La mesure génétique de l’intelligence est-elle pertinente ?

Trouver des gènes associés aux variations normales de l’intelligence est difficile et demande des investigations plus poussées

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

La mesure génétique de l’intelligence est-elle pertinente ?

Publié le 21 juillet 2018
- A +

Par Amandine Bery.
Un article de The Conversation

S’il est une question brûlante, âprement débattue dans le milieu scientifique comme dans le grand public, c’est bien celle relative à l’héritabilité de l’intelligence. Mais de quoi parle-t-on, précisément ?

Tout d’abord, définissons l’intelligence. Selon le psychologue anglais, Charles Spearman, la « capacité cognitive générale » ou intelligence générale (appelée « g ») inclue les intelligences logico-mathématiques, émotionnelles, sociales et artistiques. Cette capacité est un indicateur prédicateur de la santé, et du statut éducatif et professionnel des individus.

Un exemple d’un type d’élément de test de QI, sur le modèle des éléments des matrices progressives de Raven.
Life of Riley/Wikipedia, CC BY-SA

Comment la mesure-t-on ? L’intelligence est évaluée à partir d’une batterie de tests de quotient intellectuel (QI) sensés rendre compte de ces différents aspects. C’est ce QI qui va à être utilisé dans les tests génétiques afin de mesurer la contribution génétique décisive à l’intelligence.

Et pourtant, à ce jour, aucun gène n’a été formellement associé au QI, relève le généticien Pierre Roubertoux. Comment comprendre ce paradoxe ?

Héritabilité

Pour progresser dans notre explication, penchons-nous sur le concept d’héritabilité. Selon Thomas J. Bouchard Jr, professeur émérite de psychologie et directeur du Minnesota Center for Twin and Adoption Research à l’université du Minnesota, un comportement est héritable si des facteurs génétiques (par exemple, gènes et régulateurs de l’expression des gènes) expliquent pourquoi ce comportement diffère selon les individus d’une population donnée.

Si l’on détecte que ce comportement est majoritairement partagé par des individus apparentés, on peut postuler un effet des gènes. Dans le cas de l’intelligence générale, mesurable chez ces personnes, cela suggère que des facteurs génétiques interviennent pour déterminer « g », et donc qu’elle est héritable.

Cette héritabilité a aussi été montrée chez de nombreuses espèces d’animaux, où la relation entre la taille du cerveau et de l’intelligence est également discutée. Même si le psychologue de l’université du Minnesota Thomas J. Bouchard Jr relève que la taille du cerveau ne suffit pas uniquement à expliquer l’intelligence, il rapporte dans son article publié dans Behavior Genetics des travaux montrant que le niveau d’innovation était positivement corrélé avec la taille relative entre deux régions associées dans le cerveau chez les oiseaux et les primates. Ainsi il n’exclut pas l’hypothèse de l’existence d’une intelligence générale, qui aurait évolué avec la complexité du cerveau. L’humain ayant le cerveau le plus complexe du monde vivant, on comprend dès lors pourquoi les modèles de génétique quantitative qui réunissent plusieurs caractères reflètent mieux l’intelligence que d’autres tests.

Tests génétiques

Intéressons-nous maintenant aux tests génétiques. En général, il s’agit de comparer l’ADN de deux populations, l’une saine, l’autre malade, si l’on recherche précisément les causes génétiques d’une maladie. Précision importante : cette technique n’identifie pas les gènes impliqués dans la maladie, mais seulement les variantes génétiques associées à un risque élevé de tomber malade. Ce travail sur les variants revient à chercher un ou des nucléotides (A, T, C, G) différents entre 2 individus, l’un en bonne santé et l’autre non, dans une position donnée de l’ADN.

Dans le cas de l’intelligence, les premiers tests génétiques ont comparé deux populations bien particulières. Il ne s’agissait pas de malades, mais d’un groupe de personnes adoptées d’une part, d’un groupe de vrais jumeaux d’autre part. Les deux ont répondu à des tests de QI. Les résultats, rapportés par Robert Plomin et Ian Deary du King’s College de Londres ont montré une excellente corrélation chez les jumeaux, mais moins bonne chez les enfants adoptés vivant dans la même famille : autrement dit, l’intelligence mesurable était surtout partagée par des personnes génétiquement proches. Mais ces premières études n’ont identifié aucun gène de l’intelligence.

Aujourd’hui avec le développement de nouveaux outils génétiques, l’analyse de l’ADN d’individus non apparentés a permis d’associer un variant d’un gène au phénotype correspondant (tel que le niveau d’intelligence). Ces outils ont l’avantage de prendre en compte le gène lui-même plutôt que des gènes communs à deux populations, et de comparer des centaines d’individus non apparentés plutôt que deux populations d’individus apparentés (par exemple, vrais contre faux jumeaux).

Analyse d’image des fragments d’ADN obtenus sous lumière ultra-violette après électrophorèse.
Jean Weber/INRA/Flickr, CC BY

Ainsi l’équipe de D. Posthuma à l’Université libre d’Amsterdam a identifié des variants sur quarante gènes impliqués dans des fonctions cérébrales et des troubles psychiatriques, confirmant que les mêmes facteurs génétiques ont des variations influençant à la fois les pathologies de l’intelligence et l’intelligence normale. Toutefois D. Posthuma et d’autres spécialistes notent que ces pathologies impliquent tant de gènes (environ 300) qu’il serait prématuré de faire un lien direct entre gène et phénotype.

Récemment, une autre approche a combiné l’analyse de l’ADN et des images par résonance magnétique IRM du cerveau d’adolescents ayant passé des tests de QI. Les travaux de Sylviane Desrivières de l’Institut de Psychiatrie au King’s College de Londres ont permis d’identifier des variants sur le gène dit Nptn, essentiel à la communication entre les neurones. Les résultats de cette étude ont montré que les candidats, qui réussissaient moins bien aux tests de QI, avaient un variant génétique particulier et des couches du cerveau plus fines. Néanmoins, S. Desrivières ne conclut pas pour autant que Nptn est le « gène de l’intelligence ». Il expliquerait seulement en partie les différences dans les capacités intellectuelles des humains.

C’est ici le moment de souligner que les facteurs environnementaux et sociaux, non pris en compte dans les tests génétiques, influencent considérablement l’intelligence. Robert Plomin et Ian Deary du King’s College de Londres ont par exemple montré que l’héritabilité de l’intelligence augmente significativement depuis l’enfance jusque chez le jeune adulte, confirmant l’influence décisive de l’environnement et l’évolution du niveau d’intelligence avec les expériences acquises au cours de notre vie.

Gènes et environnement

Dans un article publié dans The Conversation le neurobiologiste Boris Chaumette explicite le lien entre intelligence et interaction entre gènes et environnement, en se fondant sur l’étude de pathologies du déficit intellectuel résultant d’une perturbation de l’ADN. Dans le cas du syndrome FOXG1, trouble psychiatrique du spectre de l’autisme, l’influence forte de facteurs environnementaux est suspectée comme pour d’autres pathologies de l’intelligence.

Les patients souffrant de déficits intellectuels et du développement portent une mutation entraînant la perte de fonction du gène FOXG1. Nous avons noté que la même mutation se retrouvait chez des patients avec des phénotypes différents, suggérant ainsi l’influence de facteurs extérieurs dans notre environnement capables de modifier l’expression des gènes sans causer de mutation.

The ConversationEn identifiant des variants de gènes, les tests génétiques sont particulièrement pertinents pour améliorer la compréhension des pathologies de déficiences intellectuelles. Par contre, on l’aura compris, trouver des gènes associés aux variations normales de l’intelligence est difficile et demande des investigations plus poussées encore.

Amandine Bery, Neurobiologiste, post doctorante en neurosciences, Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Voir les commentaires (6)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (6)
  • Déjà quand l’article inclue ce qui est émotionnel dans l’intelligence ca donne envie d’arrêter de lire directement..
    Bien que les émotions soient surement utiles pour les humains, elle sont opposées à l’intelligence….

    • Beaucoup à apprendre encore! Il faut lire Damasio, neurologue américain qui explique bien les tenants et les aboutissants des émotions (émotion = mouvement vers l’extérieur, hors de…). Les neurosciences prennent les émotions pour l’ensemble modifications apportées au système nerveux mais aussi somatique survenant après des stimulations, réponses neuronales et systèmes d’analyses dans le tronc cérébral et les différents lobes cérébraux. Vous ne parlez probablement pas de la même chose.

      • Effectivement je ne connais pas cette définition, mais en psychométrie on utilise plutôt une définition plus standard, je doute fortement que l’auteur ait voulu utilisé la définition que vous donnez, mais je peux me tromper évidemment.

        • Il me semble d’ailleurs qu’il ya une faible corrélation entre le QI et Le QE.

          • L’objet connu le plus complexe de l’Univers pour 1,3-1,5 kgs en moyenne! Nous avons fini par prendre conscience des milliards d’informations par secondes qui sont transmises à partir de nos 5 sens, remontent le long de nos nerfs puis faisceaux médullaires (dont relais réflexes et systèmes de gestions sympathiques et parasympathiques) jusqu’aux régions d’intégration du tronc cérébral (zone où chaque niveau correspond d’ailleurs à des niveaux de vigilance et de conscience différents), du cerveau « reptilien » qui vont déjà être capables de générer des réactions émotionnelles réflexes, puis vers les régions du cortex cérébral pour des réactions émotionnelles plus complexes et intriquées. L’évolution s’est faite ensuite vers des systèmes neuronaux de plus en plus complexes et plus analytiques. Les émotions sont donc la réponse à ce flux d’informations, l’expérience de ces situations les renforçant ou les modulant (Damasio cite des expériences de jeu de cartes où seul le testeur connait la règle et où les patients finissent par jouer correctement par rapport à leurs émotions et impressions). Les deux systèmes sont de toute manière totalement dépendants (même si l’un paraît être plutôt la phase consciente, l’autre l’inconsciente).

  • C’est ridicule! L’intelligence n’est pas héritable. On connaît tous des enfants idiots de parents intelligents.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Ce vendredi 7 janvier 2022 marque le coup d'une grande première mondiale : le cœur d'un porc génétiquement modifié a été greffé sur un patient âgé de 57 ans. L'intervention chirurgicale a duré plusieurs heures. L'école de médecine de l'université du Maryland explique dans un communiqué que l'opération aura permis de montrer que le cœur d'un animal pouvait continuer à fonctionner à l'intérieur d'un humain sans rejet immédiat. Il s'agit d'une avancée de taille pour le monde de la santé.

David Bennett était trop malade pour être éligible ... Poursuivre la lecture

Par Jean-Laurent Casanova. Un article de The Conversation.

On sait aujourd’hui que l’âge est le facteur de risque principal de développer une forme grave de Covid-19, nécessitant une admission en réanimation. Mais pourquoi ? Le Pr Jean-Laurent Casanova a codirigé des travaux visant à répondre à cette question, dans le cadre d’une collaboration internationale impliquant le Laboratoire de génétique humaine des maladies infectieuses (Université de Paris/Inserm). Il nous présente ses résultats.

The Conversation : Pouvez-vous nous ra... Poursuivre la lecture

génétique
0
Sauvegarder cet article

Par Bernard Perbal.

La démocratisation des concepts de nutrigénomique, nutrigénétique et nutricosmétique a bouleversé la perception de la santé et de la beauté par le consommateur. La révolution cosmétogénétique qui est en marche et qui s’inscrit dans la résilience, l’inclusivité, la durabilité, la précision et l’équité souhaitées par les industries cosmétologiques, en sera le point d’orgue.

Beauté et société

Initialement associée à un ensemble de qualités procurant du plaisir aux sens, la beauté joue un rôle social fondamental ... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles