce l’atmosphère nouvelle de colère populaire ? La conscience d’être attendus par la population clairement informée ? L’envoi au député et au ministre de l’Intérieur de demandes d’intervention ? En tout cas le pouvoir sort de son silence, et dans ses vœux écrits aux habitants, le maire se fend de la déclaration suivante :

«  Les murs de clôture, souvent dégradés vu leur âge, ne sont pas que des propriétés communales. Ils appartiennent aux riverains dans la plupart des cas. Leur restauration incombe à ces derniers. C’est ainsi que le mur qui entoure la prairie située entre la Grande Rue et la rue de la Ferme appartient à l’État. Celui-ci a été informé, à plusieurs reprises, de l’effondrement d’une partie du mur de la rue du Parc (NDLR : avant tout et surtout par les citoyens, deux années de suite). Il semble que l’État n’a pas de financement, pour l’instant, pour entretenir son patrimoine immobilier. La commune n’a ni les compétences, ni au demeurant les moyens financiers pour se substituer à l’État pour la restauration des murs. Nous sommes donc dans l’attente d’une réponse officielle à ce sujet, après plusieurs relances écrites et orales auprès des services concernés. Si cela s’avérait nécessaire, des mesures de protection seraient adoptées. »

Eh bien non, même en période de Gilets jaunes, même sous la République Exemplaire vantée par le pouvoir en Marche, l’élu à l’écharpe tricolore n’a pas honte d’écrire de telles incongruités…

Tout d’abord, technique classique héritée de l’école primaire on dit bien fort « c’est pas moi ». Ensuite, on indique tout de même qu’on a agi. Et on conclut… à rien. Aucune action d’application de la loi n’est envisagée. Au plus est-il fait allusion à une fermeture de la rue aux citoyens ; une mesure déjà à l’œuvre dans une autre rue, où déjà des murs, abandonnés par la mairie depuis des décennies, sont en train de s’écrouler.

Mais, au-delà de la mascarade municipale, c’est l’argument apparemment avancé par le préfet qui laisse rêveur : « je n’ai pas de budget »… Argument auquel le maire ne trouve rien à redire !

La république en miettes

Voilà, facile, la République en miettes, viol en bande organisée de l’État de droit… Le bon sens n’est pourtant pas difficile à mettre en action :

  • l’État est hors la loi, il doit être poursuivi et mis dans l’obligation de restaurer le mur.
  • faute de s’exécuter, la mairie est aussi hors la loi, et le préfet doit la poursuivre. À défaut (nous y sommes) le ministre de l’Intérieur, invité par courrier AR à agir, doit mettre de l’ordre dans cette gabegie.
  • les règles de protection du patrimoine doivent être revues, précisées, ou abandonnées, pour assurer que les conséquences de tels évènements seront les mêmes pour tous, sans qu’aucun arbitraire des casseurs officiels puisse intervenir.
  • l’État n’ayant plus d’argent pour entretenir son patrimoine doit le vendre à un prix prenant en considération son manque d’entretien. Faute de quoi il appauvrit le pays, donc chaque citoyen ; une approche irresponsable et coupable de négligence volontaire…

La seule bonne nouvelle dans cette histoire abracadabrante, c’est que nous, les simples citoyens, pourrons utiliser le même argument pour nous mettre hors la loi sans suites (bien sûr, si nous osons encore croire que le mot égalité a droit de cité dans cette République frelatée).

CSG, taxe foncière, impôt sur le revenu… Choisissez l’impôt qui vous horripile le plus, vérifiez que vous n’avez pas de budget pour le régler, et faites le savoir aux fonctionnaires en charge, en y joignant le magnifique BIM (Bulletin d’Informations Municipales) de janvier 2019 de Boisemont.

C’est l’époque du Grand débat, des changements de méthode, paraît-il. L’État de droit maltraité trouvera-t-il quelques défenseurs engagés pour rappeler ses souffrances ? Ne comptons que sur nous, citoyens ; le pouvoir ne le veut surtout pas.

 

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