En France, le travail ne paie pas

La France a un taux plus élevé de travailleurs pauvres que l’Allemagne et le Royaume-Uni selon l’OCDE. Réalité, ou biais statistique ?

Par Vladimir Vodarevski. 

Une étude de l’OCDE, intitulée Social policy for shared prosperity, publiée en mai 2018, a semé l’émoi en France. Cette étude montre qu’en France, parmi les foyers où au moins une personne travaille, le taux de pauvreté est plus élevé qu’en Allemagne. 7,1% pour la France, 3,7% pour l’Allemagne. Des médias comme le monde.fr et le  figaro.fr se sont fait l’écho de cet émoi.

Pourtant, chacun sait que l’Allemagne est le pays des travailleurs pauvres, des emplois sous-payés. En fait, l’étude de l’OCDE présente mal la situation. Elle calcule la pauvreté par foyer où au moins une personne travaille. Si on calcule par individu, le nombre de travailleurs pauvres est plus élevé en Allemagne. L’Allemagne est bien le pays des travailleurs pauvres et un modèle à éviter.

L’honneur est sauf et la vérité rétablie. Malheureusement, on ne peut pas en conclure ainsi.

La pauvreté se mesure par foyer

En effet, la pauvreté se mesure par foyer. Le taux de pauvreté est la proportion d’individus appartenant à des ménages dont le niveau de vie par unité de consommation est inférieur au seuil, de 50% ou 60% selon le niveau retenu, de la médiane du revenu disponible par unité de consommation de l’ensemble de la population.

La mesure de l’OCDE est donc pertinente. Et logique. On n’est pas travailleur pauvre si on bénéficie d’un niveau de vie élevé dans son foyer. Sinon, on peut classer tous les enfants comme vivant dans la plus extrême pauvreté, puisqu’ils ne travaillent pas. Il faut rester cohérent.

On peut se demander pourquoi les critiques envers cette étude se focalisent sur les positions relatives de la France et de l’Allemagne. En effet, le Royaume-Uni est également en meilleure position que la France, avec un pourcentage de 5,9%. L’enseignement de cette étude est que les pays qui ont fait le choix de l’emploi ont moins de travailleurs pauvres que la France.

France  : peu d’emplois et de mauvaise qualité

La situation française tient bien sûr à sa faible création d’emplois. En Allemagne, comme au Royaume-Uni, plus de foyers sont susceptibles d’être composés de deux personnes ayant un emploi qu’en France. Mais ce n’est pas la seule raison. En France, l’emploi est aussi de moins bonne qualité.

Ainsi, en 2015 (ce qui correspond à peu près à la période de l’étude de l’OCDE), en Allemagne, 14 % des employés à temps partiel souhaitaient travailler plus, selon l’organisme statistique Destatis. Au Royaume-Uni, le temps partiel contraint s’élève à 13,8 % en avril juin 2016. En France, le temps partiel subi s’élève à 44 % selon l’INSEE.

Ainsi, en France, beaucoup sont obligés d’accepter un emploi à temps partiel alors qu’ils souhaiteraient travailler plus, ou, plus prosaïquement, qu’ils auraient besoin de travailler plus pour vivre dignement. La France confine tous ces travailleurs au sous emploi.

On peut ajouter le développement des CDD. Selon l’enquête emploi de l’INSEE, la part des actifs occupés en CDI parmi les salariés a diminué entre 2007et 2016 (repli de 1,2 point en France métropolitaine) après une décennie de stabilité, les trois quarts au profit des CDD. La comparaison de l’évolution des courbes des CDD et des CDI est éloquente (source : INSEE) :

Au Royaume-Uni comme en Allemagne, l’emploi s’adapte au besoin de la population. En France, au contraire, le sous-emploi se développe. Et la précarité, puisque le sous-emploi signifie que le travail ne fournit pas assez pour vivre, et le développement des CDD signifie absence de sécurité de l’emploi.

L’aveuglement français

La France croit que des lois peuvent créer de bons emplois, au lieu de s’attaquer aux causes économiques du problème. Ainsi, la réponse au développement de l’intérim et des CDD a été de renchérir ces types de contrat. Sans résultat.

La France s’illusionne en considérant que sa méthode est la meilleure, et que les pays qui ont de meilleurs résultats en matière de chômage l’obtiennent au détriment de la qualité de l’emploi. Cependant, les indicateurs convergent dans la même direction. En France, ceux qui veulent travailler ont plus de difficultés à trouver un emploi, les travailleurs ont plus de risque de vivre dans la pauvreté, et de ne pas trouver un emploi de la qualité.