Elon Musk est-il Iron Man ?

On compare souvent Elon Musk, le créateur de SpaceX, à Iron Man, le héros des marvel comics. Cette semaine, le lancement d’une fusée Falcon Heavy pourrait continuer à alimenter la légende. Et si c’était du bluff magnifique ?

Par Frédéric Mas.

Elon Musk a offert à ses fans un spectacle de grande qualité le 6 février dernier. Devant des millions de spectateurs, à Cap Canaveral en Floride, mais aussi retransmis en direct sur youtube, le fondateur de SpaceX, PDG de Tesla Motors et inventeur de l’Hyperloop a permis le lancement de la fusée Falcon Heavy dans l’espace.

C’est d’abord une performance technique. Si ses 27 moteurs se sont mis en route pour envoyer en orbite une simple voiture Tesla, le lanceur aurait très bien pu emporter 64 tonnes en orbite basse et jusqu’à 27 tonnes en orbite géostationnaire, faisant de l’engin l’un des plus puissants jamais envoyé dans l’espace. Les deux boosters latéraux se sont aussi détachés et posés avec une précision d’horloge 8 minutes 20 après le décollage.

C’est un succès pour SpaceX. La société créée en 2002 pour concevoir des lanceurs lowcost et devenir incontournable dans le secteur de l’aérospatiale civile devient avec le Falcon Heavy un acteur que la Nasa ne peut plus négliger.

Elon Musk envoie du rêve. L’opération est aussi un exercice d’autopromotion extraordinaire. Le brillant entrepreneur milliardaire, visionnaire et ambitieux, repousse les limites de l’innovation technique et du marché. Nathalie MP a raison quand elle décrit Elon Musk comme étant capable de nous faire rêver par son ambition, son intelligence et son inventivité : « Par son enthousiasme, par ses projets d’exploration au-delà des frontières habituelles, je trouve que Musk a tout du héros de Jules Verne pour lequel le champ de la découverte scientifique ne saurait connaître de limitation pour le plus grand bonheur de l’humanité, le sens de l’entreprise en plus. »

Elon Musk est-il donc Iron Man ? Ses admirateurs le comparent souvent au personnage des Marvel Comics Tony Stark, ce milliardaire brillantissime qui se crée une armure ultra-sophistiquée pour défendre les plus faibles sous le sobriquet d’Iron Man. Comme Tony Stark, Musk cultive une image de playboy technophile.
Dans la geste de Stark comme dans la communication publique d’Elon Musk, les valeurs individualistes comme les vertus de l’entrepreneur tiennent une place centrale.

Mais il y a deux différences essentielles entre Tony Stark et Elon Musk. D’abord, comme l’a rappelé Nathalie MP, le premier consacre sa fortune à l’industrie militaire, tandis que le second se consacre au but humaniste des énergies propres et de l’aérospatiale civile.

Ensuite, Tony Stark est un personnage qui pourrait figurer dans un roman d’Ayn Rand, la grande romancière apôtre du capitalisme le plus pur : son entreprise est totalement privée, et l’État qui cherche à s’approprier son armure n’est pas vraiment le partenaire bienveillant qui subventionne les entreprises du très réel Elon Musk. Et c’est sans doute là que le bât blesse.

Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)

En 2015, l’échec de Falcon 9 avait coûté la bagatelle de 112 millions de dollars au contribuable américain. SpaceX avait négocié avec la Nasa de recevoir au moins 20% du traitement prévu pour sa mission, et cela même si elle s’est finie au milieu de l’océan atlantique. L’enquête sur cet échec n’a pas été rendue publique, mais a légèrement terni l’image du milliardaire.

Celui-ci ne semblait pas pourtant très soucieux de ce genre de détails quand Falcon Heavy a décollé, puisqu’il a déclaré que même en cas d’explosion de l’engin, il fallait considérer l’opération comme une réussite. Là encore, les bailleurs de fonds auront apprécié.

Tesla, SpaceX et SolarCity vivent sous perfusion d’argent public. Selon un article du Los Angeles Times de 2015, les trois entreprises ont bénéficié de 4,9 milliards de dollars d’argent public. Tesla en particulier a bénéficié de 1,3 milliard de dollars grâce à plusieurs sources, dont des subventions fédérales et des abattements fiscaux pour la Tesla.

Ce n’est pas pour autant que Tesla se porte bien. Malgré les largesses du contribuable, l’entreprise de voitures automatiques n’a pas vraiment la cote. Contrairement à une idée répandue, Tesla n’a pas vraiment d’avance sur ses compétiteurs en matière technologique.

Plus encore, d’autres compagnies de voitures électriques risquent d’éclipser très rapidement l’entreprise d’Elon Musk. Un des arguments de vente essentiel de Tesla reposait sur le pilotage automatique des véhicules actuellement sur le marché. À cela s’est ajouté, plus récemment, la production de puces liées à l’intelligence artificielle que Musk déclarait être les meilleures au monde.

Cela n’empêche pas Tesla de figurer bonne dernière parmi les entreprises développant ce genre de technologies. En ce sens, lancer une Tesla dans l’espace peut apparaître comme un coup de pub désespéré pour relancer une machine qui n’a pas su s’en tirer en respectant les règles du marché.

Certains optimistes diront que l’argent public est mieux employé dans ce genre d’entreprises extraordinaires, et techniquement très fructueuses, que dans des ronds-points en Lozère ou des comités théodule chargés de produire des rapports bidons. C’est oublier que l’argent public fonctionne un peu comme le roi Midas, sauf qu’au lieu de transformer tout ce qu’il touche en or, il tend à transformer les chevaux de course en canassons.

Quand le modèle économique d’une entreprise commence à prendre en compte des incitations qui proviennent de la politique davantage que du marché, elle finit par agir non plus en fonction des désirs des consommateurs mais des pouvoirs publics qui peuvent aligner les dollars.

Le résultat est connu de tous les économistes, l’orientation globale de l’entreprise change pour entretenir le modèle politique au détriment du produit. Ici, on est parfois tenté de voir dans l’extraordinaire inventivité d’Elon Musk autant de signaux de « génie » comme autant de coups publicitaires pour inciter ses bailleurs de fonds à continuer à mettre la main au portefeuille, gouvernement américain compris, quitte à négliger les performances des entreprises.

Soyons optimistes cependant : l’introduction d’un peu de concurrence dans le secteur de l’aérospatiale civile doit nous donner confiance. L’étape d’après sera celle des explorateurs et des pionniers venant totalement de la société civile.