Jésus à l’écran (2) : cinémascope et superproductions

Gesù de Nazareth de Zeffirelli-Capture d'écran

Comment le cinéma a fait évoluer le personnage de Jésus : les interprétations se succèdent avec beaucoup de nuances.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Première partie de cet article : Jésus du cinéma muet au parlant.

Le cinémascope relance la carrière cinématographique de Jésus. Face à la concurrence de la télévision, les grands studios privilégient la couleur, l’écran large et le grand spectacle. Le péplum connaît alors un âge d’or. Le premier film en cinémascope, La Tunique (1953) se passe au moment de la crucifixion. De même Ben-Hur (1959) croise-t-il le chemin de Jésus1. Le temps était venu pour de nouvelles adaptations des évangiles, pour le meilleur et le pire.

Les pénibles péplums des années 60

Les années 60 voient ainsi deux grandioses superproductions échouer à traiter le sujet. L’académisme et l’ennui caractérisent ces deux films pourtant signés par d’excellents réalisateurs. Un nouveau Roi des rois (1961) est confié à Nicholas Ray avec l’insipide Jeffrey Hunter en Jésus. De son côté, George Stevens s’attelle à la Plus grande histoire jamais contée (1965).

La languissante fresque de trois heures de George Stevens baigne dans les nappes symphonico-mystiques d’Alfred Newman qui, en dépit d’emprunts à Haendel et Verdi, plongent le spectateur dans une étrange torpeur. Filmé à distance, le film met en scène la vie du Christ en de lents tableaux figés dignes du musée Grévin. La haute silhouette de Max von Sydow traverse le film en Christ déjà détaché de ce monde.

Ce péplum éteint, où toutes les scènes violentes, du massacre des Innocents à Jésus chassant les marchands du Temple, sont comme atténuées, est un des plus déconcertants ratages de l’histoire du cinéma. Seul Satan (Donald Sutherland) bien sûr s’y promène à l’aise. Charlton Heston (Jean le Baptiste) peut bien vociférer : il est filmé depuis le ciel. Van Heflin a beau tendre l’autre joue, nul n’a envie de le frapper. Les décors naturels, les jeunes acteurs aux bobines californiennes, la présence de Sidney Poitier pour soutenir la croix de Jésus, tout souligne par ailleurs l’américanisation de La Plus Grande histoire jamais contée.

Soucieux d’œcuménisme, le film s’efforce de satisfaire les catholiques (les figures de Pierre et Marie) les protestants (on chante l’Eternel est mon berger dans le Temple) et les juifs (les pharisiens préviennent Jésus des mauvais desseins du Tétrarque de Galilée).

Zeffirelli ou quand Cinecittà l’emporte sur Hollywood

En matière de superproduction, la palme revient donc à Franco Zeffirelli qui réussit le meilleur péplum biblique sur le sujet en 1977. L’œuvre bénéficie de la présence de Robert Powell, le plus beau Christ de cinéma, dont le visage paraît tout droit sorti d’une icône byzantine2.

La distribution, prestigieuse, est particulièrement soignée avec de vieux acteurs shakespeariens (Laurence Olivier, Ralph Richardson, James Mason) dans des petits rôles, Peter Ustinov et Christopher Plummer en despotes orientaux, Anthony Quinn en grand-prêtre ou Rod Steiger en Ponce Pilate. La musique confiée à Maurice Jarre, majestueuse, est parfois un peu envahissante. À dire vrai, l’œuvre avait été conçue pour la télévision italienne en quatre épisodes de 90 mn avant de connaître une sortie en salle. Le petit écran montrait ainsi qu’il pouvait tenir la dragée haute au grand écran.

Une vision à la fois catholique et oecuménique

La durée, plus de six heures, permet, avant tout, de donner une certaine épaisseur aux personnages des apôtres, particulièrement Pierre (James Farentino). Le scénario, tiré d’un ouvrage d’Anthony Burgess, vise surtout à éclairer le contexte religieux de l’époque du Christ avec les divers courants qui traversent la religion juive : les pharisiens, les sadducéens et les zélotes. L’ancrage de Jésus dans le « peuple élu » y est particulièrement souligné : pleinement juif et pleinement messie tel apparaît le personnage. Il témoigne ainsi du changement du point de vue catholique sur l’ancien « peuple déicide ».

Si les saducéens sont toujours présentés négativement, les pharisiens bénéficient d’un traitement beaucoup plus favorable avec les figures de Joseph d’Arimathie ou de Nicodème. De longues séquences se déroulent dans la synagogue de Nazareth comme au Temple de Jérusalem avec tous leurs rituels. Les décors naturels et les figurants d’un film réalisé en Tunisie et au Maroc donnent également la « couleur orientale » privilégiée même si les personnages principaux (Jésus, Jean le Baptiste et Judas) ont des yeux remarquablement clairs. Les textes bibliques annonçant le Messie sont abondamment cités.

La vision catholique transparait dans la peinture de Joseph et de Marie. Le charpentier de Nazareth est dépeint comme un homme jeune, célibataire et sans enfants. Cela permet d’évacuer bien des questions et des problèmes. Marie est fidèle à l’imagerie traditionnelle au point d’être interprétée jusqu’à la fin par la même actrice (la belle Olivia Hussey) : la Vierge conserve ainsi une jeunesse étonnante.

Une habile dramatisation des évangiles

Les deux paraboles retenues, qui mettent en relations un père et ses deux fils, sont intelligemment dramatisées. Ainsi la parabole du Fils prodigue permet au Christ de convertir Mathieu le publicain tout en ouvrant les yeux à Simon-Pierre. Tous deux vont tout abandonner pour suivre Jésus de Nazareth.

Une grille de lecture psychologique, politique et religieuse éclaire cependant les motivations des personnages. Deux personnages sont partiellement réhabilités. Judas (Ian McShane), lettré idéaliste, rêve de haute politique et finit manipulé par le tortueux Zerah (Ian Holm), scribe attaché à maintenir de bonnes relations avec l’occupant romain. Barabbas est dépeint comme un zélote qui espère un moment voir Jésus prendre la tête du mouvement de libération puis subit une cruelle déception en voyant le Messie fraterniser avec un centenier romain.

La présence du surnaturel est très discrète avec les habituels jeux sur les lumières et les voix. Certains miracles sont privilégiés : la multiplication des pains et des poissons mais pas les noces de Cana. Jésus est avant tout le thaumaturge qui délivre un possédé, guérit un paralytique et un aveugle, ressuscite deux morts, par le geste et le regard. Il est enfin le Christ ressuscité qui apparaît aux apôtres.

Spectacle à la fois plaisant et respectueux qui s’efforce d’équilibrer la double nature, divine et humaine, du Christ selon les croyants sans heurter les non-croyants, cette série a déplu, cependant, à certains chrétiens évangéliques américains.

L’évangile selon Saint-Mathieu, chef d’œuvre incomparable

Au rebours des douceurs saints-sulpiciennes de George Stevens, loin des atours de grand spectacle de Zeffirelli, le film ardent et fiévreux de Pasolini (1964) met en scène un Jésus de combat. Bien qu’athée proclamé, l’homme de lettres italien a su mieux que quiconque filmer les expressions religieuses. D’une certaine façon, son Médée devait être le pendant païen de l’Évangile. Dédié à la mémoire de Jean XXIII, cet Évangile devait recevoir le grand prix de l’office du film catholique.

N’esquivant pas le surnaturel, il inscrit le miraculeux naturellement à l’image. Il montre en toute simplicité les apparitions de l’ange, les tentations de Satan, la marche sur l’eau, la résurrection. Agonisant sur la croix, Jésus pousse un cri qui ébranle la terre et fait crouler des bâtiments.

Loin de viser une reconstitution archéologique, il puise son inspiration chez les maîtres du Trecento et du Quattrocento. Son Antiquité est celle imaginée par les peintres italiens tout comme ses décors naturels sont ceux du sud de l’Italie du Latium à la Sicile. Le choix du noir et blanc accentue l’austérité de l’ensemble. La musique est empruntée aux maîtres classiques (Bach, Mozart, Prokofiev) comme aux negro spirituals.

Un point de vue unique

Refusant toute psychologie, Pasolini campe en Judas un être aux appétits matériels sans beaucoup d’envergure, vite impressionné par la puissance des ennemis de son maître. Effrayé, il en vient à le trahir avant de s’en repentir.

Le choix de Pasolini a été de suivre un seul des quatre évangiles et donc d’adopter un point de vue unique. Il suit la structure de l’évangile avec ses brèves séquences. La caméra s’attarde sur les visages. Pasolini multiplie gros plans et plans épaule magnifiant les trognes populaires comme les visages de beaux garçons. Il saisit la ferveur comme la bêtise ou l’hypocrisie. Le choix de non professionnels contribue à l’impression d’authenticité recherchée par le réalisateur.

Un Christ de colère

Adoptant souvent la caméra à l’épaule, il donne l’image d’un prophète vagabond suivi de sa petite bande de fidèles. Il filme un Jésus souvent en colère, tonnant contre ses adversaires, rudoyant ses disciples, maudissant le figuier qui ne lui livre pas de fruit. Il n’est pas celui venu apporter la paix mais la division dans les familles. Seuls les enfants, très nombreux dans le film, sont capables de lui arracher un sourire. À l’annonce de la mort du Baptiste, il verse une larme.

Malgré tout, la fidélité du film au texte de Matthieu n’est pas à toute épreuve. Matthieu ne mentionne absolument pas la présence de la mère de Jésus au pied de la croix. On a beau se dire d’extrême gauche, quand on est Italien, la Mama, dont Marie est l’incarnation suprême, passe avant tout. Pasolini a donc filmé la Vierge, accablée de douleur, confiant le rôle à sa propre mère (!).

Mais il est vrai qu’entretemps et sans prévenir, le cinéaste a, de fait, changé de point de vue. Mathieu a cédé la place à Jean. Après l’arrestation de Jésus, la confrontation avec les autorités se fait à distance. Perdus dans la foule, successivement Pierre, Judas puis Jean assistent à l’interrogatoire devant le sanhédrin et devant Pilat. Jean, adolescent bouclé, voit Jésus humilié par les soldats romains et soutient Marie pour la mener au Golgotha.

Dépoussiérage dans les années 70

Les années 70 voient un dépoussiérage de l’image du Christ qui devient « superstar » avant de faire les frais de l’humour décapant des Monty Python.

Tournée dans les décors du Jésus de Zeffirelli, La Vie de Brian (1979) est l’un des deux meilleurs films des comiques de l’absurde. Quoiqu’à y regarder de plus près, c’est moins la personne du Christ que le genre du péplum biblique qui suscite la causticité des joyeux Britanniques. Ils mettent en scène non Jésus mais Brian, ce qui change tout, vous en conviendrez.

Difficile après La Vie de Brian de prendre Ben-Hur au sérieux. La satire politique, se référant très explicitement aux problèmes du Proche-Orient, tend d’ailleurs à l’emporter sur la satire religieuse.

L’opéra rock de Norman Jewison, de son côté, Jésus Christ Superstar (1973) ne se veut pas davantage irrespectueux. Il privilégie les relations entre Jésus et Judas (Carl Anderson), un excellent chanteur noir. Le film mêle présent et passé, s’offrant comme un spectacle avec ses artistes débarquant d’un bus dans le désert et repartant de même à la fin. C’est frais, c’est joyeux, c’est toute une époque pour certains. D’autres resteront insensibles à cette imagerie hippie bien datée.

Celui par qui les scandales arrivent…

Plus récemment, le traitement cinématographique de Jésus a fait scandale à deux reprises. Scorsese a suscité l’ire des conservateurs et des réactionnaires tandis que Mel Gibson heurtait les esprits progressistes.

Martin Scorsese dans la Dernière Tentation du Christ (1988), qui n’est pas son meilleur opus, peint un Christ qui subit une dernière tentation. Doit-il vivre comme un homme ordinaire aux côtés de Marie Madeleine ? Il s’inspire, non directement des évangiles, mais du roman de Nikos Kazantzakis, un temps mis à l’index par le Vatican. Aussi peut-on difficilement le comparer aux autres productions.

Incendies criminels et attentats ponctueront la programmation en France d’un film interdit ou censuré dans certains pays. Sans doute les traditionalistes voulaient-ils mettre en pratique la parole de Jésus : Je ne suis pas venu apporter la paix…

Mel Gibson, cinéaste singulier et controversé, retrace avec La Passion du Christ (2004) les dernières heures de la vie de Jésus. Tourné en Italie et sur les pas de Pasolini, le film devait provoquer à son tour bien des réactions négatives.

La Passion de Gibson

Le film s’ouvre au jardin des Oliviers où un Jésus angoissé tente d’éloigner la tentation de son cœur. Satan, figure androgyne et blême, rôde. Dès l’arrestation, Jésus est très violemment frappé. Christ de douleur, Jim Caviezel va, peu à peu, se transformer en plaie sanglante.

Le récit est ponctué par de brefs flash-backs, provoqués par les souvenirs de Jésus ou parfois de sa mère. Ces retours dans le passé éclairent le parcours du Messie et son message. Cette libre adaptation met aussi l’accent sur deux femmes, Marie (Maia Morgenstern) et Claudia (Claudia Gerini) épouse du gouverneur romain. Cette dernière va même offrir à la mère de Jésus du linge pour essuyer le sang répandu sur le pavé !

Les enfants n’ont pas la place angélique qu’ils tiennent dans les autres films. Loin de souligner l’humanité de Jésus, ils sont au service de Satan. Ces petits démons poursuivent un Judas hanté par la culpabilité.

Souci d’authenticité et mauvaises polémiques

Par souci d’authenticité, le réalisateur, catholique traditionaliste, fait parler ses acteurs en araméen, hébreu et latin. Souci fort louable même si le grec, et non le latin, était la véritable lingua franca dans l’Orient romain. Certains historiens ont cru devoir réagir très violemment, cédant peut-être à des passions peu scientifiques. Les autres films sur le même sujet sont-ils historiquement plus fiables ?

Surtout, le réalisateur a été accusé, sans beaucoup de fondement, d’antisémitisme3. De fait, il reprend simplement un discours anti-juif présent dans les évangiles et peu à peu gommé au fil des adaptations.

Les Romains ne sont pas davantage flattés. Brutes épaisses et sadiques, ils arborent les trognes stupides de l’emploi, frappant à tout va. Ponce Pilate, pour sa part, est préoccupé d’éviter toute agitation dans cet « avant-poste perdu ».

Gibson reste fidèle à son goût pour la représentation de la violence physique et des souffrances infligées à ses protagonistes qui marquaient déjà Braveheart. Il donne ainsi une version très gore de la flagellation et de la crucifixion. Il ne fait pas vraiment dans la dentelle, usant et abusant des ralentis et de l’hémoglobine. Malgré ou grâce aux critiques négatives, le succès fut cependant au rendez-vous.

Jésus toujours vivant…

Mais pour audacieuses qu’elles soient ces nouvelles visions ne rompent pas avec tout un héritage d’incarnation du Christ et de sa Passion.

Tel Alice Guy un siècle plus tôt, Mel Gibson montre les deux larrons portant un montant en bois tandis que Jésus doit se coltiner une croix entière. Et Willem Dafoe, le Christ roux de Scorsese, s’inscrit pour sa part dans une ancienne tradition iconographique.

Ainsi, Jésus reste toujours vivant, toujours le même et toujours un autre. La représentation du Messie des chrétiens demeure toujours susceptible d’interprétation. Et c’est tant mieux sans doute.

Bref, encore et toujours un vrai sujet de cinéma…

  1. Dans ces deux films, le visage de Jésus n’est pas montré
  2. Nous avons échappé pour ce film à un Jésus incarné par Dustin Hoffman ou Al Pacino, on se demande à quoi pensent des producteurs trop à l’écoute de Satan.
  3. La représentation des prêtres et de la foule ne se distingue en rien des autres films sur le sujet. Le portrait de Judas, faible et tourmenté, ne relève pas vraiment du cliché antisémite. les méthodes du grand prêtre sont dénoncées par des membres du sanhédrin. Simon de Cyrène, traité avec mépris de « juif » par la soldatesque romaine, offre un parfait contraste avec Caïphe. Sauf erreur de ma part, la fameuse formule de Matthieu « Que son sang soit sur nous et nos enfants » n’est pas utilisée, etc.
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