Prix unique du livre : l’effet boomerang

La polémique actuelle sur la sélection d’un livre auto-édité pour le prix Renaudot est l’illustration de l’arroseur arrosé ou l’absurdité de la loi sur le prix unique du livre qui pénalise les auteurs, les libraires et même l’Etat !

Par Bertrand Joubeber.

Avant de commencer, je précise que ma connaissance du secteur du livre en France provient d’abord de mes anciennes fonctions professionnelles chez un distributeur de livres numériques qui m’a permis de côtoyer de nombreux éditeurs.

Par ailleurs, je suis aussi l’auteur d’un livre auto-édité sur Amazon qui me permet d’aborder ce sujet en connaissance de cause et de partager cette expérience ici. Je précise que ce livre, qui jouit d’un certain succès (plus de 2 000 exemplaires vendus à ce jour contre, en moyenne, autour de 500 exemplaires pour un livre en France), a été publié en version numérique mais aussi papier (broché) grâce à l’option offerte par Amazon de l’impression dite à la demande.

L’intérêt de l’auto-édition

Rappelons ici l’intérêt de l’auto-édition pour un auteur : outre la rapidité de publication et l’absence de censure concernant la publication par les éditeurs (plusieurs best-sellers comme Cinquante nuances de gris n’auraient jamais vu le jour), l’auto-édition permet une rémunération plus élevée (ou plutôt décente, minimale) pour les auteurs.

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À titre d’exemple, mon livre broché auto-édité sur Amazon au prix de 9,99 € TTC me rapporte, après déductions de tous les frais (taxes, impression, commercialisation, livraison, etc…) 2,37 € avant impôts (soit 23% du prix de vente TTC). Le même livre en format numérique vendu 6,99 € TTC me rapporte 4,21 € avant impôts (soit 60% du prix de vente TTC).

Le même livre broché édité par un éditeur et vendu au même prix public de 9,99 € TTC m’aurait rapporté entre 0,60 € et 0,99 € avant impôts (selon la négociation avec l’éditeur) ! On comprend ici tout l’intérêt financier de l’auto-édition pour un auteur : le rapport varie de 2,39 à 3,95 entre l’édition classique et l’auto-édition !

Hypocrisie des libraires

La polémique actuelle sur la sélection d’un livre auto-édité sur Amazon pour le prix Renaudot est à la fois parfaitement compréhensible et terriblement hypocrite de la part des libraires. Elle est l’illustration parfaite de l’absurdité totale de lois voulant réglementer la vie économique de l’édition.

Il est d’abord parfaitement compréhensible de la part des libraires de s’offusquer d’être obligés de se fournir auprès d’Amazon pour proposer à la vente un livre auto-édité. Amazon ne proposant pas de réduction tarifaire pour les professionnels de manière générale, et donc a fortiori pour les libraires, cela oblige les libraires à commander le livre sur Amazon, comme n’importe quel particulier. Il semble d’ailleurs que cette pratique semble plus répandue qu’on ne le croit.

Ne bénéficiant pas de conditions commerciales particulières et la loi sur le prix unique s’appliquant en France, les libraires sont donc contraints de vendre un livre auto-édité sur Amazon au prix public décidé par l’auteur (ce n’est pas Amazon qui fixe le prix, mais bien l’auteur) ; donc, sans aucune marge, sans aucun bénéfice !

C’est la raison pour laquelle les libraires ne proposent pas de livres auto-édités sur Amazon en librairie ! On comprend donc leur colère de voir la présence de « Bande de Français » de Marco Koskas, un livre auto-édité sur Amazon, dans la sélection du Renaudot. Ce livre, en étant sélectionné et peut-être récompensé par le jury Renaudot, risque de rencontrer un succès et une demande de la part de leurs clients qui les obligeraient à commander le livre chez le grand Satan Amazon... sans rien gagner !

Effet boomerang

Cette colère est néanmoins totalement hypocrite et résulte de “l’effet boomerang” de la loi sur le prix unique du livre. Les libraires sont ici victimes d’une loi commerciale liberticide (qu’on nomme en France sous le noble vocable de “régulation”) qu’ils ont contribué à défendre et réussi à faire voter. Appuyé par tout le secteur de l’édition aidée, de la presse subventionnée et des politiques socialistes français, notre ancien ministre Jack Lang a imposé en 1981 le “prix unique du livre” en France.

Rappelons que cette loi avait pour objet de protéger les libraires de la concurrence des super/hypermarchés. À l’époque, cette loi visait à interdire la vente à bas prix de livres en imposant un prix unique du livre (ou plutôt un « rabais » maximal de 5% que la plupart des commerçants appliquent).

Il est croustillant de voir aujourd’hui les libraires se désoler de ne pas gagner d’argent sur les livres auto-édités par Amazon puisqu’ils n’ont pas le droit d’appliquer une marge supplémentaire pour la commercialisation en librairie ; car leurs pleurnicheries d’enfants gâtés par les politiques revient bien à cette impossibilité de vendre les livres plus chers !

Libérer les prix

Pourquoi d’ailleurs ne pourrait-il pas en être ainsi ? C’est bien ce qui se passe pour la plupart des produits et services ! Le prix d’une bouteille d’eau, par exemple, est bien différent selon le canal de distribution. Les consommateurs l’acceptent bien, et personne n’y trouve rien d’anormal.

De la même manière, je suis certain que les consommateurs accepteraient volontiers que les libraires appliquent un prix plus élevé pour les livres que ceux que l’on trouve sur Internet. Leurs proximité, convivialité, capacité de sélection et proposition seraient très certainement reconnues et acceptées par les consommateurs à travers des prix plus élevés que sur Amazon !

C’est bien le cas aujourd’hui d’ailleurs pour la très grande majorité des produits qui, bien qu’étant plus chers que sur Internet, sont majoritairement achetés dans le commerce physique (le commerce en ligne ne représente encore que 5% à 10% des achats tous produits confondus).

Tout le monde y gagnerait ! Bien évidemment les libraires en ayant la possibilité de commercialiser des livres auto-édités avec une marge leur permettant de gagner leur vie, mais aussi les auteurs. Car il faut savoir qu’aujourd’hui un auteur non distribué dans les librairies (toutes librairies confondues, y compris donc les surfaces spécialisées – de type Cultura, Fnac, etc. – mais aussi les hypermarchés), perd entre 70% et 80% de lectorat potentiel !

Tout le monde gagne à l’autoédition

En commercialisant leurs livres auto-édités sur Amazon auprès des libraires, les auteurs multiplieraient donc leurs ventes, tout en conservant une rémunération “décente”. Même l’État y gagnerait en percevant un montant de TVA plus élevé grâce à un volume de ventes plus important !

Sans que cela ne nuise d’ailleurs aux éditeurs classiques qui, aujourd’hui, ne profitent pas de l’auto-édition d’Amazon. Et qui, au contraire, pourraient voir d’un bon oeil le développement de leur principal circuit de distribution induit par ce surcroît d’activité lié aux ventes de livres auto-édités.

Sauf si, comme souvent en France, ceux-ci y voient une concurrence nouvelle pour eux et s’attachent à empêcher cette évolution législative utile et juste. On ne peut malheureusement évacuer ce risque de la part d’un secteur à la fois protégé et qui vit de nombreuses subventions publiques injustifiées et injustifiables.

Je suis bien évidemment sceptique sur la possibilité d’abroger cette loi absurde du prix unique du livre en France, connaissant le biais idéologique socialiste de nos politiques (de droite comme de gauche). Le plus probable est que cette polémique amène un nouvel interventionnisme de l’État, poussé par les lobbys des libraires et des éditeurs, pour obliger Amazon à accorder une remise commerciale aux libraires.

Le prix unique et ses perdants

Ainsi, selon cette approche interventionniste nouvelle, tout serait bien dans le meilleur des mondes : on aurait un double effet positif à travers un prix unique du livre toujours en vigueur (car, tout le monde l’admet, c’est quand même une loi géniale qui ne saurait être remise en cause, ni même discutée) et une rémunération “décente” des libraires leur permettant de vivre de leur métier ! Bref, la rhétorique nauséabonde et moralisatrice qu’on nous livre à longueur de journée.

Les grands perdants seraient soit Amazon (vous savez cette horrible boîte qui crée des milliers d’emplois en France), soit les auteurs (punis d’avoir préféré l’auto-édition avec le Satan Amazon), soit les deux. Et qu’importe, encore une fois, que la liberté économique soit bafouée puisqu’elle affectera les affreux auteurs ne voulant pas passer par la censure des bienheureux éditeurs dont l’État s’assure les services et l’obéissance à travers les subventions.

Pour en rajouter sur le croustillant (pour ne pas dire le pitoyable) des lois régissant le commerce de livres en France, il ne faut pas oublier que les libraires sont aujourd’hui, dans la pratique, plutôt empêchés de commercialiser un livre auto-édité sur Amazon, pour la simple raison que le coût d’achat de celui-ci pour un libraire (dans le cas d’une commande simple) est supérieur à son prix de vente public.

La loi anti-amazon inefficace

Et cela, en raison de la loi anti-Amazon de 2014 interdisant l’envoi par Amazon des livres sans frais de port (une loi encore une fois défendue sans aucun doute par le monde de l’édition). Comme cette loi a été superbement conçue, Amazon s’est fait fort de la contourner partiellement en facturant 0,01 € de frais de port pour l’envoi d’un livre (le législateur n’y avait même pas pensé !).

Un libraire qui veut répondre à la demande d’un client d’acheter un livre auto-édité sur Amazon sera donc obligé de vendre le livre à perte… ce qui est, là aussi, interdit par la loi ! Sans compter les coûts indirects liés au temps passé à la commande sur Amazon, la réception et la mise en rayon du livre ! Et sur le risque de perte plus élevée encore lié à l’impossibilité (après un certain temps) de retourner les invendus à Amazon.

En raison encore une fois de lois aussi absurdes qu’inefficaces, les libraires ne peuvent pas faire leur métier : répondre aux demandes légitimes de leurs clients, à savoir proposer un accès large à l’offre de livres publiés en France ! Plus occupés à chercher à bloquer les innovations et la concurrence, ils en viennent à ne plus pouvoir répondre aux besoins de leur clientèle.

Le plus effrayant est qu’ils en sont les premiers responsables au travers de leurs gros et lourds lobbying qu’ils ont effectué pour se protéger des grandes surfaces (dans les années 80) et d’Amazon (dans les années 2000). C’est l’histoire, au final, de l’arroseur arrosé. Leurs pleurnicheries sont indécentes.