Philosophie et physique, des rameaux opposites ?

Est-il certain que la physique et la philosophie, lorsqu’elles sont mues par leur dynamique propre, ne se confrontent pas ?

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Philosophie et physique, des rameaux opposites ?

Publié le 9 février 2018
- A +

Par Etienne Klein.
Un article de The Conversation

Nous vous proposons de découvrir l’introduction du dernier livre du philosophe et physicien, Étienne Klein, « Matière à contredire », publié aujourd’hui aux éditions de l’Observatoire.


Quand ta route te mène à un embranchement, prends-le.
Yogi Berra

Cela sonne comme un truisme : la physique n’est pas la même chose que la philosophie. Pas le même genre de pensée. La différence radicale entre ces deux  disciplines (en sont-ce vraiment ?) se constate dès la façon dont les corps de leurs représentants ou serviteurs respectifs se mettent en scène : en général, les physiciens parlent debout, sans notes mais avec des supports visuels, tandis
que les philosophes parlent assis et lisent un texte préparé à l’avance.

Preuve observationnelle et posturale qu’il s’agit bien là de deux modes hétérogènes, peut-être même étrangers l’un à l’autre, d’exercice de l’activité intellectuelle. Et il y a bien d’autres indices.

Quels points communs entre physique et philosophie ?

Chacun aussi voit bien que les essais de philosophie ne traitent pas des mêmes problèmes que les ouvrages de physique : l’Être, le Bien et le Mal, la liberté, le bonheur, le noumène et le phénomène, Dieu et les fins dernières procèdent d’un certain type de questionnement ; la nucléosynthèse primordiale, la matière sombre, les naines blanches ou brunes, les trous noirs, les ondes gravitationnelles, le boson de Higgs, le vide dit quantique et la supraconductivité relèvent d’une autre sorte.

À première vue, l’intersection entre ces deux catégories de sujets constitue même une splendide illustration de l’ensemble vide.

D’autant que ces deux types d’enquêtes sur le monde n’ont manifestement pas les mêmes modes d’interrogation. Victor Weisskopf (1908-2002), physicien aussi brillant que facétieux, rappelait volontiers à ses étudiants que la philosophie pose des questions générales et y apporte des réponses limitées, tandis que la physique pose des questions limitées et y apporte des réponses générales…

L’ambition universelle de la philosophie

Pareille caricature peut certes être discutée, mais chacun conviendra que la philosophie a bel et bien conservé l’ambition d’une compétence universelle, quitte à ne pas viser le même degré de certitude que la science, laquelle ne peut produire un savoir sûr qu’en bornant son propre questionnement.

En outre, la physique et la philosophie ne mettent pas en jeu les mêmes raisonnements, ni les mêmes facultés, ni n’usent de méthodes semblables. À mi-chemin entre pythagorisme et instrumentalisme, les physiciens isolent des phénomènes, les réduisent, théorisent à leur sujet, puis calculent, simulent, expérimentent, manipulent, usant de toute leur ingéniosité pour rendre finalement intelligible, perceptible ou détectable ce qui ne l’était pas initialement.

À l’inverse, les philosophes sondent une espèce d’absence qui pourrait être définitive : à grand renfort de textes de référence, de commentaires et de débats, ils scrutent un monde impalpable d’idées polémiques, au statut précaire, toujours discutable, sans que cela discrédite leur longue quête, car celle-ci, essentielle et inépuisable, se réactive sans cesse sous l’empire de quelque Éros infatigable.

Le travail solitaire de la philosophie

La physique et la philosophie n’utilisent pas non plus les mêmes concepts, ni n’entretiennent le même rapport au langage, ni ne reposent sur le même type d’organisation professionnelle : aujourd’hui, les physiciens se rassemblent autour de vastes projets, collaborent au sein de laboratoires ou d’organismes souvent de très grande taille, écrivent des articles dont le nombre de signataires peut allègrement dépasser la centaine, tandis que les philosophes continuent de suivre des trajectoires très individuelles et tiennent des discours plus « habités » (au sens où ils sont davantage présents dans ce qu’ils énoncent). Le philosophe José Ortega y Gasset l’observait lui-même : la philosophie n’a pas besoin, comme la science, de collaboration.

Elle ne consiste pas à dire à autrui, mais à se dire à soi-même. Elle n’est pas une activité de la personne, mais un travail solitaire. Le philosophe est une sorte de Robinson.

Et ce qui est caractéristique, c’est que le Robinson philosophique ne vit pas sur une île déserte, mais dans une « île désertée », dont les habitants sont tous morts. Ces deux activités intellectuelles n’ont en effet pas le même rapport aux œuvres du passé : se prétendre philosophe suppose d’avoir préalablement lu et étudié – ne fût-ce qu’un peu – Aristote, Platon, Descartes, Kant, Nietzsche, Hegel, Husserl ou Heidegger, alors qu’on peut être ingénieur ou physicien sans avoir jamais eu sous les yeux le moindre texte de Galilée, Newton, Boltzmann ou Einstein.

La séparation utile

Enfin, ultime indice, dont on aurait tort de sous-estimer le poids démonstratif : dans Le Hussard bleu, Roger Nimier faisait remarquer que la philosophie est comme la Russie, « pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands ». Il ne dit rien de tel de la physique, ce qui ne saurait relever du simple oubli.

« Matière à contredire », Étienne Klein.
Éditions de l’Observatoire, Author provided

Dont acte.

Tout semble ainsi concourir à établir qu’il est sain, naturel et opportun de distinguer nettement ces deux genres de pensée, de les séparer, voire de les opposer, avec la ferme conviction que nul sparadrap syncrétique ne pourrait jamais plus les mettre en contact, encore moins les réunir.

Mais ce jugement sage et apparemment définitif signe-t-il vraiment la fin de l’histoire ? Est-il si certain que la physique et la philosophie, lorsqu’elles sont mues par leur dynamique propre, ne se confrontent pas ? Ne se percutent jamais ?

The ConversationN’y aurait-il donc nulle matière à discussions physicophilosophiques ?

Etienne Klein, Directeur de recherches au CEA, Commissariat à l’énergie atomique (CEA) – Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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  • Il y a une autre différence :
    le physicien doit confronter en permanence son travail à la réalité du monde, par contre le philosophe pense ne pas pouvoir le faire.

  • « Matière à contredire » par Etienne Kelin. Cette fois, on est loin d’un livre vulgarisateur au sujet d’un « Récent atome irradié ». Ici, on a plus à faire à une « Recréation de maître ».

    Après ces quelques anagrammes, je dirais que le philosophe semble toujours avoir un temps de retard par rapport à la science. Certes Galilée écrit dans le Dialogue que si Aristote revenait à son époque, son « état d’esprit » de philosophe, respectueux des faits, lui ferait renier sa théorie pour se ranger du côté des Coperniciens, et que tous les « aristotéliciens » comme Simplicio n’ont en fait rien compris à sa démarche. Loin d’un état d’esprit différent, il me semble que le langage du philosophe a trop d’inertie lorsqu’il s’agit de se faire siennes les nouveautés scientifiques. Regardons les mots tels que « énergie », « temps », « espace », « travail » qui porte le poids d’un lourd passé. Le gouffre entre le langage mathématique et le langage é-mot-tionnel y est pour quelque chose. D’autre part, la philosophie se veut par essence rationnelle et « vraie », alors qu’une théorie scientifique est une mise en lien de faits observés, pas réellement une « explication ». En ce sens, la philosophie, la métaphysique, est plus exigeante que la physique. L’exemple qui me frappe le plus est le concept d' »inertie ». Il est utilisé en physique, mais absolument pas « expliqué », même Feynman l’avouait. Le philosophe ne peut pas se contenter de cela, il doit dénoncer l’utilitarisme et les vides conceptuels, afin d’être un vrai moteur de la recherche scientifique.

    Aussi profité-je de ce commentaire pour inviter Etienne Klein à nous faire un nouveau livre ou une émission radio sur l’inertie. Physiquement encore inexpliquée mais tellement « observable », la philosophie aurait-elle son mot à dire sur ce mystère?

  • « se prétendre philosophe suppose d’avoir préalablement lu et étudié – ne fût-ce qu’un peu – Aristote, Platon, Descartes, Kant, Nietzsche, Hegel, Husserl ou Heidegger, alors qu’on peut être ingénieur ou physicien sans avoir jamais eu sous les yeux le moindre texte de Galilée, Newton, Boltzmann ou Einstein. »

    Mouais… C’est que les « textes » de Galilée, Newton et Cie sont des formules, et pas un assemblage de mots. Et de fait, je ne connais pas beaucoup de scientifiques ignorants de E=MC2 ou F=kM/r2 …

    Par ailleurs, il existe des pans de la philosophie qui fonctionnent à la manière scientifique et qui s’éfforcent de s’ancrer dans le réel, comme la phénoménologie ou la philosophie morale…

    Ensuite, comme Bleubv, je crois aussi que la philo, même si elle a toujours un train de retard sur la science, finit toujours par intégrer dans ses concepts les avancées scientifiques.

    Enfin, il faut rappeler que de nombreux philosophes, et sans doute les meilleurs, étaient aussi scientifiques…

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