Gilets jaunes : le week-end où tout peut basculer

manif-7312 (2) By: Nicolas Portnoï - CC BY 2.0

Si la capitale s’attend à vivre ce samedi 8 décembre 2018 une de ses journées les plus chaudes depuis des décennies, la province est également à surveiller.

Par Oliver Rach.

La France s’éveille. Beaucoup de regards sont tournés vers elle. Ce samedi 8 décembre 2018 pourrait bien être une de ces dates que retiennent les livres d’histoire. Nul ne peut prédire comment tourneront les multiples manifestations prévues aujourd’hui sur le territoire français mais divers indices laissent à penser que l’escalade entamée voici plusieurs semaines ne prendra pas fin ce week-end. L’évolution du mouvement des Gilets jaunes ressemble en effet à une courbe de Gauss qui n’a pas encore atteint son apogée.

Pour rappel, tout a commencé avec une simple pétition lancée sur Internet fin mai, laquelle réclamait une baisse des taxes sur le carburant. Très vite appuyée par des centaines de milliers de personnes, atteignant même le million de signataires, elle fut suivie par un appel à bloquer le pays le samedi 17 novembre, lancé par deux chauffeurs routiers. Preuve de la popularité des idées antifiscales, il fut relayé partout sur la toile au point de devenir viral.

Résultat : le samedi 17 novembre 2018 marqua le début d’un large mouvement populaire d’une nature encore inconnue jusque-là. Non soutenu par les syndicats, il mobilisa plus de 287 000 citoyens, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Déjà, des troubles se produisirent. Plus de cent individus dégradèrent la préfecture de Troyes. Des cocktails Molotov furent jetés en direction des forces de l’ordre sur l’A4. La journée de protestation déboucha sur 282 interpellations, 409 blessés et un mort.

Un mouvement en expansion

Surtout, elle n’en resta pas là. Les blocages se poursuivirent en semaine. Une flambée de violence embrasa l’île de la Réunion, où fut décrété un couvre-feu et où l’armée dut intervenir. L’exécutif, qui avait signalé depuis une dizaine de jours, par la voix du Président Macron et celle du Premier ministre Philippe, qu’il ne reviendrait pas sur l’augmentation des taxes sur le carburant quel que soit le succès de la manifestation, tint parole. La presse continua à relayer, comme elle l’avait fait précédemment, l’idée que les Gilets jaunes étaient des extrémistes de droite, quod non.

Conséquence du dédain politique et de l’insulte médiatique, le pays se mobilisa à nouveau le samedi 24 novembre, de manière plus virulente cette fois. Sur les Champs Élysées, il y eut des barrages dressés et des heurts entre police et manifestants. Soixante-neuf personnes furent interpellées dans la capitale, 157 dans toute la France. Le gouvernement tenta une fois de plus d’associer les troubles à l’extrême-droite (alors qu’ils provenaient essentiellement de l’extrême-gauche et d’individus inconnus des services de police) ; cela n’entacha pas le soutien populaire au mouvement (71 % selon l’Ifop, 84 % selon Odoxa). Plutôt qu’un essoufflement, ce fut un renforcement des gilets jaunes qui résulta des premiers affrontements entre peuple et pouvoir.

Parmi les professionnels de la politique, d’aucuns virent une aubaine dans ce qu’ils pensaient être une jacquerie, mais les Gilets jaunes ne furent point dupes des tentatives de récupération et de manipulation dont ils étaient l’objet. Ils ne se laissèrent pas diviser par les appels du pouvoir à se structurer et repoussèrent les avances de Marine Le Pen (Rassemblement National) et de Jean-Luc Mélenchon (France Insoumise). Les syndicats restèrent également hors-jeu. Le monde médiatique, lui aussi victime de la colère populaire, découvrit, à sa plus grande stupeur, preuve de sa déconnexion avec le réel, que les corps intermédiaires ne jouissaient plus de la moindre considération au sein de la population. Cela fleurait bon la crise de régime.

L’impuissance politique

Entre-temps, le Président Macron était sorti de sa réserve en s’exprimant le mardi 27 novembre dans une allocution télévisuelle du plus triste effet : il ne répondait en rien à la détresse financière des Gilets jaunes et s’entêtait dans une politique écologique bien éloignée des préoccupations quotidiennes des Français. Il était évident que, face à un tel mépris, face à une telle sourde oreille, la colère hausserait d’un ton.

Cela ne manqua pas. La radicalisation des Gilets jaunes put s’observer le samedi 1er décembre 2018 à divers endroits de France, au premier rang desquels Paris. Paris où, au mépris des consignes des autorités, les manifestants affrontèrent de longues heures durant les CRS, s’emparant de l’Arc de Triomphe et repoussant plusieurs assauts policiers. Paris où 112 véhicules et six bâtiments furent incendiés. Paris où de nombreux commerces furent vandalisés et pillés. Paris où un fusil d’assaut fut volé aux forces de l’ordre. Paris où les caméras de télévision gravèrent dans la mémoire collective les images d’une authentique insurrection. La province n’était pas en reste. Des échauffourées s’observèrent à Marseille, Toulouse, Dijon et Bordeaux. Au Puy-en-Velay, des manifestants assiégèrent la préfecture et y boutèrent le feu (70 blessés, dont 18 policiers). À Bordeaux, près de 200 insurgés tentèrent de prendre d’assaut la mairie. Rien qu’à Paris, on arrêta 412 individus ; 133 personnes furent blessées, dont 23 parmi les forces de l’ordre. Les chiffres de Toulouse doivent également être mentionnés afin de bien saisir les contours de la révolte : 58 blessés, dont 48 parmi les forces de l’ordre.

Du bout des lèvres, les médias mainstream osèrent reconnaître que la situation était quasi-insurrectionnelle mais, depuis l’Argentine où se tenait le sommet du G20, Emmanuel Macron ne sembla guère s’en émouvoir. Dans une allocution qui avait des allures du « rien » consigné par Louis XVI dans son journal au soir du 14 juillet 1789, il parla de longues minutes d’écologie avant de condamner les violences en France, refusant de s’étendre sur le sujet. Une humiliation de plus pour les insurgés. Comment expliquer ce comportement insensé ? Méconnaissance de la gravité de la situation ? Croyance aveugle en les thèses écologistes ? Volonté de renvoyer une image de président fort ? Toujours est-il que cette prise de parole renforça la haine dont il faisait l’objet, pourtant déjà incommensurable.

La France se réveilla avec une sacrée gueule de bois. La presse s’émut du vandalisme qui avait souillé Paris ; les réseaux sociaux relayèrent avec virulence les exactions des forces de l’ordre. Les tirs de flashball à hauteur d’homme, qui furent confirmés a posteriori par des CRS, donnèrent lieu à l’impressionnante image d’un retraité pacifique, la joue arrachée par une balle, ou à de multiples vidéos d’individus aux yeux pochés et traumatisés. Ils débouchèrent également sur le décès accidentel d’une octogénaire touchée au visage par une grenade lacrymogène alors qu’elle fermait les volets de son appartement. Plusieurs vidéos circulant sur la toile montrèrent des CRS qui agressaient des personnes âgées, qui passaient à tabac des Gilets jaunes au sol et mains en l’air, qui arrêtaient certains de leurs collègues infiltrés, qui étaient accusés par des Gilets jaunes de casser du mobilier urbain sous un déguisement civil ou qui brutalisaient un journaliste.

Aux armes citoyens !

Les jours suivants virent la contestation sociale s’accroître. Le 2 décembre, des centaines d’ambulanciers manifestèrent devant l’Assemblée nationale. Les lycéens embrayèrent et envahirent les rues à leur tour. Routiers et agriculteurs se joignirent à la grogne générale. Lors de sa visite à la préfecture du Puy-en-Velay le 4 décembre, le Président Macron fut hué et même poursuivi sur plusieurs centaines de mètres par des citoyens.

Parallèlement, et c’est peut-être là le plus grave pour le pouvoir, le mécontentement gagna les rangs des forces de l’ordre. Déjà le soir du 1er décembre, sur le plateau de BFM TV, des représentants des syndicats policiers s’étaient plaints à demi-mot de ce que leurs collègues avaient dû subir pour défendre les conséquences de l’arrogance du chef de l’État ; ils avaient également évoqué le découragement qui pointait au sein des troupes. Les jours qui suivirent, des CRS s’épanchèrent dans les médias. Certains avaient été mobilisés de 6 à 22 heures, sans recevoir à manger ou à boire, sans recevoir non plus de consignes particulières sur la façon de contenir les Gilets jaunes. Beaucoup furent frappés par la violence qui leur fut opposée, sans précédent ; quelques-uns se risquèrent même à parler de scènes de guerre. Le Premier ministre eut beau les remercier et le Président leur promettre une prime, le syndicat de police Vigi n’en appela pas moins à une grève illimitée à partir du samedi 8 décembre 2018, date prévue pour le quatrième samedi de manifestation, ou le « quatrième acte » ainsi que l’appellent les Gilets jaunes. Dans son communiqué, Vigi ne pratique pas la langue de bois : « Notre hiérarchie va encore nous envoyer prendre des coups à sa place et à la place du gouvernement. Nous savons que nous aurons des blessés et nous craignons d’avoir des morts parmi nous. »

Tel est bien le nœud du problème : des insurgés le promettaient déjà samedi dernier (voyez par exemple le live de Rémy Buisine, à la 54e minute), et ce fut confirmé dans la presse de cette semaine, l’hostilité d’une frange des Gilets jaunes à l’égard du pouvoir, et plus particulièrement d’Emmanuel Macron, est devenue telle que d’aucuns sont prêts à prendre les armes ce samedi. D’ailleurs, d’après un sondage de l’institut Harris, 15 % des Français approuvent que des Gilets jaunes recourent à la violence. L’Élysée a affirmé redouter que des individus viennent à Paris pour tuer.

Et c’est ainsi qu’à l’amertume des policiers s’ajoute une menace redoutable sur les institutions de la République, une menace d’autant plus redoutable qu’il ressort des images et des témoignages que les forces de l’ordre furent déjà proches du point de rupture samedi dernier. À Paris, après une heure et demi de lutte à peine, les CRS n’avaient plus de grenades assourdissantes, ni de munitions pour leurs flashballs. Au total, plus de 13 500 grenades furent tirées, tant et si bien que, ces derniers jours, un grand travail de réapprovisionnement dut avoir lieu au sein des unités d’intervention.

Une perte de contrôle du pouvoir régalien

Si la capitale s’attend à vivre ce samedi 8 décembre 2018 une de ses journées les plus chaudes depuis des décennies, la province est également à surveiller. Le fait que le pouvoir ait rapatrié à Paris de nombreux CRS afin de défendre les institutions (8 000 hommes seront mobilisés à Paris, pour 81 000 dans le reste du pays) découvre d’autant des villes où la colère pourrait s’exprimer de façon violente. S’il y eut, samedi dernier, 48 blessés parmi les forces de l’ordre présentes à Toulouse, ce fut avant tout parce qu’il s’agissait d’hommes et de femmes non formés pour ce type d’intervention et mal équipés. Il est donc dans l’ordre du possible que l’État français, tout en réussissant à survivre à Paris grâce à l’aide policière, voie des villes ou des départements échapper à son contrôle.

La Présidence, prenant peu à peu conscience de la gravité de la situation, est revenue mercredi sur l’augmentation de la taxe à l’origine de la révolte, de façon confuse et maladroite. C’était trop tard : le mouvement des Gilets jaunes avait été trop humilié au cours des dernières semaines pour se contenter d’une si maigre victoire. La hausse de la taxe était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, mais celui-ci demeurait plein. Aussi entendit-on un Gilet jaune (et pas le moindre, puisqu’il s’agit d’un des deux routiers à l’origine de l’appel à bloquer le pays le 17 novembre) inviter ses frères de lutte à une marche sur l’Élysée en plein direct sur BFM TV. Car, oui, il faut l’écrire, là où les politiciens parlent de « factieux » et les médias de « casseurs », les intéressés se voient comme des révolutionnaires.

Ces derniers jours, divers responsables politiques et gouvernementaux ont appelé les citoyens au calme et à la responsabilité. D’autres ont préféré jouer les opportunistes ; c’est ainsi que le député et leader de la France Insoumise Jean-Luc Mélenchon, empêtré dans des affaires judiciaires, a encouragé l’insurrection populaire. Le mouvement des Gilets jaunes, globalement pacifique, n’en surveillera pas moins d’un œil attentif les manifestations qui blondiront les villes de France ce samedi : il a pu remarquer, à son plus grand désarroi, que le régime en place ne commençait à écouter ses citoyens que lorsque ceux-ci devenaient violents.