Belgique : polémique sur l’éviction d’une chroniqueuse après ses propos anti-écolo

Television by keriluamox(CC BY-SA 2.0) — keriluamox, CC-BY

Emmanuelle Praet a été suspendue d’antenne, tant en télé qu’en radio. Elle se serait rendue coupable d’une « faute grave » en vilipendant l’action de partis spécifiques au moyen de généralités sans fondement.

Par Thierry Godefridi.

« C’est pas tous les jours dimanche ! » Emmanuelle Praet s’en souviendra après qu’elle eut interpellé dimanche les représentants (?) des Gilets jaunes qui étaient présents sur le plateau de l’émission de RTL-TVI et ne l’étaient assurément pas en raison de leur inclination pour la dialectique hégélienne (« mes camarades », « le peuple », « nous sommes en dictature »…). Elle leur fit entendre que l’on avait « toujours voté pour les mêmes en Wallonie » et que, « aux dernières élections, Ecolo a fait un bond, que toutes ces taxes que vous avez sont des taxes environnementales, alors, aux prochaines élections, réfléchissez quand même un peu ».

Et, la coprésidente du parti « vert » de twitter cet oukase : « Emmanuelle Praet aux Gilets jaunes : toutes les taxes que vous dénoncez sont environnementales et vous venez de faire gagner ecolo, ‘alirs’ réfléchissez en mai (de mémoire) j’attends un démenti et une condamnation ferme de cette désinformation #dimancheRTL ».

« Qui se sent morveux, qu’il se mouche », eût répondu Molière.

Propos outranciers

Et, dans la foulée, la direction de RTL de regretter les propos jugés outranciers de sa polémiste, de s’en désolidariser et de suspendre Emmanuelle Praet d’antenne, tant en télé qu’en radio. Elle se serait rendue coupable d’une « faute grave » en manquant à sa « mission de servir le débat d’idées en plateau » et en vilipendant l’action de partis spécifiques au moyen de généralités sans fondement. « À l’heure des fake news, cela ne peut que contribuer à renforcer la méfiance des citoyens à l’égard des institutions, en ce compris les médias d’information… »

Quand, dans la même émission, un autre « polémiste » compare « ceux qui ont réussi », qui roulent en trottinette électrique (il y en aurait « plein » à Bruxelles, « c’est très à la mode, c’est très chic ») et qui achètent un nouvel ordinateur et une nouvelle machine à laver « toutes les semaines » (si vous en connaissez, faites signe !) et les « gens normaux » qui, pour aller travailler à 20, 30 ou 40 km de chez eux, ne se déplacent évidemment pas en trottinette, ce polémiste-là, par contre, sert le débat et la vérité « en plateau », « à l’heure des fake news ».

La Constitution belge (http://www.senate.be/doc/const_fr.html) garantit en son article 19 la liberté de manifester ses opinions en toute matière et dispose en son article 25 que la presse est libre et que la censure ne pourra jamais être établie. Cette matière est-elle sujette à interprétation ?

C’est en ce sens qu’il faut comprendre le soutien apporté par Theo Francken, le secrétaire d’État à l’Asile et aux Migrations et responsable de la Simplification administrative, membre du parti nationaliste flamand, la N-VA, à Emmanuelle Praet et son hashtag #jesoutiensemannuellepraet sur Twitter.

Sauf erreur, il fut le premier homme politique à réagir à la condamnation de Emmanuelle Praet par la coprésidente des verts sur Twitter et à s’inquiéter de la tournure totalitaire des événements. « Les verts veulent devenir la plus grande formation politique de Belgique : éditorialistes, chroniqueurs, journalistes, analystes, politologues, commentateurs, méfiez-vous ! #freedomofspeech ».

Sans doute eût-il été de bon aloi que des représentants d’autres formations politiques que la N-VA, le MR et l’Open VLD manifestent le souci de la liberté du débat public, voire que les collègues de l’intéressée lui expriment publiquement leur solidarité. Mais, pour reprendre l’oxymore de Camus, ce fut un silence assourdissant. Mardi, Emmanuelle Praet a été congédiée par RTL qui lui reproche, dans un communiqué, non seulement sa « faute professionnelle » mais apparemment aussi « les nombreuses réactions suscitées par sa suspension » !

Ça, ce sont les faits, relatés à l’intention des Français qui lisent cette chronique sur Contrepoints.org et ne sont pas au courant des arcanes de la vie politique et médiatique belge.

À quoi servent les élections ?

Emmanuelle Praet a-t-elle failli à son rôle ? Irritée par la médiocrité confondante du débat, la polémiste commença par demander aux protagonistes à quoi servaient les élections (réponse en chœur des gilets jaunes (?) avec la condescendance de ceux qui se sentent imprégnés de la science infuse : « À rien ! »).

Cette question, pourtant essentielle, ne se retrouve nulle part dans les réactions des uns et des autres aux propos d’Emmanuelle Praet. Celle-ci enchaîna alors avec sa remarque que, depuis des lustres, l’on votait en Wallonie toujours « pour les mêmes » (sans préciser lesquels, partis ou personnes, mais n’en est-il pas ainsi ?) et qu’aux dernières élections, Écolo avait fait un bond alors que beaucoup de taxes dont les gens se plaignaient étaient justifiées par des considérations d’ordre écologique.

Un appel à la conscience démocratique et à une réflexion conséquente était-il déplacé dans ce débat où le jaune fluo le disputait au rouge vif ? Prétendre que Emmanuelle Praet ait donné une quelconque consigne de vote et « vilipendé l’action de partis spécifiques au moyen de généralités sans fondement » relève de la fantasmagorie. Elle serait d’ailleurs bien en peine de le faire : la plupart des partis politiques en Wallonie, à Bruxelles et en Flandre, adhèrent, peu ou prou, à l’écologisme, Écolo étant naturellement le parti emblématique de cette idéologie.

Et, l’écologisme a un coût : il n’était pas inutile de le rappeler ! Les propos de Madame Praet, si tant est qu’elle soit libérale, sont, sur ce point comme sur les autres, plus libéraux et éclairés que ceux de nombre de libéraux labellisés en tant que tels dont la voix a curieusement du mal à se faire entendre.

Polémiste (définition de L’Internaute) : « Personne qui possède un certain talent pour provoquer ou entretenir des controverses, généralement sur des sujets politiques ou économiques. Exemple : Voltaire était un célèbre polémiste qui contestait avec humour la religion et le pouvoir en place. » Ah ! C’est peut-être ça que l’on reproche au fond à Emmanuelle Praet : son manque d’humour. Ce dont les « caviars » et les « horions » de certains de ses ex-collègues « chroniqueurs » ne sont assurément pas dépourvus !

Pour, donc, en terminer sur une touche d’humour voltairien : et si le parti de Monsieur Francken offrait une place à Madame Praet sur sa liste électorale à Bruxelles lors des prochaines élections législatives belges en mai 2019 ?

Sur le web