Outre Fiac : Art Libre à la Fondation Taylor

Toujours inébranlable, malgré sa discrétion, la Fondation Taylor existe et siège au cœur de la « Nouvelle Athènes », quartier de Delacroix, Géricault, Gustave Moreau et de tant d’autres célébrités !

Par Aude de Kerros. 

Octobre ! La saison des arts s’ouvre ces jours-ci. Vous irez sans doute à la FIAC pour prendre la température de l’art global mainstream. Peut-être, après avoir subi ses discours moralisateurs, sa critique sociale institutionnelle, sa déconstruction essentialiste, et les recommandations de votre conseiller patrimonial et fiscal, aurez-vous envie de vous encanailler et découvrir le meilleur off que Paris réserve aux amateurs, aux amoureux de la liberté.

Mais où voir de la véritable création à Paris ?

 C’est le moment idéal de découvrir l’hôtel particulier de la Fondation Taylor qui abrite une spacieuse galerie et un atelier de peintre. Ces espaces sont aujourd’hui consacrés à l’exposition d’artistes choisis par le Conseil des artistes en charge de cette fondation plus que séculaire. Vous n’aurez pas le désagrément d’y rencontrer un seul fonctionnaire de la culture, ni expert financier, ni journaliste accrédité…  ici les critères sont : liberté, diversité, valeur intrinsèque de la forme et du sens.

Cette fondation qui n’a ni les qualités, ni les défauts de la Fondation Louis Vuitton, a le mérite d’être en soi « l’autre modèle » existant aujourd’hui. Elle a été créée par le fortuné, quoiqu’artiste, baron Taylor, en 1844. Cet homme de plume, tout particulièrement dramaturge, a une vision large. Il perçoit que l’autonomie des artistes est féconde mais fragile. Que si l’on met au centre de l’art la création libre plutôt que les idéologies où le mercantilisme, il faut aussi la protéger, et que la meilleure protection de la création réside en la solidarité des artistes eux-mêmes et de leurs amateurs.

Toujours inébranlable, malgré sa discrétion, la Fondation Taylor existe et siège au cœur de la « Nouvelle Athènes », quartier de Delacroix, Géricault, Gustave Moreau et de tant d’autres célébrités ! On y flâne et l’on y discute encore dans les cafés environnants de la Place Saint Georges.

Chaque exposition associe peintres, sculpteurs et graveurs et inclut dans ce choix un artiste étranger afin de le faire connaître… sinon Paris ne serait pas Paris.

Zeng Zhenwei : l’invité chinois 

Zeng Zhenwei appartient à la première génération d’artistes chinois ayant renoué avec la liberté de création au début des années 80. Il est aussi un des premiers à avoir quitté son pays pour se former aux enseignements des écoles d’art japonaises, qui n’ayant pas connu la rupture de la Révolution culturelle, enseignaient à la fois l’art traditionnel de la peinture à l’encre et la modernité du design.

Tout ce qu’il n’avait pu apprendre en Chine, à cette époque-là, lui était enfin accessible !  Il y a découvert en même temps la dimension spirituelle de l’art et la nécessité d’améliorer l’environnement des hommes. Au Japon, il doit d’avoir été initié à un « design » au sens fort du terme : jamais seulement utilitaire et formaliste, toujours lié à l’art et au sens. Faire un design urbain humaniste devint son ambition et le ressort de sa démarche créatrice. Il eut alors le désir ardent de revenir travailler dans sa ville natale, Canton, en pleine métamorphose.

Une ville sans sculptures est inconcevable, il se mit à l’œuvre ! Son souci fut de ne jamais séparer – sa création d’artiste – son travail d’entrepreneur d’une société de design urbain – de professeur à l’Université. Ici entre les murs de la Fondation Taylor on ne verra bien sûr que des petits formats d’une œuvre essentiellement monumentale.

En parcourant Canton on découvre quelques œuvres de Zeng Zhenwei dont style, matière et forme s’accordent naturellement avec cette ville tropicale, large, aérée, aux nombreux gratte-ciels, tous différents, que l’on voit surgir comme des pousses, des bourgeons géants de mille espèces. Cette ville debout semble surgir d’une luxuriante forêt vierge qui court au pied des immeubles, tel un fleuve végétal de feuilles et de fleurs. Les sculptures de Zeng Zhenwei relèvent le défi de se mesurer au gigantisme de l’architecture et à la prolifération végétale. Proportions et harmonie sont là… leurs formes sculpturales jaillissent des parterres de fleurs, semblent propager l’élan vital que l’on ressent partout.  Canton se veut belle, les créations nouvelles lui redonnent, jour après jour, son identité millénaire de ville ouverte sur le monde, commerçante, industrieuse, raffinée, amie des arts.  

À Paris, voir l’œuvre d’un artiste chinois suscite une curiosité. On s’interroge… comment crée-t-il ? Qu’est-ce qui l’anime ?

C’est en poussant la porte de son lieu de travail que l’on découvre, presque par inadvertance, la clef du mystère. Au rez-de-chaussée on entre dans les bureaux bruissant d’activité de son entreprise de design, on grimpe les marches pour accéder à un premier étage plus calme, on y voit la bibliothèque du professeur, son bureau. Plus haut, on accède à l’atelier du sculpteur. Au dernier étage enfin, on découvre un lieu silencieux et reclus : un ermitage avec une table, des pinceaux, de l’encre, des rouleaux de papier… l’alcôve où la pensée et la main s’épousent, la source de l’œuvre !  Et l’on comprend ainsi que l’art cultivé et intime de la calligraphie pratiquée par un lettré, nourrit aujourd’hui le design urbain aux dures exigences de la ville futuriste de Canton.

Zeng Zhenwei est un artiste du geste dont les formes naissent d’abord sous le pinceau. L’encre et le papier donnent la première matière aux fulgurances de son âme. Les métamorphoses qui suivent sont une alchimie particulière aux sculpteurs. Ils connaissent les mille chemins qui mènent à la troisième dimension. Le vitalisme de sa sculpture prend des formes très diverses, irradiantes, rayonnantes, fluides ou de rhizome. Tout cela fait une œuvre qui ne peut se classer ni dans abstraction, concept ou   figuration… les forces contraires sont après tout faites pour s’aimer et faire des enfants, tous singuliers ! Zeng Zhenwei a choisi un art de célébration plutôt que de dérision.

Si le visiteur de la Fondation veut aller au bout de cette escapade Outre Fiac, il lui reste à trouver l’escalier caché au fond de l’enfilade des salles d’exposition pour grimper à l’Atelier du baron Taylor. L’amateur y découvrira d’autres talents encore.