« Ma coiffeuse galère », ou la vie des entrepreneurs au quotidien

Tobias Nordhausen/Flickr, CC

Le quotidien d’une coiffeuse indépendante de Seine-et-Marne. Les impôts, les fins de mois difficiles, le black. Et l’envie de servir les clients.

Par Hélène Ducourant.
Un article de The Conversation

Cet article est issu d’un travail de recherche mené par Théo Mainbourg et Manon Petit, étudiants de troisième année de sociologie de l’université Paris Est Marne-la-Vallée dirigés par Hélène Ducourant (LATTS), dans le cadre d’enquêtes de terrain destinées à éclairer les difficultés budgétaires des ménages, actuellement au cœur de la crise des Gilets jaunes.


À quoi ressemble le quotidien d’un petit entrepreneur ? Pour répondre à cette question, nous avons rencontré Géraldine, 52 ans, coiffeuse indépendante ayant son propre salon depuis de nombreuses années dans un village de Seine-et-Marne. Être coiffeuse, ce n’est pas seulement enchaîner les coupes de cheveux, c’est surtout jongler pour ne pas être (trop souvent) à découvert.

De l’argent qui entre et sort de la caisse

Chaque matin, Géraldine se rend à la banque pour y déposer l’argent gagné la veille.

« C’est tous les jours. La banque – les chèques – les clientes. »

La fréquence élevée de ces passages à la banque, un rituel du matin, ne s’explique pas tant par l’envie de se prémunir contre le risque de vol, mais plutôt par l’objectif d’éviter les prélèvements refusés ou de voir des frais bancaires s’ajouter en cas de découvert. Plus tard dans la journée, elle vérifie via son smartphone que l’argent déposé le matin a bien été crédité.

« Je le pose tous les jours à la banque, parce qu’il y a tous les jours des prélèvements, un coup c’est l’électricité, un coup c’est le loyer, un coup c’est l’URSSAF. »

L’accumulation de ses différentes charges et la fréquence des prélèvements expliquent qu’elle soit si attentive. Au prélèvement mensuel de l’URSSAF s’ajoutent les factures des produits du salon, le retrait des chèques par les fournisseurs.

Mais Géraldine garde aussi un peu d’argent liquide sur elle, argent qu’elle consacre à deux types d’achats du quotidien.

« Si j’ai besoin d’acheter de la viande, bah les 18 euros du monsieur, je les garde pour moi, et je vais chercher un bifteck. »

Même chose pour les cigarettes, payées avec l’argent de la caisse et qui représentent environ 200 euros par mois. Piocher dans la caisse n’est pas une pratique qu’elle s’accorde à volonté.

« Ça dépend de ce que j’ai fait dans ma journée, si j’ai fait mon chiffre. »

Géraldine n’a pas souhaité partager le chiffre, c’est-à-dire le chiffre d’affaires journalier qu’elle s’est fixé mais elle a tout de même concédé réaliser en moyenne un chiffre d’affaires compris entre 4 000 et 5 000 euros par mois pour se permettre de se verser ensuite un salaire situé en 1 000 et 1 200 euros parmois, « un petit smic » à ses yeux.

Cigarettes et viande constituent deux dépenses quotidiennes dont elle ne veut se passer mais qu’elle ne peut financer au vu du salaire qu’elle s’octroie.

Une galère quotidienne

Le chiffre d’affaires de Géraldine dépend fortement du nombre de clients qui se présenteront au salon dans la journée. Selon elle, l’affluence est forte en début de mois lorsque le compte en banque des clients (salariés pour la plupart) est approvisionné. Au contraire, il y a moins de clients en fin de mois. Le 20 du mois est un jour clivant : les coupes déclinent invariablement !

« La semaine du 20, c’est franchement pas terrible. Les clients n’ont plus trop de trésorerie pour se rendre chez le coiffeur, hein. »

Elle explique que la variabilité de la clientèle n’est pas seulement pertinente à une échelle mensuelle, mais aussi au cours de l’année. En clair, il y aurait des mois où le chiffre d’affaires est plus important que d’autres. Ainsi, le mois de décembre est un très bon mois pour la coiffeuse en raison de la période des fêtes de fin d’année et des repas de famille où hommes et femmes prennent plus particulièrement soin d’eux. Dans une moindre mesure, avril (autour de Pâques) est également un bon mois.

Cette variation de revenus était l’une de ses principales sources de disputes avec l’ex-mari de Géraldine qui estimait que ses petites rentrées d’argent ne justifiaient pas le maintien de l’activité. Impossible pourtant d’envisager de céder pour Géraldine qui, après avoir goûté à l’absence de rapport hiérarchique, refuse à reprendre un emploi sous la coupe d’une patronne.

La variabilité de l’activité et la modestie du chiffre d’affaires demeurent cependant une source de tension au quotidien pour notre entrepreneure.

Comment payer les factures ?

Contrairement à l’activité qui est fluctuante, les charges, factures et cotisations sont elles largement régulières. L’inadéquation entre le rythme des entrées et des sorties d’argent oblige Géraldine à rechercher un périlleux équilibre. Elle évoque avec nous ses trucs, partagés avec nombre d’entrepreneurs pour équilibrer son budget.

Ainsi, Géraldine paye ses fournisseurs (de shampoings, couleurs, etc.) après avoir utilisé ou vendu leurs produits.

En payant à la fin du mois la commande reçue le premier, elle parvient à ne pas devoir financer sur fonds propre le stock de son magasin. Mais cette pratique ne suffit pas toujours.

Elle jongle alors avec les modalités de paiement proposées par ses différents fournisseurs. Certains fournisseurs font passer (par prélèvement) leur facture en deux fois (à J+30 et J+60) car ils connaissent bien les difficultés de trésorerie de leurs clients coiffeurs. Minimisant ainsi les montants prélevés, ils diminuent le risque de se voir rejeter leur prélèvement par la banque et les frais afférents pour le client.

Si cette pratique est appréciée de Géraldine, elle ne peut pas pour autant choisir ses fournisseurs en fonction de leur souplesse. C’est pourquoi, quand elle le peut ou quand elle est y obligée (une couleur qui manque par exemple), elle se déplace chez certains fournisseurs qui proposent des produits parfois moins onéreux mais nécessitant de payer comptant. Dans ce cas, elle règle avec sa carte bancaire personnelle, afin de ne pas entamer la maigre trésorerie de son compte professionnel. Ces petits trucs, s’ils permettent d’éviter de petits tracas au quotidien, ne permettent pour autant pas de se projeter dans l’avenir.

Rester dans la course

Ses concurrents sont multiples. Depuis quelques années elle a vu arriver sur le marché la mode des barbershops, ces barbiers qui font des coupes peu chères et à la mode pour les hommes, et par ailleurs une prolifération de salons low cost aux prix imbattables par rapport aux artisans coiffeurs traditionnels. Être entrepreneur c’est devoir investir régulièrement de différentes manières, même quand les résultats actuels ne sont pas au rendez-vous. Géraldine fait régulièrement des formations pour apprendre les dernières coupes à la mode.

Pour suivre ces tendances et toucher de nouveaux clients, elle a récemment fait appel (gratuitement) à son fils pour concevoir un site Internet et être présente sur les réseaux sociaux.

« Il m’a créé mon site et une [page] sur Facebook […] il a mis en valeur tous mes prix, des photos, de la coiffure à domicile, mes prestations. Des prestations style pour le mariage en offrant des maquillages. »

Chaque année, plusieurs matinées sont désormais occupées par le soin à de jeunes mariées. Si le niveau du prix qu’elle pratique pour ces clientes particulières rend finalement cette activité moins rentable que les rendez-vous classiques refusés ces matins-là, Géraldine est aussi fière de rendre belles les jeunes mariées des villages environnants.

Des investissements angoissants

D’autres coûts impondérables sont à prévoir. Il faut ainsi changer la décoration du salon, qui représente un coût important au regard de ses revenus. Au-delà de la rénovation des équipements, ces investissements ont surtout pour but principal de garder la clientèle ou de la rajeunir.

« Il faut qu’il y ait des nouveaux posters, de la nouvelle peinture, des nouveaux fauteuils. Du mobilier récent. Donc j’ai déjà changé trois fois de mobilier en vingt ans. Donc c’est des frais ça. »

Ces investissements sont autant de source d’angoisse pour Géraldine.

Pour gérer le mieux possible ses comptes professionnels, elle fait appel à comptable qu’elle paye 230 euros par trimestre.

« Il fait le bilan [comptable]. Moi, les factures, je les enregistre chez moi. Je sais ce que j’ai à payer. J’ai un grand calendrier sur lequel, à la date bien précise je marque les prélèvements [à venir]. »

Malgré une gestion quotidienne attentive de son budget, elle est régulièrement à découvert.

« Ah bah tous les mois, tous les mois ! Tous les mois je suis à découvert ! J’ai un découvert autorisé de 300 euros. Ah bah je les prends parce qu’il faut bien qu’on mange hein. Mais je m’arrête toujours pile poil à mon découvert autorisé. Ou alors bah je demande à mes enfants qu’ils fassent un plein de courses. »

Ce glissement dans le découvert est ainsi un glissement contrôlé, qui lui permet de rester dans le jeu budgétaire permis par la banque. Ses fils ou son petit ami peuvent alors lui éviter de franchir le seuil autorisé. C’est d’ailleurs uniquement en cas de coups durs qu’ils sont mobilisés.

Du « noir » pour boucler les fins de mois

Un entrepreneur déclare rarement l’ensemble de ses revenus. C’est ce que nous  confie Géraldine qui ne s’estime pas pour autant dans l’illégalité.

« Étant donné que les impôts, ils se disent que nous, les artisans commerçants, on fait environ 20 % de travail au noir, donc il faut les prendre. Il y a quelques coupes que je m’octroie. Au lieu de les passer dans le chiffre d’affaires, je les garde pour moi. »

Elle travaille ainsi les jours de fête, pour augmenter son chiffre d’affaires et augmenter sa part de black.

« J’ai travaillé samedi 23 et dimanche 24 décembre, mais aussi le 31 décembre cette année. »

Cet argent gagné au black a un rôle très précis dans ses achats. Géraldine a même, à un moment donné, dédié un petit cahier à ce revenu : elle notait précisément chaque fois qu’elle puisait dans sa caisse.

La sociologue Viviana Zelizer qualifie ce phénomène de différenciation de l’argent. En affectant l’argent du black à des dépenses précises (des cigarettes et de la viande dans ce cas), Géraldine marque symboliquement cet argent en fonction de son origine. Selon Géraldine, s’il était bancarisé, il ne pourrait l’aider à vivre au quotidien.

Paradoxalement, si le black est le salut de Géraldine, la grande diffusion de travail au black dans la coiffure est aussi une source d’inquiétude.

Nombreux sont ainsi les coiffeurs à domicile ou les salons employant des personnes au black, qui oublient de déclarer leurs coupes, cassent les prix et n’affrontent pas les mêmes charges qu’un salon comme celui de Géraldine, défiant ainsi toute concurrence.

Un métier au cœur du lien social

Pourtant Géraldine tient bon. Outre sa volonté de rester indépendante, elle valorise aussi les relations sociales qu’elle noue et crée par le biais de son métier, relations qui lui permettent de maintenir une clientèle.

« Aujourd’hui on va dire que je coiffe essentiellement le mari et la femme ensemble. Et des clientes seules et beaucoup d’hommes aussi. »

Le bouche à oreille fonctionnant très bien dans un village où l’on est établi depuis vingt ans, la clientèle de Géraldine vient se coiffer au salon entre amis ou en famille.

« Ce matin j’ai une cliente qui m’a emmenée son amie, c’est pas pour me lancer des fleurs mais elle était super contente. Et elle m’a dit “je vais jamais chez le coiffeur”. Donc voilà, ça va être comme la restauration, ça va être du bouche-à-oreille. Et fidéliser les clients. Moi au bout de onze passages, le brushing il est gratuit. »

Géraldine compte aussi sur l’une de ses fidèles clientes pour garder la main sur sa situation budgétaire personnelle : sa conseillère bancaire.

« J’ai son numéro personnel, je peux l’appeler quand je veux. »

Très probablement, à chaque fois que votre coiffeuse prend soin de vos cheveux elle effectue elle aussi la même gymnastique mentale que Géraldine, son esprit encombré par des nombres, des calculs, des arbitrages, des dates et des échéances qui rythment ainsi son quotidien.

Hélène Ducourant, Sociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, UPEM, École des Ponts ParisTech (ENPC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.