Shutdown : apocalypse politique à Washington !

Aux États-Unis le gouvernement fédéral est à l’« arrêt » depuis environ quatre semaines. Comment cela va-t-il finir ?

Par Philippe Lacoude, depuis les États-Unis.

La fin du monde approche à grands pas alors que les fonctionnaires non payés meurent de faim pendant que la plèbe mange de la salade non contrôlée par le gouvernement à cause de l’abominable président Trump qui veut construire un mur inutile dont on sait depuis Joshua 6:1-27 qu’on pourrait le détruire d’un simple coup de trompette ! Heureusement, de vaillants Démocrates veillent encore et toujours à faire des économies budgétaires et cette dépense inutile ne passera pas !

Aux États-Unis le gouvernement fédéral est à l’« arrêt » depuis environ quatre semaines. Enfin, pas complètement. Les services « essentiels » sont ouverts et leurs employés travaillent. Même parfois en heures supplémentaires. Sauf qu’ils ne sont pas payés. Ils seront payés. Ils ne perdront pas un centime de salaire. Mais plus tard, quand la loi de finance aura enfin été adoptée !

La loi de finance

Cette bizarrerie provient de la séparation des pouvoirs entre le judiciaire – dont nous parlions il y a quelques jours ici –, le législatif – composé du Congrès, i.e. la Chambre des Représentants et le Sénat – et l’exécutif – dirigé par le président, Donald J. Trump. Écrite en septembre 1787, la Constitution des États-Unis a été conçue par des gens qui étaient pétris des théories des classiques grecs et latins et, plus près d’eux, de John Locke et de Montesquieu. Composée de seulement 7 articles – dont un devenu caduque depuis sa ratification – elle liste les prérogatives de la branche législative (article I), de la branche exécutive (article II) et de la branche judiciaire (article III).

L’article I est limpide : si les cordons de la bourse sont bel et bien tenus par le Congrès (Article I, Section 7, Alinéa 1), le président a un droit de veto. Il n’a pas à signer la loi sauf si elle est adoptée à la majorité des deux tiers dans les mêmes termes dans chaque chambre (ce qui n’est arrivé que dans 7 % des cas de veto depuis 1789).

Ceci donne parfois lieu à des impasses. Aujourd’hui, le président Trump veut des mesures pour protéger la frontière sud de l’immigration illégale et du trafic de stupéfiants – en particulier un bout de mur ! –, mais les leaders démocrates du Congrès, la représentatrice Nancy Pelosi (majoritaire à la Chambre) et le sénateur Chuck Schumer (minoritaire au Sénat) ne veulent plus en entendre parler. « Plus », car le sénateur  Schumer était autrefois pour le mur (en 2013), voulait dépenser 20 milliards pour le construire (en 2018) et emprisonner pour 10 à 20 ans un éventuel vandale qui l’aurait détérioré ! Mais ça, c’était avant…

Pas une première !

Les arrêts des activités gouvernementales – en anglais : government shutdown – ne sont pas une exception. Il arrive fréquemment que la loi de finance arrive quelques jours après le début de l’année fiscale sur le bureau du président.

Ce qui est inédit, c’est que la somme que demande le président Trump est dérisoire, 5 milliards d’euros, seulement 0,14 % du budget fédéral annuel des États-Unis. Les Démocrates crient au gaspillage. Une première pour une caste si dispendieuse de l’argent des autres ! Pour les autres 99,86 % du budget, ça va, au micro-poil, c’est tout dépensé parcimonieusement – presque avec avarice ! – par une fonction publique réduite à peau de chagrin !

Sous le président Reagan, il y eut 3 arrêts en 1981, 1984, et 1986, mais l’enjeu était la baisse du taux marginal d’imposition passé de 70 % en 1981 à 28 % en 1986 ! En 1990, l’arrêt fut aussi causé par un désaccord fiscal majeur. Sous le président Clinton, les arrêts portèrent sur la tentative des Républicains de diminuer le rythme frénétique des hausses de dépenses publiques et le budget revint à l’équilibre !

Le dernier arrêt portant sur des questions sérieuses – en centaines de milliards de dollars – eut lieu en 2013 à l’initiative du sénateur Ted Cruz.

Des conséquences politiques amusantes

En 2013, le président Obama était vent debout contre l’arrêt. Il a donc tout fait pour médiatiser les conséquences de la fermeture du gouvernement. En particulier, il a pris la décision de fermer l’accès aux monuments en plein air ainsi qu’à… l’océan. Le but de la manœuvre étant de rendre la vie la plus difficile possible au citoyen américain moyen qui s’en serait moqué.

Au contraire, le président Trump essaie par tous les moyens de minimiser les effets sur la population. Les retraites publiques sont payées. Les soins médicaux sont couverts. La poste fonctionne. Même si certains désertent, les agents de TSA continuent à rendre la vie désagréable aux voyageurs. L’administration des impôts continue à envoyer les chèques de trop perçu.

Les seuls à vraiment souffrir sont les fonctionnaires. Si elle est indicative du vote des fonctionnaires, la ville de Washington DC vote à 80 % à gauche. Trump n’a pas à choyer les 800 000 fonctionnaires sans salaire… Ils ne votent déjà pas pour lui.

Essentiels

Comme à chaque arrêt, certains employés sont déclarés « essentiels ». Non seulement, ils ne sont plus payés, mais ils doivent continuer à travailler.

À chaque fois, je suis amusé d’apprendre que 80 à 90 % des employés fédéraux ne sont pas « essentiels ». C’est ce que je dis tous les jours en tant qu’économiste et je suis content que mon gouvernement soit d’accord.

Bien sûr, ceux qui sont « essentiels » sont ceux qui sont là pour nous tirer dessus. Pas de vacances forcées pour eux ! Et les ponctionnaires sont là pour lever les impôts et contrôler les contribuables. Les saisies automatiques fonctionnent toujours même sans personnel. On ne rigole pas avec ces deux secteurs « essentiels » !

Le reste tient au hasard…

Les fake news de la presse

Évidemment, ce que Hashseize, l’éditorialiste de Contrepoints, nomme les pignouferies de presse explosent.

L’arrêt est la faute du président Trump. D’ailleurs les instituts de sondages qui donnaient Hillary Clinton victorieuse à 95 % sont formels là-dessus.

La télévision conseille d’éviter de manger de la salade qui n’a pas été contrôlée par des fonctionnaires de l’USDA et de la FDA même si les indigestions alimentaires sont monnaie courante en temps normal et qu’il n’y a pas de preuve que la situation soit dangereuse. Ni, d’ailleurs que les agences sanitaires servent à quoi que ce soit…

CNN pleure comme une madeleine parce que quelqu’un a trouvé un arbre abattu dans un parc national sans qu’on sache vraiment si quelques federal park rangers éparpillés sur les milliers de kilomètres carrés y auraient changé quoi que ce soit. Les parcs naturels ne doivent pas être si naturels que ça, car tout part en vrille dès qu’il ne s’y trouve plus un seul fonctionnaire !

Les médicaments – qui mettent pourtant des années à être approuvés par une administration arriérée qui lambine – vont venir à manquer… Pas tout de suite ! Mais on peut imaginer que si l’arrêt du gouvernement dure 4 ou 5 ans, la situation va devenir grave ! On va mourir encore plus du cancer dans ce pays sans la belle Sécurité sociale que le monde entier envie à la France sans jamais la copier !

Les employés du gouvernement – relayés par des politiciens complaisants – racontent de terribles histoires de disette. Victor Hugo peut revenir écrire Les misérables, version 2019 ! Apparemment, aucun d’entre eux n’a un mois d’épargne devant lui – pas étonnant pour des gens dont l’employeur a 21 mille milliards de dollars de dettes ! – et ne peut aller jusqu’à sa banque pour souscrire un prêt spécial (souvent gratuit) sur ses futurs salaires. Et, apparemment, ils ne peuvent pas remplir un formulaire pour retirer temporairement de l’argent de leurs fonds de pension.

Avec l’« arrêt » du gouvernement du président Trump et leur compte en banque à sec, les fonctionnaires sont obligés de vendre leurs meubles et leurs Xbox sur Internet ! C’est beaucoup moins drôle que sous l’« arrêt » du gouvernement du président Obama quand ils se servaient du même site pour passer des petites annonces sexuelles pour tuer leur ennui.

De son côté, Yahoo ! News assure ses lecteurs que les chèques des impôts vont être en retard même s’il n’en est rien.

Et bien sûr, les banques ne peuvent plus prêter de l’argent en l’absence de vérification fiscale des revenus… même si ce n’est pas le cas !

Gravissime, il n’y a plus personne pour censurer les gros mots à la télévision entre 6h00 et 22h00… Un drame humain d’une immense ampleur, mais peut-être sans fondement.

Des fonctionnaires stressés

Les politiciens nous jurent que les fonctionnaires – employés à vie et surpayés par rapport au marché de l’emploi privé – sont très mécontents. Tellement mécontents que le gouvernement va perdre ces cerveaux si éminemment employables chez Google, Goldman Sachs et Microsoft.

Heureusement, au moment même où ils allaient se mettre à manger des pâtes à la margarine, certains gagnent une nouvelle voiture et un chèque à la tombola.

Une économie qui va battre de l’aile

Et avec tous ces milliards de dollars que ne dépense pas le gouvernement, les économistes sont tous d’accord pour dire que l’année 2019 pourrait finir en récession. Les comptables sont de sortie. Des « experts » montrent leurs sombres faces pour débiter des keynésiâneries à la télévision.

Les médias donnent même des cours d’économie pour expliquer que, chaque semaine d’arrêt, les 2 milliards d’euros qui n’apparaissent pas sur les fiches de paie des employés fédéraux créent une baisse annuelle de 0,1 % de la croissance pour 2019…

Mes cours d’économie keynésienne sont bien loin et je ne sais pas si la croissance sera stimulée quand ces arriérés de salaire seront finalement payés, mais ça va être terrible ! Tout le monde sait que plus un pays dépense d’argent public, plus sa croissance est forte : il suffit de faire une simple comparaison entre la France et Singapour sur les quarante dernières années ! Alors 800 000 ponctionnaires qui ne ponctionnent pas, c’est un peu l’apocalypse !

Conclusion

Personne ne sait comment tout ceci va se finir… Impossible de prédire la politique à Washington avec le président Trump, la représentante Pelosi et le sénateur Schumer au pouvoir !

Même si le spectacle est aussi amusant qu’il est peu sérieux, cela fait quand même chaud au cœur de voir enfin des parlementaires se battre pour faire des économies budgétaires. C’est formidable que ce soit des Démocrates ! Si seulement la gauche française pouvait s’en inspirer !

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