La malédiction de la dualité université–grandes écoles

Il faut rompre la malédiction de la dualité université–grandes écoles, et non l’entretenir à coup d’argent public.

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Etudiants de Polytechnique au défilé du 14 juillet 2014 (Crédits : Vince11111, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

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La malédiction de la dualité université–grandes écoles

Publié le 25 janvier 2018
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Par Alexandre Moatti.
Un article de The Conversation

L’annonce des « deux pôles Saclay » par le président de la République en visite dans l’Essonne le 25 octobre 2017 consacre, sous des apparences de satisfaction de l’ensemble des parties, la séparation durable des deux systèmes historiques d’enseignement supérieur, celui des universités et celui des grandes écoles ; et ce justement en un lieu symbolique, où se côtoient l’une des meilleures universités françaises (Orsay) et l’une des plus prestigieuses grandes écoles (Polytechnique à Palaiseau).

Une tentative manquée, un échec préoccupant

L’expérience de rapprochement, lancée en 2010 sous le quinquennat Sarkozy, aura peu duré, puisque dès décembre 2015 (à la suite du rapport de Bernard Attali sur l’École polytechnique), les ministres MM. Le Drian et Macron venaient l’enterrer – la cérémonie du 25 octobre dernier ne faisant qu’acter le divorce, en promettant de l’argent public pour ces deux pôles.

C’est donc une tentative manquée de réfléchir, à un moment où le système d’enseignement supérieur actuel montre cruellement ses limites, à une meilleure intégration des deux filières, en en faisant l’expérience. Certes, les solutions ne sauraient venir uniquement de Saclay, mais l’échec du projet commun est très préoccupant.

D’abord parce que souvent en France, le système éducatif est vu par la pointe de l’iceberg : ce qui se passe au plus haut niveau surdétermine le reste de l’enseignement supérieur, voire secondaire (« un battement d’ailes à Saclay provoque un ouragan dans les lycées et collèges »). Ensuite parce que cet échec marque une incompréhension et une défiance chroniques de nos élites politiques et économiques vis-à-vis de l’Université, presque une crainte.

Des élites en entre-soi, à la fois juges et parties

On ne saurait de fait expliquer cet échec sans une analyse des liens structurels qui unissent une partie de ces élites (celle des Corps d’État) et Polytechnique.

La spécificité structurelle de Polytechnique (et l’« avantage » par rapport à ses concurrentes comme Centrale, créée en 1829) est, depuis une loi de 1795, la quasi-exclusivité de recrutement pour les grands corps techniques d’État (Mines, Ponts, etc.). Polytechnique est un point névralgique pour ces Corps – souvent juges et parties puisque, constituant la technocratie d’État, ce sont eux qui participent aux décisions publiques, y compris en matière d’enseignement supérieur.

C’est ainsi que les membres en vue des Corps d’État (hauts fonctionnaires, membres de cabinets ministériels, capitaines d’industrie…) se sont mobilisés en 2015 pour qu’on ne touche pas à Polytechnique ; ni à son classement de sortie, ni au rattachement anachronique au ministère de la Défense, ni à la « solde » des élèves (liée au recrutement de moins du cinquième des polytechniciens dans les Corps).

Et ce d’autant plus vigoureusement que l’aura de ces Corps d’État a pâli ces vingt-cinq dernières années, comme leur raison d’être (avec la fin des entreprises publiques, la mondialisation, les « pantouflages » de plus en plus précoces, les bérézinas industrialo-financières) – s’il leur reste une fonction, c’est bien de recruter à la sortie de Polytechnique.

15 décembre 2015, nouveau plan stratégique de l’École polytechnique : Jean‑Yves Le Drian, ministre de la Défense ; Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique ; Thierry Mandon, Secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.
École polytechnique/Flickr, CC BY-SA

Une incapacité de ces élites à comprendre l’Université ?

Et l’Université, alors ? Nous n’en faisons pas la panacée de l’enseignement supérieur, contre les grandes écoles. Mais nous émettons l’hypothèse que les élites françaises, celles issues de Polytechnique, déjà mentionnées, comme celles – qui ont pris le dessus – de Sciences Po et de l’ENA, ne connaissant pas la nature du travail universitaire et n’ayant jamais mis les pieds à l’Université, sont dans l’incapacité structurelle de la penser, et avec elle l’enseignement supérieur.

On ne saurait pourtant commencer à résoudre les graves problèmes mis en lumière à la rentrée 2017 (connus depuis longtemps) sans réfléchir, à l’autre extrémité de l’éventail, à l’articulation entre universités et grandes écoles – on l’a dit, la pointe détermine le reste. Les classes préparatoires aux grandes écoles (scientifiques ou commerciales) pourraient constituer des cycles universitaires de licence, en trois ans.

Le cycle de grande école pourrait systématiquement être sanctionné par un master (M2). La qualité de la recherche universitaire pourrait irriguer de manière effective l’enseignement en grande école. Les élèves de grande école, prolongeant par une thèse, pourraient se voir reconnaître un titre de docteur-ingénieur (à l’allemande).

Bien évidemment, en sus de celles décrites ci-dessus, tout ceci se heurte à d’autres situations établies, y compris professorales (enseignants de classe préparatoire ou de grande école). Ce n’est pas notre propos ici d’aller plus loin dans la description de cette articulation.

On doit cependant constater que, malgré les exhortations de longue date de personnalités respectées (Marc Bloch en 1944 dans L’Étrange Défaite, Laurent Schwartz déplorant en 1977 dans Le Monde la perte induite pour la science française par les grandes écoles et les Corps ; et à l’inverse l’X-Mines Louis Armand guerroyant déjà sous De Gaulle pour maintenir le rattachement de Polytechnique à la Défense), le sujet n’a pas évolué d’un iota, et a même régressé depuis 2010.

Bureaucratie et amour des classements

Nos élites dirigeantes, non contentes de ne pas comprendre l’Université, se trompent même en regard des objectifs qu’elles poursuivent. Elles sont obnubilées par le sacro-saint classement de Shanghaï. Pourtant deux universités scientifiques (UPMC et Orsay) y pointent vers la 40e place, premiers établissements français – alors que l’École polytechnique y est vers la 420e. Elles promeuvent un objectif d’excellence dans la recherche et l’innovation, qui ne peut être atteint sans l’Université.

Enfin, la tendance lourde observée depuis dix ans à la bureaucratisation de la recherche produit à présent pleinement ses néfastes effets. Le pilotage par le Secrétariat Général à l’Investissement (SGI, ex–Grand Emprunt) et les contre-ordres en termes de décisions politiques (la récente annonce à Saclay en est un épisode) rythment la vie des établissements, au détriment de la sérénité indispensable à la qualité de la recherche d’une part, et à la réflexion sur une évolution des structures d’enseignement.

Redonner une chance au rapprochement par le haut entre universités et grandes écoles

L’urgence est pourtant là : les conséquences d’une séparation durable entre Université et grandes écoles – une malédiction historique – vont aller croissant en importance. Le diplôme du doctorat continuera à pâtir d’une dévalorisation en France, notamment parce que les grandes entreprises y sont dirigées par des personnes non familières du monde universitaire.

Pour les mêmes raisons, la recherche en entreprise peinera à se développer – et toutes les incitations fiscales, d’ailleurs souvent détournées, n’y pourront rien. Plus insidieusement, les politiques de communication toutes-puissantes feront miroiter des leurres : le « Bachelor » créé en 2016 à Polytechnique, compliquant encore le paysage et visant à « rentabiliser » une marque à destination d’élèves étrangers payants, est un exemple de mesure hors-sujet ; c’est aussi un exemple d’utilisation à contre-performance de fonds publics (60 millions d’euros), qui pourraient être utilisés à bien meilleur escient dans l’enseignement supérieur.

The ConversationIl faut rompre la malédiction de la dualité université–grandes écoles, et non l’entretenir à coup d’argent public ; pour paraphraser la lettre de décembre 2015 qu’avaient écrite en défense du projet commun de Saclay un certain nombre de prix Nobel, médailles Fields et membres de l’Académie des sciences, « le rapprochement université–grandes écoles est une chance, sachons la saisir ! ». C’est aussi une chance, et une nécessité, pour repenser en profondeur l’enseignement supérieur en France.

Alexandre Moatti, Ingénieur en chef des Mines – Chercheur associé, SPHERE, Laboratoire de Philosophie et Histoire des Sciences, Université Paris Diderot – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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  • Si on avait appliqué en son temps la loi du regretté Devaquet, universitaire et professeur à l’X, il y aurait une sélection à l’entrée des universités comme dans tous les pays civilisés.
    Par lâcheté politique on a préféré maintenir cette curieuse et coûteuse dichotomie entre un réduit d’excellence et une vaste poubelle.
    l’Université gratuite pour tous, aux frais du contribuable est un non-sens.

    • Université « gratuite ». Déjà, le prix d’entrée d’une université ou grande école est souvent bien inférieur au coût total d’une vie étudiante (logements…), une sélection par l’argent est un contresens dans une idéologie qui promeut le mérite : si les étudiants payaient tout plein pot, 80% de la population, mêmes les plus méritant, n’aurait pas la chance de faire des études.

      • – Je n’incluerais pas le logement dans le coût des études puisque les non-étudiants ne couchent généralement pas sous les ponts.
        – Le coût des études n’a aucune raison d’exclure les plus « méritants » dès lors qu’il existe des bourses, des prêts ou des concours.
        Nos meilleures grandes écoles non seulement sont gratuites mais salarient ou logent leurs élèves.
        L’admission des très coûteuses grandes universités américaines n’exclut jamais un candidat pour raison d’insolvabilité financière: elles lui donnent un emploi si nécessaire (et bénéficieront plus tard de sa reconnaissance sonnante et trébuchante).
        – L’université gratuite donc misérable ne peut pas remplir sa mission a fortiori si elle ne peut pas choisir ses étudiants: les « étudiants » qui s’en sortent sont ceux qui ont des relations: elle est là la sélection par l’argent.

      • Déjà la question du logement est indépendante des études. Et avoir un logement indépendant en étant étudiant est un luxe, restez chez vos parents jusqu’à 25 ans, vos parents vous le doivent légalement, ou travaillez…
        Enfin, avec un cout moyen d’inscription à 80€/an à la fac, je pense qu’il y a un peu de marge avant de sélectionner par l’argent… Monter ces frais dans la mesure du raisonnable permet de sélectionner un minimum dans la motivation.
        Enfin actuellement un étudiant méritant est en moyenne plus enfoncé que les autres: Il y a une corrélation entre le mérite et la classe sociale des parents, ce qui fait que souvent les meilleurs étudiants n’ont pas de bourses, mais qu’ils ne sont malgré tout pas aidés par leurs parents.

  • Si les universités pouvaient sélectionner, des universités d’élite (type Harvard) pourraient exister et les grandes écoles deviendraient superflues.
    Se plaindre que Polytechnique assèche le vivier de chercheurs est une vaste blague. De nombreux chercheurs d’élite sont issus de Polytechnique.
    Et ce sont justement les chercheurs d’élite qui sont les plus utiles, pas les chercheurs « casse-croute » qui peuplent les universités et le CNRS.

    • Le problème du CNRS, qui héberge malgré tout quelques très bons chercheurs y compris souvent dans les Grande Ecoles, est différent.
      C’est sa situation de monopole et son mode de recrutement collégial qui font que pour devenir chercheur en France il faut être très bavard (avoir la plus grosse … liste de publications), très à la mode, plutôt agité et surtout pas contestataire. Critères pas vraiment attirants pour un esprit vraiment original.
      L’autre problème évidemment est que le chercheur, fonctionnaire, est inamovible (à moins d’être vraiment trop marginal).

    • Je viens du CEA où, comme moi, on compte des ingénieurs de grande école. On a coutume de dire qu’au CNRS il y a les chercheurs, et au CEA les trouveurs. C’est un peu exagéré et cela vient du fait que la recherche au CEA est un peu plus appliquée, donc mieux perceptible quant à ses résultats visibles. J’ai aussi passé deux ans après l’école dans une université nord-américaine où il y a un bon état d’esprit. Au retour j’ai été navré de cette résistance française du « pas de sélection »: ce trait culturel stupide nous plombe depuis des générations.

      • Je ne fais pas d’opposition entre chercheurs et ingénieurs. Il y en a de bons comme de mauvais dans les deux catégories. L’ingénieur veut normalement un résultat rapide et puise donc dans un fonds scientifique existant (au besoin avec quelques ajustements) alors que le véritable chercheur cherche à étendre ce fonds et tout particulièrement en rénovant les concepts. Le chercheur se contentant d’amasser des données avec des instrument de mesure achetés sur catalogue et en utilisant des traitements statistiques ou des modèles auxquels il n’a pas contribué est un mauvais chercheur (mais une espèce très répandue à l’université et dans les organismes de recherche publics).

  • Un député collectionneur de montres de luxe doit sa carrière au PS pour avoir mener les « grèves » contre le projet de Mr Devaquet. un autre occupe un poste de conseiller municipal responsable de la culture(aux costumes bien taillés, comme sa barbe) à la mairie de paris pour avoir lutter héroïquement comme lycéen contre une réforme qui n’était pas mauvaise . La « gauchosphère » récompense bien ses petits agités, qu’ils fussent ignares et/ou incompétents.
    Pendant ce temps l’université et l’éducation national sont sabordées
    petit à petit selon la vieille recette de la  » cuisson « du homard…

  • Nos politiciens ne savent faire qu’une chose, gâcher les chances de la France. On comprend pourquoi on obtient aussi peu de Prix Nobel comparé à nos voisins!

    • Nous avons eu quelques lauréats Nobel et beaucoup de médaillés Fields.
      Tous à ma connaissance sont issus des Grandes Ecoles et pour l’anecdote la plupart sont latinistes et hellénistes.

  • Ce serait peut-être une chance que de mettre fin à cette dualité, mais ce serait un risque bien plus considérable. Les grands corps de l’Etat prennent parmi les X ceux qui de toute façon n’utiliseraient jamais leur formation scientifique en dehors des luttes de pouvoir, les autres sont l’exemple de ce que l’université pourrait produire si elle se livrait à la sélection. Un mélange des systèmes se ferait comme le bimétallisme : la mauvaise graine chasserait la bonne.

  • Déjà à propos du plateau de Saclay, il faut y avoir été pour voir ce que c’est. C’est un ensemble de batiments épars au milieu des champs. Il ‘y a que des bus pour y aller, et aucun service hors de l’université. Ce n’est pas un haut lieu de l’échange, c’est tout le contraire… Il faut voir le plateau de Saclay comme une opération immobilière de l’Etat. Ensuite la proximité géographique n’engendre pas toujours l’interaction. En particulier les regroupements proposés ne sont que sur le papier, essentiellement regroupement ou pas n’ont aucune conséquences pratique ni pour les chercheurs ni pour les étudiants. Ca plait en haut parce que ça fait beau et améliore le classement. En effet, sachez qu’il ne prennent en compte que la recherche, et non l’enseignement, et ne prennent pas en compte la taille. Une simple fusion sur le papier permet de gagner des places, et c’est la raison du projet… Enfin pour la question de la sélection, pensez à Dauphine, qui n’est pas une « université » mais « un grand établissement », car il y a (un peu) de sélection. Pour rompre la barrière entre grandes écoles et université, il faudrait que la méthode d’accès soit similaire, soit un concours avec places limitées.

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