Gilets jaunes : détruire la richesse pour relancer la croissance ?

eMOTION ( #cc ) By: Martin Fisch - CC BY 2.0

Détruire pour provoquer la croissance ! Après tout, c’est ce genre de raisonnement qui est au cœur du best-seller de Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle.

Par Bruno Sentenac.

D’abord, toutes ces vitrines brisées, ça va relancer la production de verre1, et par capillarité, la relance de ce secteur pourrait bien entraîner l’ensemble de l’économie. Il faut y croire !

Ensuite, ce sont des riches (des propriétaires de magasins ou de restaurants parisiens, notamment) qui ont subi des destructions, des pillages, des incendies de voitures. Et détruire les biens des riches réduit mécaniquement l’écart entre ceux-ci et les pauvres. Il est simplement dommage, vu sous cet angle, que plus de magasins (surtout sur les Champs-Élysées ou dans les beaux quartiers de Paris, de Bordeaux, d’autres villes de France) n’aient pas été carrément brûlés, ça aurait encore davantage réduit les inégalités riches/pauvres…

Après tout, c’est ce genre de raisonnement qui est au cœur du best-seller de Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle. S’il y a eu un accroissement des inégalités depuis les années 50-60 dans les grands pays développés, c’est qu’il y avait eu précédemment, dans les années 30 et 40, une réduction de l’écart riches/pauvres à la suite de la formidable destruction de capital due d’abord à la crise économique de 1929 — qui avait laminé les fortunes placées en bourse —, puis à la Seconde guerre mondiale.

Tout ceci est totalement stupide !

Bien sûr, l’industrie du verre va sans doute profiter du fait que les destructions de vitrines de magasins vont obliger leurs propriétaires à racheter de quoi les réparer : c’est « ce que l’on voit » — pour reprendre la première partie du titre (« Ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas ») du plus célèbre ouvrage de l’économiste libéral Frédéric Bastiat, mort en 1850, mais que les Français, contrairement aux Américains, n’ont toujours pas bien compris…

Mais ce que l’on ne voit pas, c’est évidemment que ce que les propriétaires de magasins vont dépenser pour refaire leurs vitrines, ils ne vont pas le dépenser ailleurs, dans l’achat d’autres biens ou dans le recrutement de nouveaux salariés. Selon une formule que seuls peuvent comprendre les Bac + 15, « on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre »…

Cela paraît évident, mais toute la politique keynésienne de relance par des dépenses publiques repose sur l’ignorance délibérée de ce phénomène : lorsque l’État et les autres collectivités publiques dépensent plus grâce à un surcroît d’impôts prélevés sur les entreprises et les citoyens2, les dépenses publiques nouvelles effectuées sont ce que l’on voit ; mais ce que les contribuables ne peuvent plus acheter à cause de l’augmentation des impôts et taxes qui lamine leur pouvoir d’achat depuis quarante ans, c’est ce que l’on ne voit pas. Tout ceci est fort complexe, il faut être sorti de l’ENA pour bien l’assimiler…

Quant à la réduction des inégalités grâce à la destruction de biens appartenant aux riches, elle conduit à une conclusion logique : « Une bonne guerre, voilà ce qu’il nous faut, Monsieur ! Après une guerre, il y a du travail pour tout le monde, et les riches étant moins riches, les pauvres sont comparativement moins pauvres… ! ».

Pas sûr qu’en dehors d’un célèbre économiste français qui se voit comme l’héritier de Karl Marx, il y ait grand monde pour suivre…

  1. Dans la vision complotiste qu’affectionnent bon nombre de Gilets jaunes, on pourrait d’ailleurs se demander si tout le mouvement n’est pas le résultat d’une vaste manipulation par les lobbys du verre…
  2. Oui, contrairement à ce que pourraient croire ou espérer nos concitoyens, ce n’est pas le Qatar qui finance le budget de l’État français…