Fermeture d’Al-Arabiya au Royaume-Uni, un revers pour l’Arabie saoudite ?

La crise que les membres du quartet (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn) ont déclenchée n’en finit plus. La perte, au Royaume-Uni, de la licence de diffusion d’Al-Arabiya pourrait bien en constituer une nouvelle illustration.

Par Jean Radet.

« L’arroseur arrosé », « tel est pris qui croyait prendre », « être pris à son propre piège »… Le français regorge d’expressions idiomatiques qui nous mettent en garde : ouvrir les hostilités, c’est prendre le risque de voir la situation se retourner contre soi. Riche, la langue arabe en possède sans doute au moins autant.

Des avertissements que n’a, semble-t-il, pas pris au sérieux l’Arabie saoudite en décidant de rompre ses relations économiques et diplomatiques avec le Qatar, le 5 juin dernier – entraînant dans son sillage d’autres membres du Conseil de coopération du Golfe, mais aussi l’Égypte.

Cette mise au ban était assortie d’exigences que la plupart des observateurs se sont accordés à trouver délirantes. Ironie du sort, au nombre d’entre elles, le souhait du quartet de voir la chaîne d’information Al Jazeera mettre la clé sous la porte.

Première chaîne d’information en langue arabe, Al Jazeera a été lancée en 1996 par Doha, et constitue depuis une vitrine internationale de la polyphonie du monde arabe, n’hésitant pas à réunir sur ses plateaux défenseurs zélés d’un islam rigoriste et militants progressistes. Une formule couronnée de succès, enviée par Riyad, qui n’a jamais caché sa volonté de concurrencer cet instrument de soft power efficace en lançant Al-Arabiya quelques années plus tard, en 2003.

Pour tenter de comprendre pourquoi l’antenne britannique de cette dernière a cédé sa licence de diffusion le 15 février, avec effets immédiats, il faut se contenter de suppositions, aucune explication officielle n’ayant été avancée, ni par le groupe MBC, auquel appartient la chaîne, ni par l’Ofcom, l’équivalent du CSA outre-Manche. De sérieux indices accréditent cependant l’hypothèse d’une sanction pour diffusion par Al-Arabiya de fake news.

Al-Arabiya épinglée pour fake news ?

 

Le 6 février dernier, soit une dizaine de jours avant la décision de l’Ofcom, le gendarme de l’audiovisuel britannique ouvrait une enquête visant Al-Arabiya. La raison ? L’Ofcom souhaitait faire la lumière sur la raison de la diffusion, par la chaîne, d’une information bidon.

Fin mai 2017, Al-Arabiya relayait en effet des propos qu’aurait tenus l’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al-Thani, en prenant pour source un article publié le 24 mai sur le site de la Qatar News Agency (QNA), l’agence de presse qatarie.

L’émir y confessait son admiration pour le Hezbollah libanais, y dénonçait le climat d’hostilité à l’égard de l’Iran, y présentait, enfin, la présence américaine sur son sol comme une garantie « contre les convoitises de certains de ses voisins », allusion à peine voilée aux différends territoriaux opposant le Qatar à l’Arabie saoudite. Un casus belli pour Riyad et Abou Dhabi, sans doute en partie responsable de la mise au ban de Doha, deux semaines plus tard.

Même si, entre temps, dès le 25 mai, c’est-à-dire dès le lendemain de la diffusion sur le site de la QNA des déclarations attribuées à son dirigeant, Doha avait fait savoir que le portail de son agence de presse avait été piraté, et que jamais l’émir Al-Thani n’avait tenu de tels propos.

Une information confirmée le 16 juillet par le Washington Post, qui révélait que les dirigeants émiratis seraient à l’origine du piratage de la QNA – souhaitant probablement justifier la mise au ban, dans une région majoritairement sunnite, d’un voisin devenu gênant, en le présentant comme ouvertement favorable à l’Iran chiite et à l’impérialisme américain.  

 

La reprise par Al-Arabiya, malgré le démenti de la QNA, des propos attribués à l’émir du Qatar n’a pas été du goût de l’agence de presse qatarie, qui a décidé de faire appel au cabinet d’avocats Carter-Ruck pour présenter une plainte à l’Ofcom.

La QNA reproche à Al-Arabiya de n’avoir pas remis en question l’authenticité des propos prêtés à l’émir, en dépit de ses dénégations – et du caractère peu crédible de déclarations si « fracassantes », si totalement à contre-courant dans le contexte géopolitique du Golfe. Bref, d’avoir présenté l’information de façon partiale et biaisée.

Hasard du calendrier ou conséquence directe ? Impossible à dire avec certitude. Toujours est-il qu’une dizaine de jours à peine après l’ouverture d’une enquête par l’Ofcom, Al-Arabiya UK rendait l’antenne et perdait, par ricochets, ses droits de diffusion dans toute l’Europe, associés à la licence anglaise.

Pour l’ambassade du Qatar en France, pas de doute, Al-Arabiya News Channel a perdu sa licence « pour avoir couvert le crime de piratage de l’agence de presse qatarie ». Ce ne serait pas la première fois que la chaîne aurait à assumer les conséquences de la diffusion d’informations douteuses : elle avait déjà écopé d’une amende de 120 000 £ en 2016 pour avoir diffusé la vidéo de déclarations obtenues sous la torture du leader de l’opposition bahreïni Hassan Mushaïma. Le but : lui prêter des propos pro-Iran, pour jeter le discrédit sur les manifestations qui embrasaient alors le Bahreïn.

Effet boomerang

 

La fermeture d’Al-Arabiya vient s’ajouter à la liste, déjà longue, des conséquences néfastes, pour Riyad et Abou Dhabi, du blocus qu’elles ont décrété à l’encontre de Doha : nombreuses entreprises impactées, banques souffrant de retards de financement, problèmes d’approvisionnement en gaz (jusqu’à présent importé principalement du Qatar), etc.

Mais c’est sur le plan de l’image que la manœuvre de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis semble s’être retournée de la façon la plus spectaculaire contre eux, au profit du Qatar, en odeur de sainteté sur la scène internationale.

Le 30 janvier, les États-Unis, allié historique de l’Arabie saoudite, ouvraient ainsi à Washington leur premier « dialogue stratégique » avec Doha, en présence du secrétaire d’État américain Rex Tillerson, qui y déclarait son souhait de « renforcer les liens » entre les deux pays. Comme un signe.