Radiation du professeur Joyeux annulée : la déontologie médiatique en berne

Le contexte général a pesé dans le jugement de la Chambre Disciplinaire Nationale qui a annulé la radiation du professeur Joyeux. Comment faut-il interpréter cela ?

Par Wackes Seppi.

La radiation de M. Henri Joyeux de l’Ordre des Médecins a été annulée par la Chambre Disciplinaire Nationale.

L’information arrive presque concomitamment avec « Rougeole : un patient de 26 ans « probablement contaminé par un proche non vacciné » est décédé ». Un autre, de 17 ans, fait l’objet d’un « pronostic réservé ».

 

À ne rater sous aucun prétexte.

Je l’ai appris par Le Monde avec AFP, ce qui implique la reprise d’une dépêche, peut-être raccourcie : « La radiation du professeur Joyeux pour ses propos anti-vaccins annulée en appel ».

Selon la dépêche :

La radiation du professeur Henri Joyeux pour des pétitions anti-vaccins a été annulée en appel, a annoncé mardi 26 juin la chambre disciplinaire nationale de l’Ordre des médecins. Cet organe, indépendant du Conseil national de l’Ordre, a estimé que la radiation prononcée en première instance le 8 juillet 2016 n’était pas suffisamment motivée.

Selon la décision d’appel, les propos du professeur Joyeux n’excédaient pas le principe de la liberté d’expression. De ce fait, la plainte contre lui du Conseil national de l’Ordre des médecins a été rejetée. « Je ne suis pas du tout radié, je n’ai pas de blâme. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que j’ai raison ! » a réagi le médecin.

L’adepte de la liberté d’expression et du droit de toute personne à ce que sa cause soit entendue équitablement (que je suis) appréciera.

Quoique, s’agissant de la liberté d’expression, celle-ci n’a été en rien enfreinte par la décision initiale de radier M. Joyeux de l’Ordre des Médecins ; la preuve… M. Joyeux a continué de s’épancher partout, et de plus belle. L’arrêt annulant la radiation est donc critiquable sur ce point.

Déontologie en berne

L’adepte de la déontologie médicale et de la responsabilité civique (que je suis aussi) sera aussi attristé. Non pas parce que la radiation a été annulée, mais que celle-ci n’était pas suffisamment motivée selon la décision d’appel. Et que cette décision sera dorénavant instrumentalisée dans un contexte plus large de contestation d’indispensables mesures de santé publique.

Le Quotidien du Médecin apporte d’utiles précisions. Notamment :

La chambre a estimé que dans le contexte de débat scientifique et de controverse dont faisaient l’objet le vaccin contre les papillomavirus et l’indisponibilité du vaccin DTP sur lesquels portaient ces pétitions et compte tenu du principe de liberté d’expression, les appels lancés par le Pr Joyeux et les arguments qu’il développait ne méconnaissaient pas la déontologie médicale, notamment les obligations de faire preuve de probité et de prudence et d’avoir le souci de répercussion de ses propos auprès du public.

Concernant la pétition relative à la vaccination contre les papillomavirus, la chambre […] estime aussi que le texte de la pétition était constitué d’un ensemble de données scientifiques documentées et vérifiables sur l’inefficacité partielle du vaccin ainsi que sur ses effets indésirables et des positions qu’auraient pris d’autres pays et différents praticiens sur cette question.

À propos de certaines expressions imagées et affirmations fortes contenues dans cette pétition, la chambre juge qu’elles n’excèdent pas le principe de la liberté d’expression, y compris dans un contexte de défiance du public à l’égard des vaccinations.

[…]

Quant à la deuxième pétition sur le vaccin DTP, la chambre constate que les affirmations contenues dans le texte sont corroborées par la décision du Conseil d’État du 8 février 2017 enjoignant au ministre de la Santé de prendre les mesures nécessaires à ce que soit mis sur le marché un vaccin comportant les seules trois vaccinations obligatoires (antidiphtérique, antitétanique et antipoliomyélitique). La chambre relève aussi que les propos sur les effets des vaccins à valence multiple, la toxicité de l’aluminium comme adjuvant et la dangerosité du vaccin contre l’hépatite B, font l’objet depuis de nombreuses années de controverses nourries et que si les arguments avancés par le Pr Joyeux sont certes partiels et simplifiés mais ne font que traduire les points de vue de certains scientifiques dans ce débat.

On le voit, le contexte général a pesé dans le jugement de la Chambre Disciplinaire Nationale. Comment faut-il interpréter cela ? J’avoue ma perplexité.

La décision aurait-elle été différente si l’atmosphère avait été sereine ? Les obligations de probité, de prudence et de prise en compte des répercussions seraient-elles à géométrie variable ? Allumer le feu, non, mais attiser – et de quelle manière ! – oui, ça, ce serait conforme à la déontologie du moment que les controverses ont été allumées ?

La décision est aussi limitée aux seuls écrits ayant motivé la radiation maintenant annulée (et à la motivation du premier jugement). Cela ne préjuge en rien de la situation sur la base des autres écrits et propos et diffusés par M. Joyeux ou pour son compte, ou avec son accord explicite ou implicite.

Mais on voit déjà pointer la suite. Réaction du médecin :

Je ne suis pas du tout radié, je n’ai pas de blâme. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que j’ai raison !

Voilà un raisonnement d’une logique imparable, digne d’un professeur de médecine – enfin d’un professeur qui pratique la science-based medicine… Un commentateur a écrit dans Le Monde :

« Je ne suis pas du tout radié, je n’ai pas de blâme. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que j’ai raison ! » Si tous ceux qui disent des bêtises sans être radiés ni blâmés avaient raison, ça se saurait ! Si l’on ne remboursait plus le traitement des gens tombés malades parce qu’ils ont refusé la vaccination, il y aurait peut-être un retour au bon sens. Et si vous me censurez pour ces propos, je ferai appel et je gagnerai : ça voudra dire que j’ai raison !

Sciences et Avenir, avec AFP, a produit un article plus long. Il y a notamment ce propos de M. Joyeux :

Les laboratoires pharmaceutiques ont essayé de me détruire.

La théorie du complot, évidemment ourdi par Big Pharma… pathétique.

Des journalistes en dessous de tout

À ce stade, on peut légitimement s’interroger sur la déontologie de l’AFP et des « journalistes » : un professeur qui tient un propos indigent, c’est certes de l’information, mais est-ce une information qu’il convient de répercuter ? Sans recul ni esprit critique, cela va de soi. On pourrait ajouter comme dans la décision de la Chambre Disciplinaire Nationale : « dans un contexte de défiance du public à l’égard des vaccinations » et paraphraser la décision : sans « souci de répercussion de [leurs] propos auprès du public ».

L’AFP aurait aussi pu rappeler quelques principes de base de la couverture vaccinale. Pourquoi Docteur l’a bien fait.

L’AFP aurait aussi pu rappeler les exploits récents de la doublette Henri Joyeux-Luc Montagnier.

Lors d’une sinistre conférence de presse, le 7 novembre 2017, ils « se sont laissés aller à des dérapages tous azimuts lors d’une conférence mardi sur la vaccination ». Ouest France avait rapporté :

Le professeur Joyeux, lui, a dénoncé pêle-mêle une dictature vaccinale, une manipulation de la population et des experts dans les ministères qui sont extrêmement proches des labos et affirmé que le meilleur de tous les vaccins, c’est le lait maternel.

Cela leur avait valu des remontrances publiques de l’Académie Nationale de Médecine et l’Académie Nationale de Pharmacie, rejointe dans la réprobation par l’Académie des Sciences :

Au moment où les pouvoirs publics ont pris une décision nécessaire et courageuse pour renforcer la couverture vaccinale en France, les professeurs Luc Montagnier et Henri Joyeux sont intervenus lors d’une conférence de presse le 7 novembre dernier. Les propos qu’ils ont tenus, qui ne manqueront pas d’introduire le trouble chez les parents de jeunes enfants, ne sont pas fondés et doivent être démentis.

Les Académies nationales de médecine et de pharmacie soulignent la nature émotionnelle des faits rapportés et s’élèvent avec force contre les propos tenus qui ne reposent sur aucune base scientifique.

C’était certes un peu mou, mais une pétition d’académiciens – oui, d’académiciens ! – a suppléé à cet excès de prudence en ce qui concerne le seul Montagnier, mais pour des raisons techniques (M. Joyeux n’étant pas membre des académies concernées) :

Nous, académiciens des sciences et/ou académiciens de médecine, ne pouvons accepter d’un de nos confrères qu’il utilise son prix Nobel pour diffuser, hors du champ de ses compétences, des messages dangereux pour la santé, au mépris de l’éthique qui doit présider à la science et à la médecine.

À notre connaissance, elles ne sont pas nombreuses les sommités médicales ou scientifiques – à la dérive – à s’être ainsi fait rappeler à l’ordre. Le rappeler aurait mis la dépêche de l’AFP dans une meilleure perspective.

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