Persuader ou manipuler ? Les secrets d’un ancien traité chinois

Persuader ou manipuler ? Deux approches, l’une occidentale, l’autre asiatique, inspirée d’un traité chinois, permet de mieux comprendre notre manière de convaincre notre entourage.

Par Gilles Martin.

Nous cherchons à persuader ou à influencer notre entourage au quotidien, en cela, un traité chinois intitulé le Gui Gu zi pourrait nous donner quelques indications. Dans les affaires comme dans nos comportements privés, chercher à faire exécuter à l’autre ce que l’on souhaiterait, alors que, spontanément, il ne le ferait pas, on vit ça tous les jours. On appelle ça l’influence. Mais pour influencer faut-il argumenter, expliquer, convaincre, c’est-à-dire persuader ? Ou bien faut-il créer les conditions pour susciter la confiance, séduire, attirer, et ainsi manipuler l’autre sans même qu’il ne s’en aperçoive ?

La persuasion, c’est tout l’art de la rhétorique, de l’éloquence. Il nous vient des Grecs de la Grèce antique, qui se sont attachés aux prestiges propres aux discours. On connaît la thèse qui opposa Démosthène et Cicéron : Cicéron considérant que  » celui à qui on ne peut rien ajouter n’a rien omis de tout ce qui pouvait embellir son ouvrage ». En clair, il faut en mettre le maximum. alors que Démosthène est partisan de l’inverse, considérant que  » celui à qui on ne peut rien retrancher n’a rien dit que de parfait ». En clair, dire le minimum, mais dire juste ce qu’il faut pour convaincre. J’en avais parlé ICI.

Séduction et mise en condition

Cette approche est caractéristique de l’Occident.

L’autre, la manipulation par la séduction et la mise en condition, est d’inspiration plus asiatique. François Jullien, dans son Traité de l’efficacité dont j’ai déjà parlé ICI, aborde le sujet avec un vieux traité chinois, du IVème siècle avant notre ère, le Gui Gu zi. 

Cet ouvrage classique chinois doit son nom à celui de l’auteur présumé, le « Maître de la vallée des fantômes », un lieu où le Maître se serait retiré pour rédiger ses secrets et exposer ses pouvoirs de manipulation. En maîtrisant ces pouvoirs manipulatoires, l’homme se rapprocherait ainsi des fantômes et des esprits. Le sujet que traite ici ce Maître de la vallée des fantômes est : Comment réussir auprès du prince pour se faire bien voir de lui et pouvoir le dominer ? Préoccupation qui occupe sûrement encore aujourd’hui de nombreux esprits. Et que l’on peut transposer dans notre monde compétitif et la mise en oeuvre de stratégies.

Un traité d’antirhétorique

Ce traité peut être qualifié d’antirhétorique, car, au lieu de persuader par la parole, il enseigne à influencer l’autre si bien, avant tout avis, qu’il soit ensuite porté de lui-même à suivre tous nos avis. Il nous donne les conditions à mettre en oeuvre en amont, entre l’autre et soi, pour qu’ensuite la moindre parole que l’on émet soit si bienvenue que l’autre l’admet aussitôt, s’y fiant d’emblée, et sans aucune envie d’en débattre. Alors que pour persuader par la parole, il faut combattre, argumenter, l’approche du traité Gui Gu zi conduit à ce que l’autre ne se défie plus, et à ce que la partie soit gagnée sans combattre.

Mais comment parvenir à un tel miracle ?

Le traité utilise l’image d’une porte que l’on ouvre et que l’on ferme alternativement.

Ouvrir, c’est inciter l’autre à exposer librement ce qu’il pense, de façon à percevoir si son sentiment est pareil au nôtre. C’est un moment d’écoute active. C’est une manœuvre exploratoire. On incite l’autre à livrer ce qu’il veut.

Fermer, c’est aller en sens inverse, pour forcer l’autre à réagir et vérifier qu’il dit bien la vérité. C’est une manœuvre de contrôle. On incite l’autre à laisser transparaître ce qu’il prétendait cacher.

Le jeu consiste à ouvrir et fermer la porte : soit on va dans le sens de l’autre, pour que lui-même se laisse aller ; soit on va en sens contraire, pour que, en se rebiffant, il donne à mesurer sa résistance.

Même ses silences et ses résistances sont des révélateurs. Ainsi qu’il ouvre ou qu’il ferme la bouche, il est analysé comme un dispositif, passant du Yin au Yang. Ce sont les termes positifs (Yang) qui servent à ouvrir, et les termes négatifs (Yin) qui servent à fermer.

Ainsi le secret du Maître de la vallée des fantômes apparaît : il suffira d’ouvrir et de fermer pour qu’à la fin, « il n’y ait plus rien qui ne sorte pas » (des sentiments cachés de l’autre).

La parole, ici, ne sert pas à parler, mais à conduire l’autre à le faire. Elle ne sert pas à donner mon avis ou mon sentiment, mais à faire en sorte que l’autre montre le sien. C’est ce qui me permettra de m’adapter à lui, et donc à en être bien reçu, et donc d’être cru par lui. Rendu ainsi transparent, il ne résiste plus.

Autant de tactiques pour sonder les sentiments d’autrui et le forcer à se dévoiler. La parole utilisée ici est « un piège pour capter la parole de l’autre », et qu’on ouvre et qu’on ferme.

Évidemment, pour mener cet exercice, il convient, inversement, de ne rien laisser paraître de sa propre disposition, et donc de ne pas « laisser voir sa porte », en étant ainsi à l’égard d’autrui  » comme un fantôme ou un esprit ». Ainsi, moi je me rends opaque au fur et à mesure que l’autre est rendu transparent. Je me conforme à l’autre, mais pour le dominer.

À force de se conformer ainsi à l’autre et d’en épouser le sentiment, on le pousse en fait discrètement comme on veut en avant.

Une image est reprise par François Jullien dans son commentaires de ce traité :  » Aller à vide et revenir à plein ». Cela consiste à « faire s’envoler l’autre » au prix de louanges (« aller à vide ») , afin qu’il ouvre son cœur et laisse voir ses sentiments,  et alors, en fonction de ce dont il est épris, on le tire à sa suite et l’attache, au point qu’il ne peut plus se tourner ni se déplacer. Il devient ainsi dépendant ( c’est ce qui nous fait « revenir à plein »).

Prêts pour jouer au  Maître de la vallée des fantômes ?

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