La libéralisation du secteur de l’édition, enfin

Marco Koskas a brisé un tabou en présentant son livre auto-édité pour le prix Renaudot. Aujourd’hui, la libéralisation du secteur de l’édition garantit une vraie liberté de parole et de pensée. Témoignage.

Par Natasa Jevtovic.

Autrefois, un écrivain inconnu devait soumettre un manuscrit dactylographié à une maison d’édition spécialisée dans son domaine puis attendre environ deux mois pour savoir s’il était retenu. Un écrivain confirmé ayant le contact privilégié avec son éditeur pouvait écrire sur commande et recevoir des avances sur les commissions. Lorsqu’un manuscrit était refusé, il devait avoir fourni une enveloppe timbrée ou venir le récupérer, autrement il était détruit. Aucun professionnel n’acceptait des textes envoyés sous forme électronique. Il fallait toujours imprimer et attendre qu’ils soient examinés par le comité de lecture.

Au début des années 2000, une première maison d’édition numérique a vu le jour en France : l’éditeur Manuscrit, qui publiait à la fois des livres électroniques et en format papier, en faisant les impressions à la demande.

L’édition du monde d’avant

En 2008, j’ai écrit mon premier roman intitulé Comment acheter un appartement avec le SMIC et Manuscrit l’a accepté pour publication sur son site. J’ai dû soumettre le texte à un comité de lecture et patienter deux mois pour recevoir la réponse.

Une fois le manuscrit approuvé, mon premier livre a été publié et mis en vente au prix de 19,90 € pour la version papier et de 7,90 € pour la version électronique. Je devais recevoir un pourcentage entre 10% et 25% sur les ventes réalisées, qui n’étaient pas impressionnantes puisque je devais m’occuper seule de la promotion et la publicité.

Pire encore, il fallait atteindre un seuil annuel avant de toucher les royalties. Manuscrit n’était qu’une plateforme de référencement et d’impression des livres qui n’assurait même pas la correction, mais qui vous imposait l’abandon de vos droits d’auteur ; mon livre ne s’est pas beaucoup vendu et je n’ai jamais été rémunérée.

S’éditer sur Amazon

En consultant les forums d’écrivains, j’ai appris que beaucoup d’éditeurs ne fournissent pas les comptes annuels et ne paient pas les royalties aux écrivains. J’ai alors décidé de rompre mon contrat avec Manuscrit et de publier mes livres en autoédition sur Amazon, qui versait aux auteurs 70% du prix des ventes pour les exemplaires imprimés et encore davantage pour les livres électroniques.

Sur Amazon, vous réalisez très facilement la mise en page et le design de votre couverture, puis vous pouvez moduler les prix en prévision des soldes ; et le plus important, si vous devez faire la correction et la promotion de votre ouvrage tout seul, au moins, vous garderez vos droits d’auteur.

À part Amazon, il existe un certain nombre de sites d’autoédition comme Smashwords, Lulu, Draft2Digital ou encore BookBaby. Smahswords et Draft2Digital ne publient que des livres électroniques, tandis que Lulu et Amazon publient aussi les versions papier. Pour le moment, Amazon publie en huit langues sur huit marchés différents, alors que Smashwords, Draft2Digital et Lulu publient dans toutes les langues, même en hindi ou en arabe. Très probablement, Amazon se mettra à niveau, car il est le leader mondial d’autoédition.

Libération par les nouvelles technologies

Lorsque J.K. Rowling a écrit le premier volume d’Harry Potter, elle a contacté une dizaine d’éditeurs classiques qui ont tous refusé son manuscrit, qui a failli tomber aux oubliettes. Un autre livre qui a connu le succès à la fois éditorial et cinématographique a également débuté en autoédition, Cinquante nuances de gris.

Les nouvelles technologies au service de l’autoédition permettent aux auteurs méconnus de publier leurs œuvres, même lorsqu’il s’agit de livres destinés à un public restreint ou réservés aux spécialistes. Désormais, il n’existe plus de frein pour publier la grammaire d’une langue rare ou l’étude économique de petits États insulaires.

Alors j’ai résilié mes contrats d’édition et récupéré mes droits d’auteur. J’ai apporté quelques corrections au texte, choisi une belle photo de couverture – un immeuble haussmannien décoré avec des pots de fleurs – puis la couleur et la taille des caractères pour le titre. J’ai rempli le questionnaire fiscal pour être exonérée de taxes aux États-Unis, fourni mon numéro fiscal français et mon numéro de compte pour recevoir ma rémunération.

Publication en 24 heures

En seulement vingt-quatre heures, le livre a été publié sur le site d’Amazon France. En quarante-huit heures, il était sur les autres sites partenaires : aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne, en Espagne, en Italie, au Japon. J’ai fixé le prix en fonction de son prix de marché en France, mais je peux le modifier à tout moment si je décide de le solder. Chez Amazon, vous recevrez toujours vos virements en euros, même lorsque votre livre est vendu dans un pays hors zone euro. Les autres sites d’autoédition paient les auteurs à travers PayPal, grâce auquel il est possible de recevoir vos rémunérations en différentes devises.

J’ai également publié un livre sur la gestion de copropriété, refusé par des éditeurs traditionnels car trop juridique, et pourtant le premier que j’ai vendu sur internet. J’ai même organisé quelques soirées littéraires dans mon quartier pour promouvoir mes livres. Le propriétaire d’une librairie, petit éditeur et communiste convaincu, a été sincèrement outré en apprenant ma décision de publier mes livres sur Amazon :

Vous avez mis au chômage non seulement l’éditeur, mais aussi le graphiste qui aurait pu réaliser votre couverture, le correcteur qui aurait pu corriger votre texte, ainsi que tout un tas de gens qui travaillent dans l’industrie du livre !

Dubitatif, il s’est mis à feuilleter mon livre pour tenter de trouver une erreur d’orthographe. Je lui ai expliqué qu’historiquement l’autoédition était un acte de défiance envers les autorités, ainsi que l’un des moyens de résistance à l’oppression et de contournement de la censure. Aujourd’hui, la libéralisation du secteur de l’édition garantit une vraie liberté de parole et de pensée. En le voyant hésiter, je lui ai proposé une commission de 30% par livre vendu et il a accepté de les exposer dans sa vitrine.

Alors que je discutais encore avec lui, un client est entré pour acheter un certain livre ; il lui a dit de repasser, le titre en question étant en rupture de stock.

Et là, mon regard s’est arrêté sur son écran : j’ai vu qu’il le commandait sur Amazon.