Liberté, Égalité, Femmes, selon Émile de Girardin

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Dans ce dixième épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, voici Émile de Girardin, homme libre défendant une liberté visionnaire qu’au 21ème siècle, nous n’avons pas encore réussi à mettre en place.

Par Gabrielle Dubois.

Plus accusé, plus insulté, plus haï encore par toutes les nuances des partis, M. de Girardin est seul resté debout. Il est aujourd’hui, en France, le champion des théories les plus audacieuses et les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le voulait la destinée en le douant d’une force supérieure à celle de ses adversaires. (George Sand)

Dans ce dixième épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, voici Émile de Girardin, homme libre défendant une liberté visionnaire qu’au 21ème siècle, nous n’avons pas encore réussi à mettre en place !

Qui est Émile de Girardin ?

Journaliste, homme politique français et visionnaire (1806-1881), Émile de Girardin est un député et un patron de presse prospère qui doit sa réussite à sa détermination, et ses inimitiés à son franc-parler.

Ses idées sont innovantes : insérer de la publicité dans son journal La Presse pour en diviser le prix par deux ; insérer un roman-feuilleton pour fidéliser ses lecteurs : Dumas, Balzac, Gautier sont quelques-unes des grandes plumes qu’on pouvait lire dans La Presse chaque semaine.

C’est un homme de convictions, aux idées en avance sur son temps… et sur le nôtre ! Il se bat pour l’égalité des femmes et des hommes dans le vote et le travail, l’égalité de chances pour les enfants de toutes les classes sociales, une abolition pure et simple du mariage, « cette institution contre nature » !

Jusqu’à son dernier souffle, à soixante-quinze ans, il croira en l’homme, mais plus encore en la femme qu’il trouvait plus capable que l’homme. L’optimisme de M. de Girardin, dans cette lettre écrite en 1880 alors qu’il avait 75 ans, un an avant sa mort, est inimaginable, touchant, humain.

Liberté de tuer

A l’époque de M. de Girardin, si une femme et un homme voulaient avoir des enfants, ils étaient « obligés » de se marier. Mais l’on sait que les inclinations que l’on peut avoir à 20 ans, ne perdurent pas toujours dans le temps.

Les mariages étaient très souvent arrangés entre familles d’intérêts communs. On a beaucoup parlé des femmes qui subissaient ces mariages, mais il faut imaginer que le mari lui aussi subissait cette union.

De là découlait qu’hommes, comme femmes, en arrivaient souvent à chercher le bonheur en dehors de leur mariage. De ce fait il y avait aussi des articles du Code Civil (du 19ème siècle, messieurs, pas de nos jours !) comme celui-ci :

Art. 324. : « Dans le cas d’adultère, le meurtre commis par l’époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à l’instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable. »

Bien sûr, cette « liberté de meurtre » du mari n’avait pas son équivalent pour la femme, voir le livre Confessions d’une Autographe pour y lire d’autres articles de ce Code Civil qui font froid dans le dos !

« La liberté pour la femme sera un grand jour pour la civilisation »

Venons-en maintenant à cet extraordinaire L’Égale de l’homme, lettre de M. de Girardin parue en entier aux Éditions Fracasse. En voici quelques extraits :

« Une femme a été notre mère, une femme a été notre sœur, une femme porte notre nom, des jeunes filles sont nos propres filles.

Aussi longtemps que le Code français, aussi longtemps que la loi française maintiendra entre l’homme et la femme des inégalités que ni l’humanité ni la nature ne justifie, les femmes seront fondées à revendiquer le droit de concourir à la réforme de lois iniques, de lois qui les abaissent, de lois qui les blessent.

Lorsque le vote est le droit de tous, même de l’indigent parvenu à l’âge de vingt et un ans ; lorsque le vote s’appelle suffrage universel, on ne comprend pas, on ne saurait comprendre que les portes des salles où votent les hommes soient injurieusement fermées aux femmes.

Le jour où la femme sera légalement et législativement l’égale de l’homme, ce jour-là sera un grand jour pour l’humanité, sera un grand jour pour la civilisation. »

Liberté, mariage et ménage

« La femme, lorsqu’elle sera électeur, voudra être éligible, et elle aura raison de le vouloir, ne fût-ce que pour rayer du Code pénal l’article 324, cet article du droit romain qui perpétue la vassalité de la femme et la suzeraineté de l’homme.

Aveugle qui ne voit pas que la société fait insensiblement peau neuve !

Aveugle qui ne voit pas qu’elle ne saurait sans péril demeurer immobile !

De quoi donc l’État se mêle-t-il lorsqu’en France il unit à perpétuité deux êtres dont cette union (le mariage), où l’inconnu joue un si grand rôle, fera peut-être le désespoir et le supplice ?

À quel titre, au nom de la loi, prétend-il refaire l’humanité, au risque d’en fausser le cours, et érige-t-il en crimes punissables (l’adultère) des actes qui, en réalité, ne sont pas coupables ?

Le vrai, c’est l’union libre nouée entre l’homme et la femme en connaissance de cause et s’ennoblissant par sa durée : c’est le ménage.

Le faux, c’est l’union indissoluble contractée en toute ignorance réciproque et s’avilissant par l’adultère : c’est ce qu’on appelle le mariage.

Nous demanderons qu’il en soit ainsi en vain de notre vivant, mais ce n’est point une raison pour ne pas le demander.

La marche de la vérité est lente mais l’honneur de la délivrer de ses ennemis est d’autant plus grand qu’on l’a devancée de plus loin, et qu’il a fallu plus de vaillance, plus de constance pour les combattre et les désarmer. »

Le travail libère-t-il la femme et quelle femme ?

« La très grosse question, c’est le rôle de la maternité dans la société. Dans la femme, honorez la mère qui s’honore par le plein accomplissement de sa fonction.

C’est parce que le rôle de la mère dans la société n’est pas tout ce qu’il pourrait, tout ce qu’il devrait être, que notre société est encore si défectueuse, si vicieuse.

« La liberté qui vient à la femme par le travail, » ce n’est pas sa liberté, c’est sa perversion. J’excepte le travail des champs, le travail chez soi, et plus particulièrement encore le travail de la pensée. J’excepte aussi la fonction d’institutrice, parce qu’elle ne sépare pas l’enfant d’avec la mère. Lorsque la femme fait concurrence à l’homme, ce n’est pas le bien être du ménage qu’elle augmente, c’est le taux du salaire qu’elle diminue, c’est le taux du salaire qu’elle fait baisser.

À la mère qui a un enfant à allaiter, à surveiller, à élever, à instruire, un ménage à soigner, et qui n’a pas de « bonne » pour l’aider ; à la mère qui a deux enfants, trois enfants, ou plus, quel travail, en sus de l’accomplissement de cette tâche, voulez-vous lui demander ? de quel travail peut-elle être capable, à moins de négliger celui pour lequel il est impossible de la remplacer ! Certainement pas un travail manuel dans la fabrique, dans l’usine, dans l’atelier. »

L’avenir de la société appartient à la femme

« Quand on voit avec quelle rapidité et facilité d’adaptation une femme peut s’élever matériellement, intellectuellement, artistiquement et dans l’échelle sociale, il est impossible de ne pas se dire que l’avenir de la société appartient à la femme, puisqu’elle sait se métamorphoser si rapidement et si complètement.

Par contre, l’homme à qui ont manqué la distinction native et la bonne éducation maternelle a plus de peine à se former. S’il est né avec des dehors communs, il est rare qu’il ne les conserve pas et que la fortune, au lieu de lui donner l’aménité, la simplicité, la bienveillance, ne lui donne pas la dureté, la vanité, la morgue.

Une nation ne tarde pas à être ce que les femmes la font. Par leur instruction et par l’éducation de leurs filles, des mœurs nouvelles se feront. La femme tuera la vieille société expirante, reprendra légitimement à l’homme le rang qu’il lui avait abusivement enlevé.

L’humanité a fait la femme l’égale de l’homme. La preuve, c’est qu’à l’exception de l’acte qui s’accomplit dans l’union des deux sexes, il n’y a pas une chose que fait l’homme que la femme ne puisse faire. »

La politique devrait être la prévoyance, la clairvoyance dans l’avenir

À soixante-quinze ans, infatigable, confiant en l’humanité, Émile de Girardin pensait que la loi en faveur du vote des femmes serait chose faite neuf ans plus tard, en 1889. Il savait qu’il ne la verrait pas, pas plus que tout ce pour quoi il avait lutté toute sa vie, comme les droits des enfants qui lui tenait particulièrement à cœur, et qui est une grande partie de son Égale de l’homme.

Mais il écrivait encore :

« On peut accumuler contre le suffrage universel féminin toutes les objections imaginables, on ne réussira qu’à en retarder l’inévitable avènement.

Ce que la politique devrait être, c’est la prévoyance, c’est la clairvoyance dans l’avenir : or, c’est ce qu’elle n’est pas.

Ce qu’elle est, c’est l’aveuglement dans l’optimisme. »

Le fou de la liberté

« Les militants pour l’erreur sont aussi nombreux que le sont peu les militants pour la vérité. Cela s’explique : la vérité isole. Pour la défendre, un contre des millions d’aveugles et de sourds, au risque de leur ignorance, au risque de leur intolérance, au risque de passer pour fou, au risque de sa fortune, au risque de sa liberté, au risque même de sa vie, il faut du courage, il faut de l’audace.

Maintenant, je retourne à ma besogne : la politique à bout de voie, où je n’aurais réussi, en la combattant depuis cinquante ans, qu’à démontrer par son impuissance même, l’impuissance de la presse.

Amitié.

Émile de Girardin »

Dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, nous piocherons dans les écrits d’un auteur grand par la taille et par le talent. Flaubert a correspondu toute sa vie avec des hommes et des femmes dont sa grande amie George Sand. Ses coups de gueule privés sur la liberté, la politique ou la censure sont directs : « Ah, quels foutus crétins, nom de Dieu ! »