Kenya : comment soigner la corruption compulsive ?

Ugandan anti-corruption sign credits futuratlasdotcom (CC BY 2.0)

Quelles mesures dissuasives pour freiner le fléau de la corruption au Kenya ?

Par James Shikwati
Un article de Libre Afrique

Ugandan anti-corruption sign credits futuratlasdotcom (CC BY 2.0)
Ugandan anti-corruption sign credits futuratlasdotcom (CC BY 2.0)

La directive obligeant les entreprises qui font des affaires avec le gouvernement kenyan à signer une charte de bonne conduite provoque l’effet inverse en favorisant la corruption. Elle ne fait que fragiliser plus encore l’environnement des affaires au Kenya. Comme les incitations conditionnent l’action humaine, la flambée des scandales de corruption et l’impunité grandissante autour de ces sombres affaires incitent à la mise en place de mesures dissuasives pour freiner le fléau.

La corruption prospère quand une société, du fait du manque de liberté, perd des opportunités. Dans le cas du Kenya, la plate-forme démocratique électorale limite les possibilités et les chances des individus d’accéder au pouvoir à moins qu’ils n’achètent l’affranchissement à ces règles. Cela incite les individus à amasser des richesses en vue d’acheter leur leadership pour accéder à une fonction élective. Cela sème les graines d’un cycle infernal de corruption.

Les pouvoirs illimités et discrétionnaires ajoutés à une culture ethnicisante reflétée populairement par l’expression « il est des nôtres », a contribué à l’émergence d’une « élite » politique décalée par rapport aux exigences de la compétition politique. Cela a créé une sorte d’« écosystème de corrompus », constitué de tous ceux qui bénéficient directement ou indirectement du pillage frénétique des caisses publiques. Bien évidemment, cet écosystème de corrompus investit massivement pour défendre le statu quo à tout prix. Un tel écosystème confond facilement les intérêts individuels et les intérêts nationaux. Il sera toujours biaisé dans le sens où il instrumentalisera toujours ce qui était à l’origine un intérêt national au profit de l’intérêt des chefs des partis politiques. La fonction publique devient tout simplement un tremplin pour l’appropriation et le pillage des ressources de l’État. Pour s’auto-entretenir lui-même, l’écosystème de corrompus travaille et œuvre à faire dévier l’attention des leaders de l’intérêt national vers leurs intérêts personnels de court terme.

La quête trop zélée des leaders pour assouvir leur appétit personnel plutôt que de développer les économies de leurs pays constitue le plus grand obstacle au développement en Afrique. Lorsque les dirigeants fondent la stabilité d’un pays sur leurs propres personnes au lieu de l’État de droit, ils exposent les populations à un avenir économique et sécuritaire imprévisibles. L’état de l’économie du Kenya témoigne d’une ère la corruption a déréglé les rouages de l’appareil judiciaire. Les lois sont en place pour apprivoiser les comportements humains indésirables mais hélas, la défense de la culture du « il est des nôtres » les dilue.

Si les ressources d’un pays ne servent qu’à la satisfaction de l’appétit insatiable des dirigeants, son économie ne peut se développer. Dans l’ouvrage de Lee Kuan Yew Du Tiers Monde à la postérité, il analyse les comportements déviants de dirigeants africains dans les années 1960. Dans le livre, un ministre africain se vante d’avoir imposé des taxes sur les chaussures importées afin de protéger la production de son usine de chaussures ; des présidents voyagent en utilisant des jets privés avec des frais spectaculaires, alors que leurs populations croupissent dans la pauvreté ; la victimisation facile des politiques par rapport aux anciens colonisateurs, la rhétorique au lieu de l’analyse concrète des faits sont des usages fréquents.

Une observation rapide du leadership africain aujourd’hui nous ramène au constat de Lee Kuan Yew en son temps. Le personnel des hôtels observe que les hauts fonctionnaires du Kenya et, par extension africains, se plaisent dans les hébergements de grand standing. Les rapports pointent tous du doigt la multiplication de produits et services surfacturés. Les hauts fonctionnaires des pays développés d’Europe et dernièrement la Chine fixent des plafonds stricts de dépenses sur les fonds publics à leurs hauts dignitaires quand ils sont en déplacement à l’étranger. L’ironie est que ce sont les pays pauvres, dépendants de l’aide de ces mêmes pays, qui optent pour les dépenses somptuaires et onéreuses contrairement à leurs donateurs.

Pour éliminer la corruption, des efforts délibérés doivent être déployés pour réduire les incitations à la poursuite des intérêts court-termistes qui poussent les gens à être corrompus. Les vrais leaders tirent leur énergie d’une vision à long terme nécessitant des actions bien précises dans le présent. Au Kenya et, par extension en Afrique, il faut réformer la manière dont les dirigeants sont sélectionnés et élus. Le processus électoral fondé sur les relations publiques est incompatible avec la corruption car tant qu’il existe quelque chose qui attise l’appétit des politiciens pour voler plus, ils « investiront » dans la machinerie des relations publiques. Les dirigeants doivent être sélectionnés en plusieurs étapes dans un système d’évaluation par les pairs à travers lequel chaque candidat doit gravir les échelons pour finalement décrocher le leadership. Permettre aux Kenyans de produire et de s’enrichir, leur donner des opportunités pour développer leurs talents, c’est au final leur donner la possibilité de réduire le fléau de la corruption.

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