Ce que nous enseigne SpaceX

SpaceX

Même si ce mois d’août n’est pas franchement plus calme politiquement ou économiquement parlant, je vous propose néanmoins de regarder aujourd’hui vers le ciel, et même, un peu plus haut, l’espace, pour y découvrir l’aventure fort intéressante d’une société privée, SpaceX.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas, SpaceX est la société fondée par Elon Musk, l’entrepreneur qui aura assuré, notamment, le succès de Paypal et qui est aussi l’actuel patron de Tesla Motors. SpaceX est une société privée de taille moyenne (2000 personnes environ) fondée en 2002, spécialisée dans le vol spatial. À ce titre, elle est en concurrence avec les grands noms de l’astronautique comme Boeing ou Arianespace, ce qui rend l’existence de cette société d’autant plus impressionnante, compte-tenu de la taille des autres acteurs, des montants en jeux et des retombées (médiatiques ou financières), entraînant une rude compétition.

En effet, non contente d’exister, la société commence à proposer la mise en orbite de satellites pour des prix venant directement défier cette redoutable concurrence, à commencer par l’européenne qui s’inquiète de cette arrivée soudaine d’un petit nouveau dans le pré très fermé des lanceurs spatiaux. De façon intéressante, cette concurrence se rassure en notant lourdement que la société d’Elon Musk est probablement bon marché, mais est aussi très subventionnée par les États-Unis (via la NASA et le Department Of Defense) qui trouvent là une méthode efficace pour inciter les acteurs installés à revoir leurs grilles tarifaires.

spaceX -NASA Alan Ault - public domain

Cependant, s’il semble clair que SpaceX bénéficie des largesses du contribuable américain (et, disons pour être juste, dans un ratio peut-être aussi important qu’Arianespace avec le contribuable européen), cela n’empêche pas que l’arrivée de la société entraîne quelques remises en questions. Comme le souligne le patron de SES, un des récents clients de SpaceX, le petit nouveau peut aussi afficher des tarifs plus bas par l’introduction de processus industriels simplifiés, avec une automatisation poussée de la fabrication des lanceurs par l’utilisation de robots qui apportent des gains notables de compétitivité. En outre, la taille de la société et sa culture d’entreprise, indéniablement plus « start-up » que les grands noms actuels de l’astronautique, assure une bien meilleure écoute du client, avec un trajet plus court de l’information entre le producteur et le consommateur, qui incite à mieux tenir compte des contraintes du premier et des besoins du dernier.

En outre, la façon de concevoir l’utilisation de ses lanceurs donne à SpaceX quelques intéressantes pistes d’économies qui n’ont pas été, pour le moment, envisagées par ses concurrents. Le fait, par exemple, de ne pas considérer le lanceur comme « perdu » une fois tiré, et de tout faire pour qu’il revienne sans dégâts à la terre ferme est, outre un pari technologique ambitieux, une réelle source de réduction des coûts de mise en orbite. On se souvient des essais, il y a un an, du propulseur « Grasshopper » qui a permis de démontrer la viabilité du concept (la vidéo, dans laquelle on voit la fusée prendre son ascension pour ensuite redescendre et se poser sur son pas de tir, est ici). Depuis, SpaceX a prouvé qu’en vraie grandeur (et avec une charge commerciale à bord), l’idée générale consistant à ralentir autant que possible le lanceur pour pouvoir le réutiliser ensuite est viable et permet d’envisager de très sérieuses baisses dans les coûts de lancement.

On pourrait croire cette histoire de ré-utilisabilité triviale en terme d’économies, mais il n’en est rien. Un lanceur traditionnel coûte bien au-delà de 100 millions de dollars, alors que son fuel ne représente qu’un demi-million de dollars. S’assurer qu’un lanceur pourra être réutilisé un nombre important de fois revient à ne faire payer au client que la partie qu’il utilise vraiment, tout comme dans un avion ou une voiture, qu’on ne jette pas après usage. Comme on le voit, cette innovation n’est pas seulement intéressante : elle est capitale pour le futur de SpaceX, des technologies spatiales, et l’abaissement drastique du coût d’exploitation de l’espace en général. Or, même si SpaceX est pour le moment subventionnée, le but à terme pour Musk et ses actionnaires est évidemment d’obtenir la rentabilité de leur société.

space x - falcon 9 CRS-2 - NASA Tony Gray and Robert Murray - public domain

L’expérience SpaceX montre que les méthodes du privé, et notamment des entreprises de taille réduite, permettent de s’affranchir pour une bonne part des frictions bureaucratiques. Elle montre que la pensée hors des chemins battus permet d’explorer d’autres pistes, et que cette exploration n’est vraiment envisageable qu’au sein d’équipes réduites dans lesquelles le processus décisionnel est court et apte à changer rapidement pour s’adapter à des modifications de paramètres. Bien sûr, cette pensée « agile » dans des petites structures n’est pas une nouveauté en soi, puisqu’on l’observe depuis des décennies dans le domaine de l’informatique notamment. Mais c’est un réel renouveau que l’application de ces méthodes dans le monde spatial où, traditionnellement, on parle plutôt de grandes entreprises, de gros contrats et de développements répartis sur de multiples années voire des décennies, qui imposent par leur nature des décisions très mûrement réfléchies au sein d’équipes pléthoriques.

En outre, cette expérience apporte ici la preuve éclatante que même lorsque les entreprises sont subventionnées (de façon directe ou indirecte comme c’est le cas pour SpaceX), l’introduction de la concurrence entre sociétés permet d’obtenir des résultats innovants, plus rapidement et moins chers que dans le vase clos d’un service public payé par les impôts.

Ainsi, tout en notant qu’une partie du financement vient du contribuable, on ne peut s’empêcher de constater qu’il en a pour son argent compte tenu des résultats engrangés et les avancées significatives obtenues. A contrario, le gouffre financier représenté par la NASA seule sur les 30 dernières années laisse songeur quant au rapport coût/bénéfice de cette administration. À ce titre, si Arianespace s’en sort mieux, du fait de ses nombreux lancements commerciaux réussis, force est de constater que l’innovation en matière spatiale semble avoir pris l’omnibus ; il paraît loin le temps où, en moins de dix ans, l’Amérique passa du stade où elle n’avait pour ainsi dire pas de programme spatial à celui où leurs astronautes marchèrent sur la Lune.

Cette démonstration que la concurrence apporte, intrinsèquement, de multiples bienfaits dont les retombées sont directement palpables par celui qui les finance (le contribuable, ici), et le fait même que la taille ne fait pas tout, même dans un domaine comme le spatial, devrait inciter chacun à réfléchir lorsqu’il s’agit de sauvegarder les grosses entreprises à tout prix, et les politiciens en particulier à prendre des pincettes avec l’idée même qu’on doive absolument mobiliser l’argent des autres pour sauver de gros monopoles publics (et même, parfois, des grands acteurs privés).

L’aventure SpaceX, en ce qu’elle comporte à l’évidence une illustration d’une bonne louche de capitalisme de connivence, n’est certes pas la démonstration des bienfaits de la libéralisation du domaine spatial. Mais elle permet tout de même d’apporter de solides arguments en faveur de la concurrence et de l’esprit d’entreprise.
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