Lacordaire ou le catholicisme libéral inachevé

Lacordaire fut un fervent défenseur de la liberté, y compris religieuse. Un point historique sur ce représentant du catholicisme libéral.

Par Nathalie MP.

Ma route de catholique immergée dans le libéralisme devait bien finir par croiser un jour celle du père Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861). Prédicateur dominicain réputé pour sa grande éloquence, il fut non seulement l’artisan de la restauration de son ordre en France – l’Ordre des Prêcheurs, justement – mais il participa intensément à la fondation du  « catholicisme libéral » et se prononça sans ambiguïté pour la liberté de la presse, la liberté religieuse, la liberté de l’enseignement et la séparation de l’Église et de l’État.

À vrai dire, ma route l’a déjà croisée de loin en loin au détour d’articles. Par exemple, Frédéric Bastiat fut élève de l’École de Sorèze, établissement renommé pour son enseignement humaniste et libéral dont Lacordaire sera le directeur quelques années plus tard. J’avais également évoqué Lacordaire à propos de François Guizot. Celui-ci a prononcé son discours de réception à l’Académie française alors que Lacordaire y succédait en 1861 à un autre grand nom du libéralisme, Alexis de Tocqueville.

On baigne là dans cet âge d’or du libéralisme aussi bien intellectuel qu’appliqué qui s’est déployé en France au milieu du XIXème siècle, comme un retour apaisé aux idéaux des Lumières après les tremblements houleux de la monarchie absolue, de la Terreur et de l’Empire.

Mais rien n’est simple. Si vous vous souvenez, Lacordaire a été appelé à la rescousse par Jean-Luc Mélenchon lors de LÉmission politique du 28 septembre dernier à travers la célèbre citation suivante, qui se trouve à la fin de sa 52ème Conférence de Notre-Dame titrée Du double travail de l’homme  (1848) :

Sachent donc ceux qui l’ignorent, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelques noms qu’ils prennent, qu’entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.

Mélenchon en a utilisé une version courte pour renforcer auprès du Premier ministre et du public la légitimité de ses oppositions à la réforme du Code du travail, qui fait passer les accords de branche avant la loi, ainsi que son refus de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (CETA), avec la crainte que si on « laisse faire » sans tout normer par la loi, s’imposent dorénavant des pratiques sociales et environnementales moins exigeantes que nos propres normes.

On sait que Mélenchon n’est pas un libéral. Plutôt que de s’en remettre à la responsabilité des hommes, aux contrats et au libre jeu de la concurrence, il préfère avoir à sa main une loi conforme à son idéologie qui décrétera à tout moment et en tout domaine où sont le bien et le mal. En ce qui le concerne, il tient pour acquis que les chefs d’entreprise sont « les forts » qui opprimeraient à coup sûr « les faibles » (salariés, consommateurs) si la loi n’était pas là pour les encadrer de A jusqu’à Z.

La loi dont parle Jean-Luc Mélenchon est le droit positif, celui qui est fait par les hommes en fonction des majorités qui se succèdent dans les Parlements. C’est donc un droit mouvant au gré des gouvernements, un droit « mobile » comme le dit Lacordaire lui-même dans sa 32ème Conférence, un droit qui ne garantit nullement que les droits de tous les hommes, qu’ils appartiennent à la majorité ou à la minorité, seront protégés de façon inviolable, immuable et universelle.

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Or ce droit inviolable, pour ainsi dire attaché à nous dès notre naissance indépendamment des fluctuations politiques, ce sont précisément les droits naturels des libéraux, à savoir la vie, la propriété et la liberté. En faisant cette distinction entre le droit naturel, immuable, et le droit positif, plus mobile, plus politique, plus circonstanciel, Lacordaire se montre incontestablement très libéral.

Mais quelle terrible phrase que la sienne qui associe cependant la liberté à l’oppression ! Si la liberté opprime, ce n’est plus la liberté, c’est la tyrannie.

Très concrètement, dans sa 52ème Conférence, Lacordaire veut montrer par des exemples tirés de la Bible que le découpage de la semaine en six jours ouvrés suivis d’un septième jour, le dimanche, consacré au repos et à la louange du Seigneur, est un « droit-principe », un élément de ce droit immuable qu’il convient de respecter absolument, sauf à se déclarer contre Dieu et contre les hommes. Lacordaire tire en effet son droit naturel de la Bible. Pour lui, c’est Dieu, et rien ni personne d’autre, qui nous procure le cadre universel du droit.

En conséquence, sur la possibilité de travailler le dimanche qu’il pourfend donc dans cette conférence, il considère d’abord que le jour de repos n’a pas à être pris au hasard dans la semaine selon le choix personnel des individus :

Car, remarquez-le, Dieu n’a pas fait du sabbat une institution privée, un jour à prendre au hasard par chacun de nous dans une suite quelconque de jours occupés.

Il considère ensuite que l’argument avancé sur la liberté laissée à chacun de pratiquer son culte et choisir son jour de repos est une hypocrisie qui confine à l’asservissement sous couvert d’affranchissement :

Ne l’excusez pas (la France) en disant qu’elle permet à chacun le libre exercice de son culte, et que nul, s’il ne le veut, n’est contraint de travailler le septième jour ; car c’est ajouter à la réalité de la servitude l’hypocrisie de l’affranchissement.

Ici, Lacordaire oublie complètement que Dieu nous laisse libre de le choisir ou pas. Il estime que laissé à lui-même sans le cadre protecteur de Dieu, l’homme, trop faible pour savoir ce qui est bon pour lui, risque de se perdre – d’où sa formulation sur la liberté qui opprime.

Je vous avoue, chers lecteurs, que je ne vois guère l’esprit du libéralisme imprégner ces paroles, mais bien plutôt le désir passionné (autoritaire ?) de faire prévaloir la loi de Dieu dans le champ temporel des rapports politiques et sociaux (ici le repos et la louange du dimanche) – un peu comme les pays d’obédience islamique imposent la charia à tous leurs citoyens en régulant avec une précision méticuleuse tous les événements du quotidien.

Peut-être faut-il y voir, comme le remarqua Guizot beaucoup plus tard (en 1866), une petite faiblesse due à sa partialité catholique, au sein d’une attitude globalement très favorable à la liberté :

En même temps que, dans l’ensemble et le caractère général de ses discours, il se montrait ami de la liberté religieuse, il hésitait quelquefois quand il fallait en proclamer le principe fondamental et en réprouver toutes les violations.

Car, oui, Lacordaire est un fervent défenseur de la liberté, y compris religieuse. Quelques mois avant sa 52ème Conférence (1848), très impressionné par le fait que les Anglais et les Irlandais protestants avaient favorisé l’émancipation des catholiques en 1829, il s’exclame – à l’occasion d’un éloge funèbre de Daniel O’Connell (1775-1847), homme politique irlandais qui a obtenu cette émancipation  :

Oui, catholiques, entendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux !

Voilà la citation vraiment libérale d’un catholique, voilà la citation à retenir, voilà la citation à appliquer.

Lacordaire est né en 1802 en Côte-d’Or. Son père, décédé dans sa petite enfance, était médecin. Il fréquente d’abord le lycée de Dijon, puis il étudie le droit, ce qui l’amène à Paris où il effectue son stage d’avocat. Bon orateur, il est remarqué par le célèbre avocat Pierre-Antoine Berryer. Une belle carrière s’ouvre à lui, mais il s’ennuie à Paris. Il renoue alors peu à peu avec la foi de son enfance, décide de devenir prêtre et reçoit l’ordination en 1827.

En 1830, il fait la connaissance de l’abbé Félicité de Lamennais. Celui-ci, ultramontain à ses débuts, c’est-à-dire plaçant l’autorité du pape au dessus de l’autorité politique, a fortement évolué vers le libéralisme. Lacordaire rencontre également Charles de Montalembert qui sera l’un de ses plus proches amis.

Les trois hommes se rallient à la Monarchie de Juillet et fondent un journal, L’Avenir, dont le sous-titre est « Dieu et la liberté ». Ils y publient les grandes lignes de leurs aspirations, à savoir la liberté de la presse et la liberté d’enseignement, ainsi que la liberté religieuse et son corollaire, la séparation de l’Église et de l’État.

Lacordaire, qui dénonce la servitude à laquelle conduit l’emprise de l’État en tout domaine et en tout lieu, est particulièrement actif pour faire valoir ce dernier point auprès du clergé. Il incite ses collègues prêtres à refuser le salaire du gouvernement et se montre plutôt virulent à l’encontre des évêques français qui profitaient de ce système.

Lamennais et lui écopent d’un procès qu’ils gagnent haut la main. Ils n’en sont pas moins condamnés par le Pape. Si Montalembert et Lamennais s’éloignent définitivement de Rome, Lacordaire fait finalement acte de soumission au Pape en 1832, ce qui l’amène ensuite à rompre avec ses amis.

Avant cela, Montalembert et Lacordaire avaient tenté d’ouvrir une école libre à Paris conformément à leur souhait d’obtenir la liberté d’enseignement. Elle fut rapidement fermée par la police et l’initiative fut condamnée au tribunal.

À partir de 1834, sur proposition de Frédéric Ozanam qui a fondé l’œuvre de charité Saint-Vincent-de-Paul et qui pense « qu’il faut que quelque part une parole de croyant soit dite », Lacordaire donne des conférences au collège Stanislas. Elles rencontrent un vif succès mais elles subissent aussi des critiques en raison de l’emploi immodéré du terme et du concept de « liberté ». L’archevêque de Paris se met du côté de Lacordaire et lui propose dès l’année suivante de donner les conférences de Carême de Notre-Dame. À nouveau, succès immédiat tant du fait de l’éloquence de l’orateur que de son originalité dans le traitement de ses sujets.

En 1839, Lacordaire entre chez les Dominicains. Il met tout en œuvre pour rétablir l’ordre fondé en 1215 par saint Dominique et interdit en France pendant la Révolution.

Déçu par la Monarchie de Juillet, il se range du côté des révolutionnaires de 1848. Il est élu député de Marseille de la nouvelle Assemblée constituante sur un programme qui mêle le catholicisme libéral qu’il défendait du temps de L’Avenir et le catholicisme social plus propre à Frédéric Ozanam. Il démissionne pourtant assez vite, prenant ses distance aussi bien avec les monarchistes qu’avec les républicains qui siègent (avec lui) à l’extrême-gauche. Il reste tout aussi éloigné du Second Empire, le coup d’État de 1851 étant à l’opposé de ses convictions libérales.

Suite à la loi Falloux (1850) qui contient des dispositions plus souples qu’auparavant sur la liberté de l’enseignement, il prend la direction de l’École de Sorèze en 1854.

Comme dit au début, il est élu à l’Académie française en 1861. Véritable événement mondain auquel assiste l’impératrice Eugénie malgré la piètre opinion de Lacordaire sur Napoléon III, la cérémonie de réception est décrite par Laurent Theis comme la rencontre entre Guizot, le « catholique du protestantisme » et Lacordaire, le « protestant du catholicisme ». Lacordaire s’éteint à Sorèze peu après.

Les catholiques libéraux se firent de plus en plus rares après la disparition de Lacordaire. Malgré les  avis parfois réticents qu’il pouvait avoir sur ce dernier, François Guizot resta l’un de leurs plus grands admirateurs :

Pour moi, chrétien, protestant et libéral, je porte à ces pionniers de la liberté chrétienne dans l’Église catholique une reconnaissance profonde.

[Quant à Lacordaire, c’était] une brillante étoile. Il y avait en lui de la lumière et du feu, ce qui fait qu’une âme monte en haut, et que d’autres âmes la suivent.


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