Les demandeurs d’asile ne sont pas un fardeau pour l’Union européenne

La migration internationale est la source d’épineux problèmes diplomatiques en Europe. Ces derniers seraient en partie allégés si l’on parvenait à se débarrasser des idées reçues assimilant migrants et fardeau économique.

Par Ekrame Boubtane,Dramane Coulibaly et Hippolyte d’Albis.
Un article de The Conversation

Alors que depuis 2015, les arrivées de demandeurs d’asile en Europe ont diminué, les tensions diplomatiques autour de la question des migrants n’ont fait que croître entre les vingt-huit États membres. L’asile est assimilé à un « fardeau » que les plus généreux appellent à « répartir » et dont les autres souhaitent se « débarrasser ».

Les demandeurs d’asile sont-ils une charge économique pour les pays d’accueil ? Pour répondre à cette question, nous avons examiné les implications des flux migratoires sur les performances économiques et sur les finances publiques de quinze pays d’Europe de l’Ouest entre 1985 et 2015.

Premier enjeu : la méthodologie

Le premier enjeu dans l’étude des effets de la migration sur les finances publiques est méthodologique. En effet, cette question, évidemment macroéconomique, est plus souvent abordée sous un angle comptable.

Suite à l’article fondateur de Francine D. Blau, « The Use of Transfer Payments by Immigrants », paru en 1984, de nombreuses études ont évalué les coûts et les bénéfices engendrés par les personnes immigrées et les ont comparés à ceux de la population native du pays d’accueil.

Ces travaux se basent sur des enquêtes microéconomiques ou des sources administratives pour déterminer des moyennes individuelles, qu’elles agrègent ensuite afin d’évaluer les contributions respectives de chaque population au solde des finances publiques.

Ces évaluations sont fortement dépendantes de la qualité des sources de données employées. Or, malheureusement, elles reposent très souvent sur des enquêtes dont l’objet initial n’est pas d’évaluer la situation économique des personnes immigrées. Par ailleurs, il n’est pas possible de comparer les évaluations obtenues à partir de ces enquêtes avec un agrégat des comptes nationaux, étant donné que ces derniers ne sont pas décomposés en fonction de l’origine des habitants.

Autre point peut-être encore plus problématique, ces analyses coût-bénéfice ignorent les interactions entre les variables économiques. Elles font donc fi des conséquences globales que peuvent avoir les personnes immigrées sur la situation économique du reste de la population (comme, par exemple, les retombées budgétaires indirectes résultant de l’impact global de l’immigration sur l’économie).

Démêler les causes des conséquences

Le second enjeu, qui est présent dans la littérature scientifique en économie de la migration, est d’établir les effets des flux migratoires eux-mêmes sur les économies d’accueil. Les interactions entre la situation économique ou budgétaire du pays d’accueil et les flux migratoires sont en effet potentiellement bidirectionnelles : les dépenses publiques, par exemple, sont susceptibles d’augmenter avec les flux migratoires mais également d’accroître ces flux.

Habituellement en économie, les relations de cause à effet sont postulées a priori par la théorie, puis l’économétrie (discipline qui applique les méthodes de la statistique aux problèmes de l’économie) fournit les estimations de ces relations et corrige les problèmes qui se posent lors des estimations.

Toutefois, le cas de l’économie de l’immigration est particulier : il n’existe pas de théorie dominante permettant de postuler a priori une relation entre les variables économiques du pays d’accueil et l’immigration. Les études qui examinent les effets de l’immigration sur les salaires, par exemple, utilisent dans l’estimation un instrument, c’est-à-dire une variable corrélée avec l’immigration mais non influencée par les salaires et les autres variables pouvant les affecter.

Généralement, ces instruments sont des flux migratoires du passé. Mais leur choix
est délicat. En effet, Clemens et Hunt ont montré que, selon l’instrument employé, l’interprétation des effets de la migration sur les salaires peut différer. En d’autres termes, même si deux instruments sont dotés de propriétés statistiques justes, l’interprétation finale peut différer.

Dans nos travaux, nous avons fait le choix de suivre l’approche de Sims (1980) qui propose une modélisation alternative avec peu de contraintes sur les données. Cette approche a l’avantage de prendre en compte les interactions entre les variables et d’analyser ces relations causales. L’idée est d’évaluer la réponse d’une économie à des « chocs » qui augmentent les flux migratoires, qui sont compris ici comme des évènements externes à l’économie considérée, mais qui influencent les migrations internationales. Les conflits en Afrique et en Asie qui se sont traduits par une augmentation des flux migratoires en Europe sont des exemples de chocs exogènes.

L’augmentation du flux de migrants est positive pour l’économie européenne

Albis H., Boubtane E., Coulibaly D.

Dans notre article, nous avons examiné les implications des flux migratoires sur les performances économiques et sur les finances publiques de quinze pays d’Europe de l’Ouest : l’Autriche, la Belgique, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, l’Irlande, l’Islande, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, l’Espagne, la Suède, le Portugal et le Royaume-Uni. Entre 1985 et 2015, ces pays ont enregistré près de 10,5 millions de demandes d’asile, soit environ 350 000 demandes par an. Les flux les plus importants sont celui des années 1990 et celui de 2015, engendrés respectivement par les guerres dans les Balkans et en Syrie.

Deux types de flux migratoires ont été considérés : celui des demandeurs d’asile (qui ont déposé une demande afin d’obtenir la protection humanitaire du pays d’accueil et ont le droit d’y résider légalement le temps de l’instruction de leur demande) et celui des migrants permanents (qui recouvre tous les types de migrants : ceux qui bénéficient de la libre circulation et ceux qui ont le droit de résider légalement dans le pays d’accueil de façon permanente). Nous avons analysé les interactions entre ces deux types de flux migratoires, et quatre variables économiques et de finances publiques : le PIB par habitant, le taux de chômage, ainsi que les recettes nettes des transferts par habitant et les dépenses des administrations publiques par habitant. En outre, le solde budgétaire (recettes moins dépenses) a été calculé puis rapporté au PIB.

Réponses aux chocs sur les flux migratoires au cours des dix ans qui suivent lesdits chocs – l’augmentation des flux migratoires est normalisée à 1 personne pour 1 000 habitants. Les réponses des dépenses publiques par habitant, des recettes nettes des transferts par habitant et du PIB par habitant sont en pourcentage. Les réponses du taux de chômage et du solde budgétaire rapporté au PIB sont en points de pourcentage.
d’Albis H., Boubtane E. et Coulibaly D.

On constate qu’une augmentation du flux de migrants permanents a un effet positif sur les économies européennes, le PIB par habitant va croître de façon significative pendant quatre ans, tandis que le taux de chômage va baisser, le solde budgétaire des administrations publiques va nettement s’améliorer. Un choc exogène qui augmente le flux de migrants permanents de 1 pour 1 000 habitants se traduit pour une amélioration du solde budgétaire de 0,11 point de pourcentage du PIB jusqu’à un an après le choc.

S’agissant du flux de demandeurs d’asile, nous ne trouvons pas de dégradation des conditions économiques des pays d’Europe de l’Ouest, que ce soit sur le plan du niveau de vie, du chômage ou du solde budgétaire. Au bout de quelques années, il peut même y avoir un effet positif, quoique moins visible. Celui-ci s’explique par le fait que certains demandeurs d’asile autorisés à rester durablement contribueront, en travaillant, à l’économie du pays d’accueil.

Ne pas faire jouer à la migration le rôle qui n’est pas le sien

La migration internationale est au cœur de multiples enjeux sociaux, culturels et géographiques. Elle est également la source d’épineux problèmes diplomatiques en Europe. Ces derniers seraient en partie allégés si l’on parvenait à se débarrasser des idées reçues assimilant migrants et fardeau économique.

Nos travaux indiquent clairement que les migrants ne constituent pas un fardeau pour l’économie des pays d’accueil. Attention toutefois à ne pas faire jouer à la migration un rôle qui n’est pas le sien. Les personnes immigrées, et a fortiori les demandeurs d’asile, ne sont pas là pour « relancer » les économies européennes. Si les migrations ne représentent pas un coût économique pour l’Europe de l’Ouest, elles ne doivent pas pour autant être envisagées sous l’angle de ce qu’elles pourraient « rapporter ». Il ne faut pas oublier que l’on parle d’êtres humains !

Enfin, nous sommes convaincus que la réponse adéquate à la question des migrations et des demandeurs d’asile se trouve au niveau européen. C’est pour cette raison que nous avons construit notre modèle à cette échelle. Néanmoins, avec des données suffisamment détaillées, il est possible de restreindre le champ et de s’intéresser à un pays particulier.

The ConversationNous l’avions fait il y a quelques années pour la France. Nous avions, là aussi, mis en évidence [ des effets positifs des flux migratoires].

Ekrame Boubtane, Enseignant-Chercheur de l’Université Clermont Auvergne au CERDI (CNRS/Université Clermont-Auvergne), Université Grenoble Alpes ; Dramane Coulibaly, Enseignant-Chercheur de l’Université Paris Nanterre au laboratoire EconomiX-CNRS, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Hippolyte d’Albis, Directeur de recherche au CNRS, Paris School of Economics – École d’économie de Paris

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.