Pourquoi Ayn Rand aurait méprisé Trump comme président

Donald Trump by Matt Johnson(CC BY 2.0)

Pourquoi Ayn Rand aurait méprisé le président Donald Trump, antithèse de l’intellectuel ? Une analyse de l’Ayn Rand Institute.

Par Onkar Ghate1.
Un article du Ayn Rand Institute

Personne ne peut parler au nom des morts. Mais, en tant que spécialiste de la philosophie d’Ayn Rand, on me demande souvent ce qu’elle aurait pensé du président Trump, surtout après un an de mandature ainsi qu’à la lumière des articles parus dans le Washington Post et ailleurs, qui tentent d’établir un lien entre Donald Trump et Ayn Rand.

Gageons que si Ayn Rand était encore en vie aujourd’hui, elle condamnerait le phénomène Trump dans son ensemble. Loin de voir dans son action et celle de son gouvernement une quelconque influence de ses idées, elle verrait en lui le genre de politicien dont elle avait craint l’avènement et contre lequel elle nous avait mis en garde.

Pour en comprendre les raisons, nous devons nous rappeler son point de vue sur l’état du pays. De la publication d’Atlas Shrugged en 1957 jusqu’à sa mort en 1982, la faillite intellectuelle et culturelle du pays est un thème récurrent dans ses écrits.

Les démocrates, les progressistes et la gauche avaient abandonné le champ des idées. Marx, quoique maléfique, était, selon Rand, le dernier intellectuel dont les idées méritaient d’être combattues. En cédant la place à des gens comme B. F. Skinner, John Rawls, Herbert Marcuse, et à une horde hétéroclite de postmodernistes prêchant le déterminisme ethnique, le retour aux racines, l’éloge de la subjectivité, et autres doctrines anti-Lumières, les marxistes du monde universitaire avaient abdiqué tout rôle intellectuel.

Les véritables héritiers des Lumières, défenseurs de la liberté et du capitalisme, n’ont pas voulu s’engouffrer dans cette brèche et relever l’étendard de la connaissance.

Quelques mois avant sa mort, Rand avait déclaré à une assemblée d’admirateurs, sans nul doute à la surprise de quelques uns parmi eux, qu’elle n’avait pas voté pour Ronald Reagan contre Jimmy Carter, tenant ce dernier pour un cabotin ambitieux. « Voter pour le moindre de deux maux a ses limites », leur avait-elle dit.

Rand approuvait le discours ferme de Reagan à l’égard de l’Union Soviétique, ainsi que ses promesses de réduction des dépenses et des impôts. Mais elle exprimait son inquiétude à propos du boulevard qu’il ouvrait à la Moral Majority, annonçant un désastre à long terme. En conjuguant la défense (supposée) de la liberté et du capitalisme avec le langage émotionnel des apôtres de la lutte contre l’avortement, comparant celui-ci à un meurtre, et faisant du créationnisme une science, la présidence de Reagan allait discréditer le plaidoyer rationnel pour la liberté et le capitalisme, et encourager les bas instincts et les dérives autoritaires.

Mais revenons à Donald Trump.

En tant que figure politique, il est l’antithèse même de l’intellectuel. Rand voyait progresser cette mentalité qu’elle qualifiait d’anti-conceptuelle et avait beaucoup à dire à ce sujet. Il est éclairant de constater à quel point Trump en est l’illustration.

Pour Rand, être un intellectuel, c’est accorder une place prépondérante aux idées tout au long de sa vie. En d’autres mots, cela signifie que la connaissance, les principes abstraits, la justice et la vérité vous importent au plus haut point et sous-tendent vos engagement et chacune de vos actions. « Donner toute leur place aux idées, dit Rand, c’est démontrer votre volonté de les mettre en pratique et de vivre conformément à celles dont la vérité s’impose à vous. »

C’est une responsabilité exigeante. Être un intellectuel, cela implique un esprit réellement indépendant, une honnêteté rigoureuse et une intégrité sans faille.

Ce n’est pas seulement que ces vertus font défaut à Trump – comparés à disons, Jefferson, Washington ou Madison, c’est le cas de la plupart des politiciens d’aujourd’hui – c’est que Trump va jusqu’à afficher son mépris total à leur endroit.

Il ne se passe pas de jour sans qu’un journaliste d’une chaîne d’information continue comme Anderson Cooper de CNN ne recense les derniers mensonges de Trump. Mais dire que ce sont des mensonges est inexact.

Un menteur garde un peu de respect pour la vérité : il essaie de dissimuler ses mensonges, tisse une toile de tromperies et fait tout ce qu’il peut pour empêcher ses victimes de découvrir la vérité. Trump ne fait rien de tout cela.

Il affirme, par exemple, que lors de son investiture, la foule était la plus nombreuse qu’on n’ait jamais vue ; alors que des photos comparatives avec les investitures précédentes sont facilement accessibles. Il déclare devant le pays que personne n’a davantage de respect pour les femmes que lui ; alors que l’enregistrement de l’interview de Billy Bush où il se vante d’empoigner les femmes « par la chatte » est présent à l’esprit de chacun. Pour justifier sa prise de position du Samedi sur Charlottesville, il dit que, contrairement à d’autres, il attend que les faits soient connus avant de porter un jugement ; alors que ses déclarations intempestives sur Twitter sont lues par des millions de personnes.

Trump ne fait aucune distinction entre le vrai et le faux, entre les déclarations preuves à l’appui, et celles qu’aucune preuve ne vient conforter. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas le prendre en flagrant délit de mensonge. Il n’en a cure.

Rand le formule ainsi : dans une approche anti-intellectuelle, les mots ne sont pas des instruments de connaissance mais des outils de manipulation. La manière dont Trump explique comment il en est venu à utiliser l’expression « purger le marigot » illustre parfaitement ce genre d’approche.

L’expression est bien entendu vide de sens dans ce contexte. De son propre aveu, Trump fait partie du marigot ; il est passé maître dans l’exploitation de tous les registres d’un système politique corrompu. Purger le marigot, c’eût été se débarrasser de personnes comme lui, ne pas le porter à la présidence. Mais quelqu’un a suggéré à Trump d’utiliser cette expression.

J’ai dit : ‘Oh, c’est bidon. C’est nul.’ J’ai dit : ‘Allez, je vais l’utiliser.’ Alors, il y a un mois, je l’ai dit : ‘purger le marigot’. Ça les a rendus dingues. J’ai dit ‘Wow, regardez moi ça’. Puis je l’ai répété. Ensuite, j’ai commencé à le dire comme si j’en étais persuadé, pas vrai ? Alors je l’ai redit, et ça m’a vraiment plu.

Ce mépris pour la vérité s’accompagne d’un amoralisme total. « Porter un regard critique sur soi », commente Rand, « exige que l’on dispose d’un référentiel de valeurs ou de vertus abstraites : ‘Je suis quelqu’un de bien parce que je suis rationnel’ ou ‘Je suis quelqu’un de bien parce que je suis honnête’ », mais le concept même de principes et de normes abstraites est inconnu d’un esprit anti-intellectuel. Le fait de se juger lui-même sur la base de telles normes lui est par conséquent étranger. Au lieu de quoi, Rand soutient que « le schéma sous-jacent des évaluations de l’anti-intellectuel est : ‘c’est bien parce que j’aime ça’ ; ‘c’est juste parce que je l’ai fait’ ; ‘c’est vrai parce que je le veux’. »

Tony Schwartz, qui a coécrit avec Donald Trump The Art of the Deal, a déclaré que pendant les 18 mois de leur collaboration, le mot « moral » n’a jamais été mentionné (…) il ne fait pas partie de son vocabulaire. D’autres commentateurs ont observé que quel que soit le caractère honteux de ses actes – comme la manière dont il a banalisé la manifestation néonazie de Charlottesville, à laquelle selon lui participaient des « gens très bien » – le sentiment de honte ne l’effleure pas. Tout est dit.

Selon Rand, un être amoral, égocentrique, doute de lui-même ; il manifeste par conséquent un besoin constant et pathétique d’être aimé, d’être considéré comme un type important, comme le plus génial qu’on ait jamais vu : Trump ne répète-t-il pas inlassablement que ses exploits sont sans précédent et qu’avant lui aucun président n’a pu en faire autant, ni Washington, ni Madison, ni même Lincoln ? On se doute bien que la fausse couverture de Time magazine où il figure, affichée dans sa résidence de Mar-a-Lago, sert autant à calmer ses angoisses qu’à impressionner les gogos et les flagorneurs qu’il reçoit.

Rand soutient que la fidélité à des normes abstraites, dans l’esprit d’une personne dotée d’une certaine moralité, est généralement remplacée par la « fidélité au groupe », chez un être irrationnel. Notez à quel point Trump y accorde de l’importance. La fidélité est souhaitable à condition qu’elle soit méritée. Mais Trump l’exige a priori. Comme l’ont fait remarquer l’ancien directeur du FBI James Comey et d’autres, l’une des premières choses que Trump leur a demandées fut un engagement de fidélité.

Cette exigence s’apparente à un phénomène plus large, de l’ordre du tribalisme : un monde divisé entre les fidèles et les autres, les initiés et les étrangers, nous contre le reste du monde. Pour en avoir la démonstration, il suffit d’écouter l’intervention de Trump dans n’importe lequel de ses meetings.

Rand a souligné qu’en période de faillite intellectuelle et culturelle, la montée de l’anti-intellectualisme s’accompagne d’une progression du tribalisme culturel et politique dérivant vers l’autoritarisme et, pour finir, la dictature.

Les despotes se servent de boucs émissaires responsables supposés de tous les maux du pays. Les communistes ont diabolisé la bourgeoisie, les nazis ont diabolisé les Juifs et les socialistes ont diabolisé les propriétaires. Donnez-nous les rênes du pouvoir, disaient-ils, et nous vous débarrasserons de ces indésirables.

L’un des éléments les plus inquiétants de la campagne présidentielle de 2016 a été les anathèmes dirigés par les candidats, non à l’encontre de leurs adversaires politiques, comme on aurait pu s’y attendre, mais contre de larges segments de la population. Sanders et Trump, les deux candidats ayant bénéficié des soutiens les plus marqués excellaient à ce petit jeu. Sanders a diabolisé les financiers, l’industrie pharmaceutique, les banquiers, Wall Street et le fameux 1%. Trump a diabolisé les hispaniques, les immigrés, les journalistes, les partisans du libre-échange et les élites.

Pendant la crise financière de 2007-2008, les ventes d’Atlas Shrugged2 ont explosé, en partie parce que beaucoup se demandaient comment Rand avait pu prévoir l’effondrement économique des Etats-Unis. Les ventes devraient repartir à la hausse, car le livre traite avant tout, non pas d’un effondrement économique, mais d’une faillite culturelle et intellectuelle.

Au début du roman, le monde s’effondre, les intellectuels ayant depuis longtemps abandonné la pensée pour y substituer une posture continuent à prêcher des idées irrationnelles et dépassées, que chacun répète mais auxquelles personne ne croit, ou que nul n’ose contester. Une partie de l’intérêt de cette histoire réside dans ce que ces pseudo-intellectuels finiront par être remplacés par leurs héritiers, plus  franchement grossiers, tribaux et brutaux ; autrement dit la raison cède la place à une pensée populiste anti-intellectuelle.

Cette situation est illustrée plus tard dans le roman par l’apparition de Cuffy Meigs sur la scène politique. Bien que je soupçonne que nous ne soyons qu’au début d’un déclin politique analogue, les parallèles, malheureusement, sautent aux yeux. Meigs est un homme amoral, à courte vue, indifférent aux arguments, à la raison ou aux faits, qui porte une arme dans une poche et une patte de lapin dans l’autre. Le président Trump porte les codes nucléaires dans une poche et Infowars (site généralement considéré comme complotiste) dans l’autre.

Rand pensait que la seule façon d’empêcher cette désintégration politique et culturelle est de contester l’irrationalisme, le tribalisme, le déterminisme et la politique identitaire au cœur de notre vie intellectuelle, propagés par la gauche, par la droite et bien d’autres encore. Peu importe que l’incitation soit à l’ethnicité, au genre, à la foi, à la famille ou aux gènes comme facteur déterminant, et que l’injonction soit au sacrifice des riches aux pauvres, des pauvres aux riches, des productifs aux nécessiteux, des blancs aux noirs, des noirs aux blancs, des individus à la nation ou des pécheurs à Dieu, nous devons prendre conscience que tout cela est corrompu. Nous sommes des êtres rationnels, capables de choisir un chemin logique dans la vie et de poursuivre notre bonheur individuel.

À moins que nous ne soyons prêts à repenser radicalement les idées fondamentales de notre culture, avec une pensée aussi pénétrante que celle dont ont fait preuve les Pères Fondateurs en concevant l’État, sur le long terme notre trajectoire est toute tracée. Mais le choix nous appartient : tel est le message d’Atlas Shrugged.

C’est pourquoi je pense que Rand aurait dit qu’un président tel que Trump était prévisible, mais pas inéluctable.

Traduction par Sophie Bastide-Foltz de The Anti-intellectuality of Donald trump : Why Ayn Rand Would Have Despised a President Trump

  1.  Onkar Ghate est chargé de cours et directeur de formation à  l’Ayn Rand Institute (ARI). Il est expert en objectivisme et rédacteur en chef. Il enseigne la philosophie depuis plus de dix ans dans le cadre de l’Objectivist Academic Center de l’Institut.
  2.  La Grève, Atlas Shrugged, Ayn Rand, traduit par Sophie Bastide-Foltz, Editions Les Belles Lettres/Fondation Andrew Lessman.