La liberté de conscience, par Jules Simon

L’institut Coppet republie « La liberté de conscience », du philosophe libéral et républicain Jules Simon (1814-1896), l’occasion, pour son préfacier et biographe de ce « libéral oublié » de nous parler de son actualité.

Par Philippe Jaunet.

En 1856, Jules Simon – dont nous avons déjà eu l’occasion d’entretenir les lecteurs de Contrepoints – fut convié en Belgique pour donner son avis sur les troubles politico-religieux qui agitaient alors le pays1.

À son retour en France, l’éditeur Louis Hachette lui demanda de donner au public le texte de ses conférences ; ainsi naquit ce livre : La liberté de conscience, dont une nouvelle édition commentée vient de paraître aux Éditions de l’Institut Coppet2.

Comme son nom l’indique, La liberté de conscience est un vibrant éloge de ce qui est sans doute la plus importante manifestation de la liberté individuelle…

… éloge dont l’utilité ne parlera pourtant peut-être pas à tout le monde, tant la consécration de ce droit semble aller de soi aujourd’hui.

Quel besoin a-t-on de réfléchir sur une notion si naturelle et raisonnable, qu’elle ne devrait jamais avoir été contestée ?

Et pourtant ! S’il est bien une chose que l’expérience nous apprend, c’est qu’en matière de droits, rien n’est jamais acquis…

Comme un éminent auteur l’a fort justement remarqué : « Nous n’oublions que trop facilement que ce qui nous paraît, au point de vue actuel, naturel et raisonnable, est le produit d’un travail long et pénible. Sans la connaissance du passé, nous ignorerions que certaines considérations qui sont si près de paraître, au jugement naïf de l’homme qui ignore l’histoire, la propriété éternelle de la raison humaine, ne sont en définitive que les résultats de ce travail (…). Pour trouver ces vérités si simples, pour les mettre en relief, il a fallu à l’esprit humain soutenir des efforts plus pénibles, une lutte plus énergique, que pour réaliser toutes les découvertes et toutes les inventions qui ont été faites jusqu’à nos jours »3.

Un utile rappel des combats menés en faveur d’un droit fondamental

Au début du XVIIIe siècle, le juriste hollandais Gerard Noodt soutenait, dans son essai intitulé Du pouvoir des souverains et de la liberté de conscience, qu’en vertu du droit naturel, « nul homme n’a ni droit ni raison valable d’empêcher l’exercice d’aucune doctrine ou religion. » Il pourrait donc sembler, à la lecture de ce texte, que la liberté de conscience existait, puisqu’on l’enseignait dans les livres. Et pourtant, ce serait commettre une grave erreur que de croire que la liberté de conscience était respectée !

Au moment même où Gerard Noodt prenait la plume, le roi de France se reconnaissait le droit de prohiber les idées contraires au dogme catholique : les protestants qui n’étaient pas partis en exil après la révocation de l’édit de Nantes étaient privés de leurs droits civiques, voire condamnés aux galères s’ils décidaient, cette fois, de quitter le pays.

Et qu’on ne pense pas que l’intolérance ait été propre aux catholiques français !

Dans toute l’Europe, les minorités faisaient l’objet de brimades, de vexations et de punitions – autant de crimes patiemment énumérés par Jules Simon dans son étude, pour que les amis de la liberté n’oublient jamais par où l’humanité était passée.

L’intolérance : sujet périmé… ou thématique on ne peut plus actuelle ?

Il est vrai que les choses changèrent lorsque, dans la foulée de la séparation de l’Église et de l’État, l’autorité publique laïcisa sa législation, et cessa de contrôler les opinions religieuses. Mais les événements tragiques de ces derniers jours le confirment : non seulement l’intolérance est toujours aussi présente, mais elle menace l’acquis chèrement obtenu.

La réaction maladroite du gouvernement face aux récents attentats qui ensanglantent notre pays n’en est-elle pas la preuve ?

Qu’il s’agisse de leur sûreté personnelle (dont on voit bien qu’elle n’est plus garantie par l’État, incapable d’assumer ses fonctions régaliennes) ou de leur liberté de penser (à laquelle ce même État porte atteinte, par une législation de plus en plus contraignante), les Français ne cessent de voir leur sphère d’autonomie réduite… sans que les véritables responsables ne fassent l’objet de mesures spéciales. La raison ? Le « politiquement correct », qui interdit à l’État de prendre à bras le corps le problème de l’islamisme, alors que, tout le monde le sait : pour bien se battre, il faut connaître ce contre quoi l’on se bat.

Alors certes : comme il doit rassurer les Français, l’État adopte, au gré des évènements, quelques mesures ; mais celles-ci ne s’écartent jamais de l’effet d’annonce… C’est ainsi que, tout en prétendant faire preuve d’autorité à l’égard des musulmans, en réorganisant unilatéralement l’islam pratiqué en France4, le gouvernement annonce vouloir renforcer la réglementation limitant la liberté d’expression, afin d’empêcher tout propos critique visant cette même religion, en particulier sur les réseaux sociaux5. C’est dire si ces mesures incohérentes révèlent l’absence de stratégie du gouvernement, qui obéit plus aux injonctions des groupes de pressions existants, qu’à un plan mûrement réfléchi !

On dit parfois que la situation s’améliorerait si l’on daignait renouer avec l’état d’esprit qui a présidé à la séparation de l’Église et de l’État ; mais les choses ne sont pas aussi simples.

Outre que la laïcité fait l’objet d’interprétations divergentes – puisque pour certains, ce terme signifie que l’État doit être indifférent au fait religieux, tandis que pour d’autres, rien n’interdit à l’État de s’en enquérir, du moment qu’il traite toutes les religions de la même manière – on sait que les lois adoptées à l’époque ont été prises dans un tout autre contexte, et ne sont pas toujours transposables aux problèmes rencontrés actuellement.

Ce qu’il faut, donc, ce n’est pas idéaliser un passé fantasmé : c’est écouter la voix de la raison, et réfléchir à ce que devrait être une législation à la fois respectueuse de la liberté de conscience, et réellement protectrice des droits des citoyens.

Cette fois encore, le livre de Jules Simon n’est pas dépourvu d’intérêt, en tant qu’il propose quelques pistes de réflexion qui ne sont pas à dédaigner…

Un objectif : l’Église libre dans l’État libre

Pour Jules Simon, l’État ne saurait s’immiscer dans la gestion interne d’une religion, sous peine de méconnaître le principe de la liberté de conscience. Au contraire : il lui appartient de donner corps à ce principe, en s’assurant que la législation en tienne compte, que ce soit en consacrant la liberté d’enseignement des croyants, ou en veillant à la libre communication de leurs doctrines. « Le droit de penser n’est rien sans ces autres droits qui le fortifient et le complètent », disait-il, sans pour autant prétendre réduire l’État à l’impuissance. C’est que « l’État a des lois » auxquelles il ne peut renoncer « au gré des sectaires. » L’Église libre n’est donc en rien un danger pour l’État, qui reste bien évidemment maître de sa sphère – pour peu qu’on garde à l’esprit que son rôle consiste à juger les hommes, et non les dogmes.

De fait, si l’État peut – et doit – lutter avec énergie contre les délinquants, il ne lui appartient pas de se faire juge de leurs idées. Non seulement sa censure ne serait pas crédible, mais elle ne serait pas efficace. On ne répond à une idée que par une autre idée ; aussi une doctrine ne peut-elle être remise en cause que par les citoyens, dans un débat laissé le plus libre possible. « Je n’ai peur ni de la critique, ni même de l’outrage : je veux qu’on puisse tout attaquer – à condition qu’on puisse tout défendre », disait Jules Simon, respectueux des croyances sincères, mais tout aussi fermement attaché à la liberté d’expression. Car enfin, la discussion n’est-elle pas le meilleur moyen de vaincre une thèse erronée – pour peu qu’elle ne soit pas gênée par la crainte de voir sa responsabilité constamment engagée pour ses propos ?

Toutes ces remarques, et bien d’autres encore, vous les trouverez dans La liberté de conscience, que vous pouvez d’ores et déjà commander (en version papier) ou télécharger gratuitement (sous format .pdf), en vous rendant sur le site des éditions de l’Institut Coppet.

 

  1. La Belgique était alors divisée entre catholiques ultramontains et radicaux libre penseurs, dont les dissensions mirent en péril le cabinet unioniste De Decker, plongeant le pays dans une crise politique qui dura quelques années. Cf. Els Witte & Jan Craeybeckx, La Belgique politique de 1830 à nos jours, Bruxelles, Labor, 1987, p. 83.
  2. Jules Simon, La liberté de conscience (1857). Édition nouvelle, avec une préface inédite et une révision complète des notes, par Philippe Jaunet, Paris, Éditions de l’Institut Coppet, 2018.
  3. Jhering, L’esprit du droit romain, Paris, Marescq, 1886, t. 1, pp. 103-104.
  4. « Emmanuel Macron se lance dans la réforme de l’islam de France », Le Monde, 11 février 2018.
  5. « Ce que prévoit le nouveau plan national contre le racisme et l’antisémitisme », Les Échos, 19 mars 2018. Au-delà d’un contrôle renforcé des réseaux sociaux – allant jusqu’à une fermeture définitive des comptes ayant diffusé de manière massive et répétés des propos jugés racistes ou islamophobes – le gouvernement entend appliquer, de manière plus sévère encore, le délit d’incitation à la discrimination qui sanctionne, on le sait, le simple fait de stigmatiser, en privé, « une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » (art. R. 625-7 du code pénal).