Ayons l’email civilisé !

Nous avons bien deux minutes pour chercher le mot approprié.

Par Gabrielle Dubois.

Les incivilités des Français ne datent pas d’hier ! Pourtant, nous avons la plus belle langue du monde. Un merveilleux outil pour exprimer les pensées les plus jolies comme les plus torcheculatives comme dirait Rabelais.

 

Emails corrigibles, mais Français incorrigibles

Déjà, au 17ème siècle, les incivilités incommodaient tellement les Français qu’un certain Antoine de Courtin (1622-1685) écrivait un Traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens !

Est-ce à dire que nous sommes incorrigibles ? Que nous devrions tous lire le traité de M. de Courtin ? 360 pages sur la pratique de la Civilité en vieux françois ne nous seraient pourtant pas un luxe, si nous en croyons les emails secs, impolis, voire désagréables, ou même franchement insultants qui s’échangent au travail ou en société !

Oui mais, comment mettre la Civilité en pratique dans un email ? Ah ! l’email type n’existe pas plus que la pensée type, mais voici quelques exemples écrits par les grands maîtres. Impact positif garanti !

 

L’email de réclamation, à saupoudrer d’un ou deux mots savoureux

Théophile Gautier, pour se nourrir et nourrir la famille à sa charge, s’était fait critique dramatique dans les journaux, ce qui rapportait plus et plus vite que la poésie. Pour cela, il devait voir, pas toujours pour son bonheur, presque toutes les pièces de Paris !

Chaque directeur de théâtre le connaissait et l’appréciait, mais il pouvait arriver à notre poète quelques désagréments. Voici comment réclamer son droit en un français qui fleure bon son Rabelais.

Lettre de 1841, de Gautier au directeur d’un théâtre :

Ô Joly, vous seriez très charmant de donner mon nom à l’argousin, dont le menton fleurit et dont le nez trognonne, qui m’oblige à faire le tour de votre établissement. Puisque j’ai mes entrées dans la salle et dans les coulisses je devrais pouvoir me transverser des unes dans l’autre et de l’autre dans les unes sans faire le grand tour. Faites ceci pour moi et je ferai n’importe quoi pour vous.

Théophile Gautier

 

L’email franc qui ne froisse pas les susceptibilités

Voici comment remercier un ami, tout en lui disant exactement ce qu’on pense de ses théories, par George Sand, dans une lettre à Louis Viardot de 1873 :

Cher ami, merci pour le gibier, qui était, à la lettre, exquis. Je crois que votre fusil a eu la divination nécessaire pour s’adresser à un chevreuil de premier ordre. Merci bien plus pour les jours heureux que nous venons de passer avec votre adorable famille. Merci encore pour l’envoi de votre livre, athée que vous êtes ! Un seul reproche c’est trop. Vous êtes un homme très sage, mais il faut devenir un sage (…) Je vous trouve intolérant, non envers les personnes, mais envers l’idée que vous rejetez, (…) Sur ce, je dis encore avec le vieux sage : que sais-je ? Mais je sais bien que je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.

George Sand

 

L’email de reproche

Extrait d’une lettre de Gustave Flaubert en 1864 :

Je n’accepte pas tes tendres reproches, mon cher Ernest, bien qu’ils m’aient remué jusqu’au fond de l’âme. Nous avons beau ne nous voir qu’à de rares et courts intervalles, je pense à toi bien souvent, sois-en convaincu, et je te regrette, mon pauvre vieux. Tu as trop fait partie de ma vie pendant longtemps, pour qu’il y ait jamais de ma part oubli ni froideur. (…)

Mais, saprelotte ! quand tu viens à Paris préviens-moi par un petit mot la veille, afin que je puisse te recevoir et t’embrasser. Je rugis comme un âne toutes les fois qu’on me remet ta carte. (…)

Ma mère m’a chargé de t’embrasser bien fort, ainsi que tous les tiens. C’est ce que je fais.

Ton vieux.

 

L’email critique

L’email critique est critique, pardonnez, je vous prie, ce pitoyable jeu de mots. La Civilité n’interdit pas d’émettre une critique négative. Juste, justifiée, et aimablement tournée, une critique a toutes ses chances d’être bien acceptée.

Sainte-Beuve (1804-1869, poète, académicien, critique littéraire), reçut de Verlaine (22 ans), un recueil. Extrait de la lettre retour datée de 1866 de Sainte-Beuve au jeune poète :

Monsieur et cher poète,

J’ai voulu lire les Poèmes Saturniens avant de vous remercier : le critique en moi et le poète se combattent à votre sujet. Du talent, il y en a, et je le salue avant tout. Votre aspiration est élevée, vous ne vous contentez pas de l’inspiration, cette chose fugitive (…)

Comme tous ceux qui sont dignes de mâcher le laurier, vous visez à faire ce qui n’a pas été fait. C’est bien. Et maintenant, je vous dirai que je ne puis admettre des coupes, des césures (…). Il y a limite à tout. (…)

Vous n’avez pas à craindre, par endroits, d’être plus harmonieux et un peu plus agréable, comme aussi un peu moins noir et moins dur en fait d’émotions.

Poursuivez, monsieur et cher poète, sans vous détourner, en assouplissant votre manière sans l’amollir, en ne l’affectant pas en elle-même et pour elle-même, mais en l’étendant et en l’adaptant à de dignes sujets.

Agréez mes remerciements et mes sympathies.

 

L’email de première relance du créancier

Ah ! réclamer son dû à un mauvais payeur, qui n’est pas passé par là ! Les Belles Lettres peuvent-elles servir à réclamer de l’argent ? Eh ! même le plus grand des poètes, alors qu’il n’avait que 22 ans, savait que la poésie ne nourrit pas son homme ! Les libraires-éditeurs-imprimeurs du 19ème siècle étaient assez fins pour ne jamais daigner loger dans les mansardes auxquelles ils condamnaient leurs poètes.

Extrait d’une lettre de 1833, de Théophile Gautier à son éditeur Eugène Renduel :

Mon très cher,

J’ai été chez vous hier pour vous demander de l’argent car je crois que vous m’en devez encore un peu (…) Le fait est qu’il y a marée basse dans mes poches vous m’obligeriez de m’allonger quelque menue monnaie.

Votre très dévoué noircisseur de blanc qui ne fait guère ici son métier,

Théophile Gautier

 

L’email de deuxième relance du créancier

Théophile Gautier, au même, un an plus tard :

Je veux de l’argent, n’en fût-il plus au monde ! Si vous n’en avez pas, vous m’en ferez. Je n’ai pas le sol ou le sou, comme mieux vous aimerez. Si vous ne me payez pas, je vous prendrai votre cheval ou l’édition entière des Francs Taupins.

En attendant voici mon garnisaire (agent établi en garnison chez un débiteur) que je vous envoie. Vous aurez le plaisir de voir sa benoîte figure soir et matin, jusqu’à ce que j’aie mon beurre. Voici le jour de l’an et je n’ai Sacredieu pas de quoi acheter des bonbons et des poupées à mes petits bâtards. Je vous avertis que je ne ferai rien (aucun écrit) tant que je serai à sec. Pas d’argent, pas d’idée. Le meilleur Parnasse pour moi est un petit tas d’écus ; un gros ferait encore mieux sans doute.

Je vous déteste cordialement,

Votre très mécontent créancier,

Théophile Gautier

Bien entendu, il faut avoir la verve reconnue d’un Gautier pour envoyer ce genre d’email. Donc, si vous êtes un honnête créancier, de solution, je n’en ai pas !

 

L’email de reconnaissance

L’email de reconnaissance est peut-être le plus bref et le plus facile à écrire. Mais alors pourquoi est-il si rare ? Car enfin, on n’a pas besoin du talent d’un Baudelaire pour ce type d’email ! Mais bon, si l’on veut s’en inspirer, voici un extrait d’une lettre du poète remerciant Sainte-Beuve qui avait écrit des éloges sur lui en 1862, dans Le Constitutionnel :

Comment vous remercier ?

Quelques mots, mon cher ami, pour vous peindre le plaisir que vous m’avez procuré. J’étais très blessé (mais je n’en disais rien) de m’entendre, depuis plusieurs années, traiter de loup garou, d’homme impossible et rébarbatif. Une fois, dans un journal méchant, j’avais lu quelques lignes sur ma répulsive laideur, bien faite pour éloigner toute sympathie (c’était dur pour un homme qui a tant aimé le parfum de la femme). Un jour, une femme me dit : « C’est singulier, vous êtes fort convenable ; je croyais que vous étiez toujours ivre et que vous sentiez mauvais. » Elle parlait d’après la légende.

Enfin, mon cher ami, vous avez mis bon ordre à tout cela, et je, vous en sais bien du gré, moi qui ai toujours dit qu’il ne suffisait pas d’être savant, mais qu’il fallait surtout être aimable. (…)

Votre bien dévoué, Baudelaire. »

 

L’email de l’indigné

À 40 ans, dans une courte mais adorable lettre, Théophile Gautier s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son papa qui séjourne à Avignon.

Mon cher Père

C’est aux voyageurs d’écrire à ceux qui restent en place. Il me semble que je suis assez ton parent pour avoir droit à quelques mots de toi, à moins que tu ne sois tombé dans ce fameux puits de Rome que j’ai en vain cherché ou que tu te sois noyé dans la Sorgue qui passe sous ta cheminée. Je ne te cache pas que je trouve ton procédé un peu gniaffe, mais en qualité de dieu, je ne puis ressentir les petitesses humaines et je t’écris tendrement comme si tu n’étais pas un imbécile. C’est ma faute, j’aurais dû te créer avec plus de soin et te faire spirituel. Je vais bien et te bénis malgré ta conduite de polisson.

Tout à toi de cœur,

Théophile Gautier

 

J’ai pas l’temps !

J’ai pas l’temps ! c’est notre excuse pour ne pas réfléchir à ce que nous écrivons, au message qu’internet véhicule en notre nom, à l’impact de l’émotion négative que la fibre projettera violemment sur le destinataire de notre email.

Pourtant, nous avons bien quand-même deux minutes pour chercher le mot approprié afin de ne pas envoyer à autrui l’email que nous ne voudrions pas recevoir.