L’Arabie Saoudite : une réforme ou un chaos économique ?

Saudi Arabia 2 by Andrew FacklerSaudi Arabia 2 by Andrew Fackler

L’Arabie Saoudite a lancé en 2016 la Vision 2030, un programme de réformes ambitieux qui doit permettre à Riyad de diversifier son économie et sortir de sa dépendance au pétrole pour faire un grand saut dans l’économie du XXIe siècle.

Par Younes Belfellah.

La globalisation économique, la compétitivité des marchés, l’économie des connaissances et la prolifération des nouvelles technologies d’information et de communication sont autant de facteurs qui propulsent le changement économique en Arabie Saoudite.

L’économie du pays a reposé sur une ressource unique depuis la découverte du pétrole en 1938. Le débat sur la diversification n’est pas récent, il date de 1970 avec le premier plan de développement élaboré par le gouvernement saoudien à l’époque et comportant dix projets visant à mettre fin à la dépendance excessive de Ryad au pétrole.

Après cette date, plusieurs plans de diversification ont été lancés, mais le royaume a subi un fiasco total, à l’exception de quelques infrastructures industrielles de taille, installations dans les secteurs de la pétrochimie, des plastiques et de la transformation alimentaire.

La Vision 2030 est dirigée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, l’homme puissant de l’Arabie Saoudite aux nombreux pouvoirs et responsabilités, et qui occupe les fonctions de Vice-Premier ministre, ministre de la Défense et président du conseil économique et de développement.

L’objectif est de chercher à diversifier l’économie saoudienne fondée principalement sur la rente pétrolière dont l’Arabie Saoudite produit plus de 7 millions de barils par jour. La Vision 2030 se base sur trois piliers fondamentaux :

  • La création d’un fonds souverain d’investissement de 2000 Md$ pour pallier la réduction de la rente pétrolière. Pour cela, l’État a vendu 5% des parts d’Aramco, la grande compagnie pétrolière.
  • La privatisation de plusieurs établissements publics et le recrutement privilégié de Saoudiens dans le secteur privé ; ce qui implique l’expulsion des travailleurs étrangers et la réduction d’emplois dans le secteur public.
  • La promotion du secteur tertiaire à travers le tourisme. Le royaume veut accueillir 30 millions de touristes en 2030. De plus, le pays a des projets grandioses comme celui de la cité futuriste NEOM au bord de la mer Rouge, un projet transversal mêlant tourisme, agriculture, industries numériques et nouvelles technologiques pour un coût de 500 Md$.

Ce programme cherche à absorber, et sur une période inférieure à 30 ans, le taux de chômage très élevé de près de 70% de la population, en encourageant la compétitivité du secteur privé et l’attractivité des investissements directs étrangers. En théorie, le secteur privé devrait alors augmenter sa contribution au PIB à 65% à l’horizon 2030.

Le Fond Monétaire International (FMI) prévoit que le taux de croissance va enregistrer son niveau le plus bas en 2017 en Arabie Saoudite en raison de la baisse des prix du pétrole. Selon le rapport du FMI, la croissance économique sera faible.

À ce point, l’économie saoudienne est fragilisée par la chute des cours du pétrole. Et pour le moment, la Vision 2030 rencontre plusieurs difficultés.

L’Arabie saoudite sera en récession en 2017 avec un déficit budgétaire dépassant 53Md$.  Si les chèques récupérés auprès des princes emprisonnés vont assurément apporter un soutien non négligeable au budget saoudien, cette purge n’est pas le genre d’événement à rassurer les investisseurs et les entreprises étrangères, comme l’arrestation du prince Al-Walid ben Talal, le plus riche du monde arabe avec une fortune dépassant 18 Md$.

Le royaume annonce que ce genre de décision entre dans le cadre de la lutte contre la corruption et le capitalisme de connivence, le pays étant classé en 62ème rang dans le classement Transparency et 94ème dans le classement Doing Business édité par la banque mondiale.

De même, les arrestations des princes et des hommes d’affaires ont d’autres objectifs, comme préparer le prince héritier Muhammad ben Salman à manipuler la prise de décision dans le royaume et contrôler les fonds de ces hommes d’affaires arrêtés et assignés à résidence dans le luxueux hôtel Ritz de Ryad pour les mobiliser afin de surmonter la crise financière de l’Arabie Saoudite.

Cette vision néglige l’aspect institutionnel qui assure la primauté du droit et le travail en termes de respect des règles de gouvernance, de suivi, d’audit et de transparence.

La mise en oeuvre de cette vision nécessite l’existence d’énormes ressources financières manquant actuellement à l’Arabie Saoudite, à la lumière de ses dépenses croissantes dans des guerres régionales, en l’occurrence le conflit au Yémen, et en l’absence de participation politique. Ce défaut de financement conduit à appliquer des politiques impopulaires, comme l’augmentation des subventions et des impôts.

À ce titre, le royaume a instauré l’application d’une TVA à partir de janvier 2018 suscitant un accueil défavorable de la société saoudienne qui s’étonne de la nécessité d’une taxe dans le premier pays exportateur de l’or noir.

La performance économique de l’Arabie Saoudite enregistre une régression significative. Entre 2012 et 2017, nous constatons une forte baisse de la plupart des indicateurs économiques : le taux de croissance passe d’environ 5,4%  à 1,7% selon les prévisions du FMI.

La production brute a également diminué de 736 Md$. Les exportations saoudiennes sont passées de 388,4 Md$ en 2012 à 208,2 Md$ en 2017, sans oublier la grande baisse des réserves de change, soit environ 80 Md$ en 2017  ; et le déficit budgétaire de 53 Md$.

L’Arabie Saoudite n’a pas profité du grand boom des prix du pétrole entre 2002 et 2014, bien qu’elle soit le premier exportateur mondial de pétrole, sans réalisations de développement.

De plus, elle souffre d’un déséquilibre majeur dans sa politique de dépense, du fait de la priorité donnée aux budgets de la sécurité et de la défense, au détriment du développement social, de l’expansion de la classe moyenne.

En somme, les réformes économiques menées par l’Arabie Saoudite restent très cosmétiques et permettent de faire passer des projets politiques de manipulation et d’influence. Toute opération de réforme exige une volonté politique sincère, une planification précise et un management intégré.