Affaire Boutin : un peu d’espoir pour la liberté d’expression ?

Alban Gonzalez Freedom-Creative Commons

Christine Boutin a eu la chance de gagner une bataille judiciaire à titre personnel pour ses propos sur l’homosexualité, mais le combat (pacifique) pour la liberté d’expression ne fait que commencer.

Par Nathalie MP.

Enfin un peu d’espoir pour la liberté d’expression ? Des associations de la mouvance LGBT poursuivaient Christine Boutin pour les propos suivants, tenus dans un entretien à la revue Charles en avril 2014 : « L’homosexualité est une abomination. »

Mardi 9 janvier 2018, la Cour de cassation a annulé la condamnation pour « provocation à la haine ou à la violence » prononcée à son encontre en première instance (2015) et en appel (2016). 

Bonne nouvelle, donc, pour la liberté d’expression, mais attention : ceci ne signifie nullement qu’il faille absolument partager l’avis de Christine Boutin, ni celui de la partie adverse, d’ailleurs. Ni que la liberté d’expression soit fondamentalement restaurée.

Christine Boutin fait partie de ces personnages politiques que j’ai toujours considérés comme périphériques. Retirée depuis octobre dernier de 40 ans de vie politique, présidente d’honneur du Parti chrétien-démocrate, ancienne ministre du Logement de Jacques Chirac, ex-maire, ex-conseillère départementale et ex-député des Yvelines, elle s’était présentée à l’élection présidentielle de 2002 pour se retrouver à l’avant-dernier rang des candidats avec 1,19 % des voix.

Un génie comique remarquable

Cependant, à défaut d’avoir réussi à se forger une popularité, elle ne manque pas d’une belle notoriété, soutenue par un génie comique assez remarquable. Ses tweets à l’emporte-pièce sont particulièrement célèbres.

Après tout, c’est elle qui a trouvé moyen d’annoncer la mort de Jacques Chirac avant tout le monde et surtout avant l’événement – qui n’a pas encore eu lieu ; c’est encore elle qui détient le record du plus grand flop éditorial pour un livre politique avec 38 exemplaires vendus ; c’est toujours elle qui attribue la célébrité mondiale de Nelson Mandela à son action en faveur du mariage homo et de l’avortement.

C’est enfin elle qui, prise d’un court malaise provoqué par des gaz lacrymogènes lors d’une manifestation contre le Mariage pour Tous, a bien fait rire les internautes qui ont alors rivalisé d’humour dans la parodie et les détournements de sa mésaventure.

Je signale à la décharge de Christine Boutin qu’elle a pris tout cela avec le sourire. Sourire qui doit flotter sur ses lèvres ces jours-ci puisque sa condamnation à 5 000 € d’amende, sans compter les dommages et intérêts pour les associations LGBT plaignantes, vient d’être annulée sans obligation de nouveau procès.

Lors du premier procès, le procureur lui reprochait de laisser entendre très fortement quelque chose qu’elle n’avait pas dit :

Ce que l’on entend dans vos propos, c’est que les homosexuels sont une abomination.

Pas d’appel à la violence

Mais la Cour de cassation, abordant d’une certaine façon le fond du problème, a estimé que :

Le propos incriminé, s’il est outrageant, ne contient néanmoins pas, même sous une forme implicite, d’appel ou d’exhortation à la haine ou à la violence à l’égard des personnes homosexuelles.

Fidèle à ses habitudes, Christine Boutin a laissé parler sa joie sur Twitter :

Elle a raison de souligner que cette décision qui lui est favorable est rendue aussi au bénéfice de la liberté d’expression. La plainte déposée contre elle par les associations Refuge, inter-LGBT et Mousse, qui se sont constituées partie civile à cet effet, a été rendue possible par la loi Pleven (1972) qui introduisait un délit de « provocation à la haine raciale » et la loi Gayssot (1990) qui y rajoutait le délit de « contestation de l’existence des crimes contre l’humanité ».

Censure de l’opinion

Renforcés au fil du temps, ces deux textes s’étendent maintenant aux discriminations en raison de l’origine ou de la religion, ainsi que le sexe, l’orientation sexuelle et le handicap.

Ils constituent bel et bien des lois de censure de l’opinion qui aboutissent à faire comparaître au tribunal des prévenus qui n’ont commis aucune atteinte matérielle concrète envers une personne ou un bien en particulier, si ce n’est celle de ne pas partager tous les avis des associations de défense des divers groupes concernés.

Lorsqu’on lit l’ensemble des déclarations de Christine Boutin à la revue Charles, on constate d’ailleurs qu’elle prend un certain nombre de précautions afin de bien distinguer la personne de l’acte et le pécheur du péché.

Elle insiste sur le pardon, déclare (en titre) « Je suis une pécheresse » et considère même que personnellement, elle n’a « aucun jugement à porter sur la personne. »

Quelle incitation à la haine ?

Malgré la déflagration, à coup sûr douloureuse pour un homosexuel, du mot « abomination » appliqué à l’homosexualité, je trouve difficile de voir de l’incitation à la haine dans cette interview.

Mais ceci étant dit et la liberté d’expression de Christine Boutin étant sauve, il ne s’ensuit nullement qu’on ne puisse exprimer un avis différent.

C’est même tout l’enjeu de la liberté d’expression : tout propos peut faire l’objet d’un débat contradictoire. Dans son tweet, Mme Boutin parle de liberté de conscience ; c’est cette liberté qui me pousse à dire combien je trouve caricaturale et loin de la réalité sa façon de caractériser l’homosexualité.

Christine Boutin se retranche derrière la Bible pour se justifier. Elle a dit et répété à plusieurs reprises : « je n’ai fait que citer l’Ancien Testament » et reprend l’argument dans le tweet ci-dessus.

Pour un Chrétien, ce n’est pas une mauvaise idée. Encore faudrait-il éviter de le lire au pied de la lettre plutôt que de le contextualiser et encore faudrait-il éviter de sélectionner opportunément les versets qu’on lit tels quels de ceux qu’on actualise ou qu’on oublie.

Un passage du Lévitique

Le terme « abomination » fait explicitement référence au verset 22 du chapitre 18 du Lévitique :

Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination.  (Lévitique 18,22)

Dans ce même chapitre, le verset 19 nous dit : « Tu ne t’approcheras pas d’une femme dans la souillure de ses règles pour découvrir sa nudité ». Une « souillure » qui doit bien exister à notre époque, mais qui n’a pas l’air de gêner grand monde. Et au chapitre 11 versets 10 à 12, il est réputé « immonde » de manger des fruits de mer. Etc.

Tout ceci pour dire que le Lévitique, probablement constitué par écrit vers le Vème siècle avant JC, forme un long recueil de règles sacerdotales et de règles de vie extrêmement variées qui ne traitent nullement de l’homosexualité dans sa globalité et encore moins de l’amour homosexuel tel qu’on le découvre aujourd’hui.

Accueil et respect

Quand la Bible parle d’actes homosexuels, c’est pour les englober dans un contexte plus général de violence et d’idolâtrie. Il n’est jamais question ni d’amour ni de fidélité. Aussi, selon Véronique Margron, religieuse dominicaine et professeur de théologie morale, ces quelques versets « ne peuvent tenir lieu de pensée globale sur cette question aujourd’hui. » 

Le Catéchisme de l’Église catholique est sévère sur le sujet, ou du moins commence sévèrement. Selon la tradition, l’homosexualité y est considérée comme « intrinsèquement désordonnée » car elle est sans altérité et « ferme l’acte homosexuel au don de la vie ». Mais on sent qu’une forme de débat est en train de surgir, car l’Église reconnaît ensuite que l’homosexualité peut être une épreuve pour les personnes homosexuelles. Elle repousse toute discrimination à leur encontre et recommande au contraire l’accueil et le respect.

Contrairement à ce que dit Christine Boutin, l’orientation homosexuelle n’est pas considérée comme un péché, car l’Église a bien compris que ce n’est pas un choix. Elle parle de tendance homosexuelle « foncière ». En revanche, les homosexuels sont responsables de leurs décisions quant à la manière de vivre leur homosexualité. Pour l’Église, cette manière de vivre devrait être la chasteté.

Qui sommes-nous pour juger ?

Nul doute que certaines personnes souhaiteront se sublimer ainsi. Mais l’exigence semble immense au regard de la simple recherche du bonheur de tout un chacun dans une relation affective durable avec un être aimé. Les homosexuels doivent-ils en être à tout jamais écartés en raison d’une orientation sexuelle qu’ils n’ont pas choisie ?

Finalement, comme disait le Pape François après la tuerie d’Orlando (2016), « qui sommes-nous pour juger ? » D’un point de vue religieux, Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Il est donc bien inutile, et inutilement blessant, de parler d’abomination et de péché à propos de l’homosexualité de personnes qui ne sont pas responsables de leur situation et qui ne causent absolument aucun mal à quiconque.

Tournons-nous maintenant vers la partie adverse de Christine Boutin. Si la décision de la Cour de cassation est une bonne nouvelle pour la liberté d’expression, elle n’en est cependant pas la reconnaissance directe et définitive.

Elle a été prise dans le cadre des lois de censure de l’opinion que je citais plus haut. Forcément ; c’est la loi. Tant que ces lois existeront, la liberté d’expression sera bafouée dans notre pays. Dans le cas présent, la Cour de cassation n’a simplement pas retenu la « provocation à la haine ou à la violence ». 

Ce qui fait dire à l’un des avocats des associations LGBT :

Si les associations LGBT avaient agi sur le fondement de l’injure et non de l’incitation à la haine, Christine Boutin aurait été condamnée (…) C’est prescrit. Mais si demain quelqu’un redit cela, les associations auront entendu l’enseignement de la Cour de cassation et poursuivront pour injure.

Clore le débat définitivement ?

Pour un autre avocat, cette décision « est une façon de mettre fin au débat ». Autrement dit, tant que tout ce qui s’oppose par les mots et seulement les mots à la bonne parole des associations LGBT (antiracistes, féministes, etc..) n’aura pas été interdit et réduit au silence, il n’y aura pas de débat. Selon cette définition caractéristique des sectaires, le débat commence quand seule l’opinion politiquement correcte est libre de s’exprimer.

Christine Boutin a eu la chance de gagner une bataille à titre personnel, mais le combat (pacifique) pour la liberté d’expression ne fait que commencer, tandis que, de chasse aux « fake news » en alarmisme largement exagéré à propos des tendances complotistes supposées des Français, tout se met doucement en place pour évacuer au maximum les opinions désagréables et divergentes au lieu de laisser les débats se tenir sur la place publique.

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