Comment les chiffres minimisent la francophonie à l’étranger

Drapeaux français (France) (Crédits Quinn Dombrowski, licence CC-BY-SA 2.0)

L’évolution de ces 20 dernières années, si elle confirme le rôle de l’anglais, a montré une vive progression du français, et que plusieurs facteurs poussent dans ce sens à l’avenir.

Par Yves Montenay et Christian Tremblay.

Dans le débat sur les situations respectives de l’anglais et du français, et de l’avenir de ce dernier, un argument fréquent est que le français est en voie de disparition et l’anglais déjà universel.

Dans de précédents articles j’ai critiqué l’anglicisation contre-productive des entreprises et exposé l’importance ignorée de la francophonie économique(pour éviter des controverses inutiles, je précise parler anglais et allemand, et avoir travaillé dans ces langues à l’étranger, notamment aux États-Unis).

Ici je me bornerai, en collaboration avec Christian Tremblay, président de l’Observatoire Européen du Plurilinguisme, aux analyses de la situation des langues diffusées par les anglo-saxons et souvent reprises par les Français, notamment des milieux économiques.

Ces analyses sont bien sûr aussi des opérations de communication et sous-estiment très fortement la situation du français, ce qui participe à une action d’ensemble en faveur de leur langue et contre ses concurrents : le français, l’espagnol et le mandarin.

Les rapports du British Council (Graddol)


Une analyse démographique tendancieuse et dépassée

Le premier de ces rapportsThe Future of English (D. Graddol 1997) commence par présenter l’évolution des populations mondiales jusqu’en 2050, classées par langue maternelle.

Ce tableau, largement dépassé aujourd’hui, signale l’écrasante supériorité du mandarin, la croissance rapide du hindi/ourdou (la même langue en principe à l’oral, mais écrites l’une en caractères indiens, l’autre en caractères arabes, et divergentes), la croissance rapide également de l’arabe et du portugais, le japonais et le français stagnant au fond de la liste.

Les démographes contesteront immédiatement les 78 millions de personnes de langue maternelle française prévus en 2050, car cette évaluation est limitée aux pays du Nord (France, Suisse, Belgique, Canada), immigrés déduits. Elle ne prend notamment pas en compte l’explosion démographique africaine des années 1990, et a fortiori pas celle de 2018 et encore moins de 2050, qui multiplie le nombre d’Africains de langue maternelle française.

Bref, un chiffre de 78 millions qui n’a aucun sens mais est néanmoins repris comme actuel par Les Échos du 18 janvier 2018, alors que la réalité est d’au moins 120 millions !

Accessoirement, mais c’était compréhensible à cette époque, ce graphique ne tient pas compte du plafonnement ou de la décroissance des populations non africaines : chinoise, espagnoles, portugaises, japonaises et « anglophones blancs ».

La théorie des trois cercles

Le rapport continue en exposant « la théorie des trois cercles », selon laquelle la population de langue maternelle anglaise génère un deuxième cercle d’usagers l’ayant comme langue seconde, puis un troisième qui correspondant aux apprenants de l’anglais de par le monde.

Cette idée peut être grossièrement vérifiée pour toute langue utilisée largement en dehors de sa zone maternelle, ce qui est effectivement le cas de l’anglais, mais aussi du français et nettement moins celui du mandarin.

Le français a en effet lui aussi plusieurs « cercles » étant langue de communication en Afrique, et ayant un rôle culturel par sa position de deuxième ou troisième langue étrangère pour une partie des élites mondiales : autour de 120 millions de locuteurs maternels (évaluation personnelle), auxquels s’ajoutent au moins 150 millions de locuteurs permanents, ces deux premiers chiffres étant en croissance rapide en Afrique, et 60 millions de personnes sachant tenir une conversation en français.

English Next (Graddol, 2006)

Cette version 2006 reproduit grosso modo la situation des langues exposées dans le rapport précédent, nuancée par la constatation de la concurrence régionale de l’anglais par le mandarin et l’espagnol, l’anglais ne gardant le premier rang mondial que par les locuteurs l’ayant pour deuxième ou troisième langue. Mais il ne parle pas de l’Afrique !

La version 2006 du rapport Graddol s’ouvre sur cette affirmation : « l’anglais est généralement considéré comme la porte d’entrée de la richesse des économies nationales, des organisations et les individus. Si cela est exact la répartition des richesses sera liée de près à la diffusion de l’anglais », ce qui est loin d’être vérifié : les Chinois, par exemple, travaillent en mandarin.

 « La rupture entre l’anglais et l’ordinateur »

D’après Graddol 2006

Ce rapport Graddol découvre la rupture entre l’anglais et l’ordinateur, notamment parce que l’interface avec la machine est maintenant en langues locales et que ces dernières sont de plus en plus utilisées sur Internet pour l’activité locale des multinationales et les conversations familiales, dont celle des diasporas.

Cela paraît évident aujourd’hui, mais je me souviens de l’époque pas si lointaine où l’on n’imaginait pas qu’un site Internet pouvait être en une autre langue que l’anglais !

Ce rapport de 2006 enregistre donc un net recul de l’anglais sur Internet au bénéfice du mandarin et des autres langues.

D’après Funderes

Un autre rapport datant, lui, de 2017 par Funredes (Fundación Redes y Desarrollo) place le français en quatrième position derrière l’anglais, le chinois et l’espagnol, tandis que le russe, l’allemand et le japonais reculent comme c’était démographiquement prévisible.

Cela malgré la faiblesse de la production de pages en français en Afrique où les réseaux commencent seulement à s’installer au niveau populaire, ce qui permet d’anticiper une nette amélioration au fur et à mesure de l’équipement du continent. Il en résultera une progression du français et de l’anglais, toujours au détriment du russe, de l’allemand, du japonais et de l’espagnol, avec peut-être l’apparition de quelques grandes langues africaines comme le yorouba ou le swahili.

Une mesure du « poids » des langues

Au-delà du nombre de locuteurs, d’autres chercheurs ont tenté de mesurer le poids des langues, c’est-à-dire leur importance dans la vie internationale.
C’est le cas du « Baromètre Calvet » édité en 2012. Ce baromètre combine 11 critères :

  • le nombre de locuteurs natifs (site Ethnologue),
  • la diffusion géographique,
  • la « véhicularité » (l’utilisation dans la rue par exemple),
  • le fait d’être une langue officielle dans un territoire,
  • de voir ses ouvrages traduits en d’autres langues et réciproquement (deux critères),
  • les prix littéraires,
  • le nombre d’articles dans Wikipedia,
  • l’indice de développement humain,
  • le taux de fécondité,
  • la pénétration d’Internet.

Les 10 premiers critères sont favorables à la fois au français et à l’anglais en Afrique et défavorable au mandarin, et plus nettement à l’arabe dans le reste du monde. Par contre, le 11e est (provisoirement) défavorable au français à cause de l’Afrique.

Tout cela donne l’anglais en tête, suivi d’assez près par l’espagnol et le français à égalité, de plus loin par le japonais, l’allemand, le russe, le néerlandais, l’italien, le portugais et, enfin, au 10e rang, le mandarin.

Une nouvelle version de cette recherche tiendra compte de l’enseignement supérieur, ce qui sera favorable à l’anglais, au français et à l’espagnol.

Concernant le poids économique, le décollage de l’Afrique alors que l’Amérique latine est économiquement plus « mûre » pourrait favoriser l’anglais et le français au détriment des autres langues, sauf peut-être du mandarin qui commence à être de plus en plus appris à l’extérieur et notamment dans l’enseignement secondaire français, par l’attribution de nombreuses bourses aux Africains et le lancement de nombreux « centres Confucius » à travers le monde.

The Power Language Index

Les rédacteurs insistent sur l’importance de ce classement : « un langage dominant est une source d’influence politiqueL’élite mondiale fonctionnant comme un club anglophone, une faible compétence en anglais limite l’influence de certains grands pays (la Chine ou le Japon aurait-ils une influence limitée ?). Ne pas parler anglais dans le monde globalisé d’aujourd’hui est équivalent à l’illettrisme. « Merci ! » Vivons-nous la mort annoncée de la traduction et de la polyglotie ? La traduction automatique va-t-elle rendre inutile d’apprendre des langues étrangères ? »

Une autre mesure est donnée par le Power Langage index qui date de mai 2016, donc plus récent que le précédent (2012). Élaboré par un chercheur de l’INSEAD (Institut européen d’administration des affaires, français mais anglophone), il repose lui aussi une note attribuée à vingt critères en partie analogues, mais introduisant aussi les médias et la diplomatie.

Il donne le français troisième après l’anglais et le mandarin. Le français, suivi de près par l’espagnol, est favorisé par sa diffusion géographique et son rôle diplomatique.

En revanche, l’arabe, cinquième, est surévalué car le Maghreb n’est arabophone que de langue officielle et la communication régionale s’y fait largement en français, tandis que les conflits du Moyen-Orient et la baisse des prix du pétrole pèsent sur le poids économique des Arabes.

Pour l’instant en tout cas, pour l’auteur, la langue est un outil de réussite, et donc le plurilinguisme un atout.

Ne nous laissons pas « enfumer » !

Le British Council avec le rapport Graddol a eu le mérite de s’attaquer le premier à une synthèse globale de la place des langues dans le monde et des causes de l’évolution de leur situation.

Mais cette action est très intéressée : les anglophones minimisent la situation du français dans le monde et sont fort orgueilleux de la place de l’anglais. Il s’agit d’une affirmation en partie auto réalisatrice, puisque cela dissuade des Français –et bien d’autres– de s’engager pour leur langue.

Remarquons toutefois que l’évolution de ces 20 dernières années, si elle confirme le rôle de l’anglais, a montré une vive progression du français, et que plusieurs facteurs poussent dans ce sens à l’avenir. Du moins si nous-mêmes et nos amis africains ne nous laissons pas impressionner par des statistiques biaisées qui veulent les faire changer de direction, et par la forte pression politique et sociale qui en résulte.

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